Sultan Sooud Al-Qassemi : un collectionneur influent

 Paris  |  16 mai 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

« 100 chefs-d’œuvre de l’art moderne et contemporain arabe »… C’est le titre de l’exposition qui, à l’Institut du Monde Arabe, à Paris, révèle une partie de la collection de Sooud Al-Qassemi. Rencontre avec ce jeune collectionneur, à l’origine de la Fondation Barjeel créée aux Émirats arabes unis.

L’exposition de l’IMA présente des œuvres modernes et contemporaines arabes, en deux volets. Le premier, « Exposer », est calqué sur le modèle curatorial de l’exposition traditionnelle ; le second, « Conserver », offre une scénographie basée sur les réserves des musées. On y retrouve des figures de la scène internationale, Adel Abdessemed, Etel Adnan, Walead Beshty ou encore Hayv Kahraman. Mais on y découvre aussi des artistes modernes moins connus du public français, tels Ahmed Cherkaoui ou Achraf Touloub. Rappelons que Sooud Al-Qassemi a déjà organisé des expositions à Singapour, Londres, Toronto, Téhéran… et bientôt à Amman, à Washington et à Dubaï. En plus d’avoir lancé la Fondation Barjeel à Sharjah, aux Émirats arabes unis, en février 2010, le volcanique collectionneur produit et anime une émission à la télévision (Art Plus, sur AJ Plus Arabi).

 

Votre collection est constituée de combien d’œuvres ?

La Fondation Barjeel conserve environ 600 œuvres – ainsi que des éditions d’artistes –, majoritairement modernes et contemporaines. On peut remonter des années 2015-2016 au XIXe siècle. Mon idée, avec cette fondation, est de mettre en valeur et de présenter l’art arabe, partout dans le monde. Je trouve que les fondations et les musées ne sont pas assez actifs. Nous sommes à l’opposé de ça et nous voulons vraiment dépasser les limites actuelles, même si c’est bien plus difficile en ce moment avec la situation en Syrie et ailleurs. Nous voulons montrer une autre face du monde arabe, pas seulement négative. Dans le monde arabe, beaucoup d’œuvres sont détruites, mais beaucoup d’œuvres sont aussi créées, c’est le cycle de la vie. Et il y a dans le monde arabe une vie artistique très riche.

 

C’est à Paris que vous avez découvert l’art ?

J’ai vécu à Paris pendant quatre ans, de 1994 à 1998. J’avais bien sûr une carte d’abonnement pour visiter tous les musées et j’adorais Orsay ! Je suis revenu aux Émirats et j’ai tenté de savoir si nous disposions nous aussi d’une telle richesse dans le monde arabe. Il y avait des livres, mais je ne savais pas comment les trouver. J’ai commencé à chercher, je me questionnais sur l’art. Mon père était très malade, je ne pouvais pas voir beaucoup mes amis, devant rester auprès de lui. Alors, nous allions dans les musées et les galeries de Sharjah et de Dubaï, tout le temps. C’est ainsi que tout a commencé.

 

Vous avez acheté votre première œuvre en 2002…

Oui, il y avait une exposition d’un artiste assez important de Dubaï, Abdul Qader Al Rais, et je suis allé à sa rencontre. C’est une très belle personne. J’ai acheté une de ses œuvres, plus par amitié que parce que j’aimais… J’étais très jeune, 22 ou 23 ans. Je revenais à peine dans la région. La Fondation Barjeel conserve aujourd’hui six de ses œuvres.

 

Aviez-vous dans l’idée, à l’époque, la création d’une fondation ?

En 2006, j’ai ouvert un compte sur Facebook et je postais des images et des informations. Les gens me demandaient tout le temps où ils pouvaient trouver tout cela. Alors, j’ai pensé ouvrir un espace. Cela a pris quatre ans. J’ai écrit au gouvernement en proposant d’occuper un espace… On m’en a confié un à Sharjah, de 470 m2.

 

Occupez-vous toujours le même lieu ?

Oui, il est trop petit pour nous ! C’est pourquoi nous organisons des expositions partout dans le monde. Pour moi, c’est tout un apprentissage. Lorsque j’ai commencé, nous avions seulement des artistes masculins, très peu de femmes artistes, très peu d’art moderne – peut-être cinq œuvres –, beaucoup de contemporain. La collection s’est enrichie et j’ai aussi appris beaucoup. Nous sommes désormais plus équilibrés en terme de genres et l’art moderne – avant 1980 – représente environ un cinquième de la collection.

 

Pouvez-vous évoquer cette section ?

Nous sommes liés à l’histoire du monde arabe et l’histoire de l’art moderne a commencé en Égypte, au Liban, en Irak et en Syrie, avec le Maroc et l’Algérie. La collection de la fondation est naturellement plus riche en œuvres de ces pays. Mais aujourd’hui, nous trouvons des œuvres d’art moderne des années 1960 d’Arabie Saoudite, du Koweït et des Émirats. Les Égyptiens ont l’avantage que leurs écoles d’art aient commencé en 1908. Pour nous, dans le Golfe, elles ont commencé 50 ou 60 ans après. Et pourtant, beaucoup de bonnes œuvres proviennent du Golfe, en particulier du Koweït.

 

Pour quelles raisons ?

Le Koweït est proche de Bagdad, en Irak. Le pays a découvert le pétrole dans les années 1920, avant les autres dans le Golfe. Il y a eu ainsi toute une génération de familles éduquées avant nous, qui voyageaient beaucoup et qui étaient alors ouvertes sur le monde. D’ailleurs, l’artiste émirien Abdul Qader Al Rais dont je vous parlais a étudié au Koweït dans les années 1960.

 

Devez-vous faire beaucoup de recherches pour trouver les maîtres arabes ? Quelle est votre méthode pour dénicher les artistes ?

J’ai un très grand réseau… J’appelle, je pose des questions, je voyage beaucoup, je rencontre les artistes, les chercheurs, les universitaires, les journalistes. Je suis partenaire d’une galerie à Dubaï, qui s’appelle la Meem Gallery, et qui a la plus grande bibliothèque de livres sur l’art du Moyen-Orient au monde. Elle contient environ 20.000 ouvrages. Mais les réseaux sociaux sont aussi très pratiques. Et puis, je regarde des interviews sur YouTube… J’ai aussi beaucoup de conseillers !

 

Des historiens d’art travaillent pour vous…

Nous passons des commandes à des historiens et des chercheurs pour mener des enquêtes pour nous, pour nos publications. Par exemple, nous avons publié avec la Whitechapel Gallery de Londres un catalogue de 250 pages comprenant six essais, cinq textes originaux et une traduction, une centaine de pages du livre étant réalisées à partir d’une bourse. Nous avons invité l’Association for Modern and Contemporary Art of the Arab World, Iran, and Turkey (AMCA). Vingt spécialistes sont venus avec des étudiants d’un niveau Master ou des doctorants. Ils sont restés aux Émirats pendant une semaine et nous avons co-organisé la conférence avec la New York University Abu Dhabi. Nous leur avions au préalable envoyé des images de la collection par mail, en leur demandant quelles œuvres ils voulaient voir. Lors de leur venue, nous avions également emprunté des espaces du Sharjah Art Museum pour un accrochage sur lequel ils ont travaillé trois jours.

 

Avez-vous des échanges avec la Biennale de Sharjah ?

Nous sommes deux organisations indépendantes, mais la Biennale nous emprunte des œuvres. Elle nous permet parfois d’utiliser ses espaces, mais encore une fois nous sommes complètement indépendants.

 

Pouvez-vous me parler de l’exil des artistes ?

Les artistes palestiniens Shadi Alzaqzouq et Taysir Batniji, ainsi que le Libanais Ali Cherri sont à Paris, par exemple. Beaucoup d’artistes quittent le monde arabe. C’est peut-être la troisième génération d’artistes en exil. Si l’on pense aux années 1940, c’est la première génération à s’être éloignée du monde arabe, principalement la Palestine, comme Ismail Shammout, qui est parti en 1948. La troisième génération ne peut pas même revenir dans ces pays, la Syrie, la Palestine ou l’Irak… Leur relation avec le monde arabe traverse leurs œuvres, c’est très sentimental. Et c’est intéressant pour moi d’observer comment ils voient le monde arabe de l’extérieur. Mais cela me pose un problème aussi, car après 30 ans passés en dehors de leur pays, est-ce qu’ils sont toujours considérés comme des Libanais, des Irakiens ? Pour des raisons différentes, les médias ne montrent par exemple pas d’artistes irakiens qui vivent en Irak. J’ai moi-même cherché des artistes qui habitent en Irak, je ne peux pas en trouver facilement, et je cherche encore. S’ils y sont ? Et est-ce qu’ils peuvent y travailler librement ? Parfois, ils travaillent dans le plus grand secret, même dans le Golfe, parce que leurs œuvres contiennent des messages politiques.

 

Est-ce que vous pensez que l’art est plus politique aujourd’hui ?

Pas du tout. L’art, dans le monde arabe, a toujours été politique. Pendant l’occupation, si l’on pense à la Palestine et à la présence britannique, beaucoup d’œuvres étaient coloniales. Ensuite, elles sont devenues nationalistes arabes, toujours politiques, puis anti-Israël. En effet, Israël était en guerre avec l’Égypte, la Syrie, le Liban et la Jordanie. En conséquence, les artistes ont créé des œuvres engagées contre Israël. Il y a eu plusieurs cycles politiques dans l’art du monde arabe.

 

Quels sont les thèmes récurrents chez les artistes ?

Les thèmes d’aujourd’hui sont assez différents. La liberté d’expression, les droits de l’homme… Un certain nombre d’artistes réalisent des œuvres autour de la surveillance, que ce soit les caméras, les soldats, le gouvernement, les drones… D’autres travaillent autour de l’antiterrorisme, la mélancolie du pays. Avant, c’était la Palestine tout le temps, maintenant la Syrie est un thème très important. Mais j’aime aussi croire qu’il n’y a pas de thème, qu’il y en a une multitude…

 

Et à propos des changements dans les pays arabes ?

Le Printemps arabe était, en 2011, un grand sujet, mais moins maintenant, car les gens sont fatigués et voient la face négative de ces événements. Il y a moins d’espoir.


Quid des mouvements féministes ?

Beaucoup d’artistes travaillent autour du féminisme. Je pense qu’il suffit qu’une femme artiste se mette sur le devant de la scène pour que ce soit un événement. Aux Émirats, il y a Ebtisam AbdulAziz, qui porte des vêtements proches du corps et se promène dans la rue ; elle ne parle pas de féminisme, mais le fait qu’elle descende dans la rue est déjà un message. Il y a aussi beaucoup de femmes artistes qui font des nus, mais je ne peux pas révéler leur nom. L’artiste saoudienne Manal AlDowayan est plus explicite. Elle a fait quelques projets à ce propos. L’un d’eux porte sur le nom de famille. L’artiste pose la question de savoir pourquoi on a coutume d’utiliser le nom du père et pas celui de la mère. Une autre œuvre tourne autour du voyage – en Arabie saoudite, les femmes ont besoin d’une permission pour voyager. Alors, elle a pris son permis de voyage et l’a attaché à un oiseau qui peut ainsi dépasser les frontières avec elle…

 

Pour revenir à l’exposition de l’Institut du monde arabe, « 100 chefs-d’œuvre de l’art moderne et contemporain arabe », comment avez-vous rencontré le commissaire, Philippe Van Cauteren, directeur du SMAK de Gand en Belgique ?

Je connaissais Philippe Van Cauteren à travers son travail de commissaire, notamment sa curation du pavillon irakien de la 56e Biennale de Venise, en 2015. Je suis aussi allé au SMAK et je l’ai contacté il y a deux ans et demi. L’exposition est curatée par Philippe Van Cauteren et Karim Sultan, qui travaille à la Fondation Barjeel avec moi.

 

Qu’y a-t-il nouveau dans cette exposition pour la Fondation Barjeel ?

Premièrement, la collection est exposée dans une de mes villes préférées, Paris. De mon côté, c’est très égoïste ! Paris est une des villes les plus importantes pour moi, une ville magique. Mais ce que cette exposition va apporter à la fondation, c’est d’abord le lieu, l’Institut du monde arabe est très valorisant pour nous. Et l’IMA fête ses 30 ans. Je trouve que c’est un beau pont entre le moderne et le contemporain. En France, il y a aussi les élections et c’est important d’y montrer l’art du monde arabe dans cette atmosphère. Nous montons aussi trois expositions en ce moment aux États-Unis (« Modern art of the Middle East » à Yale University Art Gallery, New Haven ; « No to the Invasion: Break Downs and Side Effects » au Hessel Museum of Art, New York ; et au Katzen Arts Center à l’American University, Washington DC), pour montrer notre collection pendant le mandat Trump… Heureusement, il n’y a pas de Donald Trump en France ! Il est très important de montrer la culture et la beauté de l’art du monde arabe, en ce moment.

 

Mémo

« 100 chefs-d’œuvre de l’art moderne et contemporain arabe. La collection Barjeel ». Jusqu’au 2 juillet, Institut du Monde Arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, place Mohammed V, Paris Ve. www.imarabe.org

 

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