La roue de la fortune

 Paris  |  10 mai 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Élégante et persuasive, elle incarne à elle-seule le charme discret de la banque pri­vée. Une heure avec Ma­thilde Cour­teault, en charge du patrimoine artistique pour la banque Neuflize OBC. Rencontre.

Ancienne directrice du dé­par­te­ment d’arts d’Asie de la mai­son Ch­ris­tie’s à Paris, Ma­thilde Cour­teault, trente-neuf ans, nous reçoit dans les salons feutrés d’une grande banque d’affaires. Matinale et enjouée, cette titulaire d’une maî­trise d’histoire de l’art consacrée à « L’influence européenne sur les miniatures mogholes » gère depuis trois ans le pa­tri­moine ar­tis­tique d’une clientèle que n’épargne pas l’ISF. Il sera donc question ici de culture et de stratégie d’investissement, de collection et d’actifs patrimoniaux. L’occasion d’évoquer aussi les grandes tendances du marché de l’art, l’idée de placement-plaisir… Le tout avec la réserve, le maintien, qui sied aux sociétés de gestion de fortune.

 

Conseil en patrimoine artistique, ça veut dire quoi, au juste ? Quels sont les contours de ce métier ?

Le métier existe, au cœur de notre banque, depuis vingt-cinq ans. Nous y déployons notre expertise au sein d’une structure intégrée, totalement dédiée au conseil et à la gestion des patrimoines artistiques. C’est d’ailleurs une spécificité très inscrite dans l’ADN de notre société qui, avec sa collection de photographies, en qualité aussi de mécène de la Cinémathèque, partenaire du Palais de Tokyo, proche également du musée Jacquemart-André, est résolument ancrée dans le milieu culturel. Disons que le conseil se développe sur trois grands axes. Une gestion très matérielle des collections, tout d’abord, qui englobe toute la gamme de services propres au pa­tri­moine ar­tis­tique, prestations allant du stockage d’œuvres d’art dans des coffres réservés, offrant une conservation de type muséal, avec hygrométrie contrôlée. Nous proposons bien sûr des formules d’assurance, nous pouvons aussi conseiller certains de nos clients qui voudraient faire réaliser la copie d’un de leurs tableaux, ou procéder à une restauration. Disposant d’un mandat de gestion de collection, nous gérons également l’administration de prêts d’œuvres auprès des musées, à l’occasion d’expositions, tout comme les formalités liées aux licences d’export et d’import…

 

Sur ce créneau ultraspécialisé, la concurrence est rude. On parle beaucoup de la banque genevoise de gestion de fortune Pictet, ou encore de la Société Générale Private Banking, associée avec 1858 Ltd, une société internationale basée à Londres… Chez vous, l’expertise s’étend aussi à la valorisation ?

C’est le deuxième axe, essentiel. Nous procédons en effet à des valorisations, notamment au moment de successions, dans le cadre de partages. Le troisième pôle relève du conseil en transactions, menées dans le cadre de ventes publiques, avec des tarifs négociés auprès des auctioneers, ou bien réalisées de gré à gré. Sur cette phase d’acquisition ou de revente d’œuvres d’art, nous intervenons sur l’ensemble des segments du marché de l’art, de la voiture ancienne aux timbres de collection, en passant par les arts d’Asie, la peinture impressionniste et les bijoux. J’apporte ici la force de mon réseau, auprès de maisons de ventes telles que Christie’s ou Sotheby’s, mais aussi Artcurial, et en relation directe avec certains experts indépendants. Ainsi, nous choisissons la stratégie la plus opportune. Pour l’art asiatique, par exemple, il est préférable de vendre aux enchères, les collectionneurs chinois constituant un public assez joueur, aimant enchérir. En revanche, pour un tableau ancien peut-être un peu compliqué, on envisagera plutôt une transaction privée. Dans tous les cas, outre le conseil, l’intérêt pour nos clients réside dans le fait que nous pouvons nous substituer à eux, en qualité de mandataire. C’est une discretion qui, je crois, est très appréciée. Et puis, notre grande force, c’est la neutralité. Nous sommes à la fois in et off market, au cœur du marché pour l’expertise et en dehors pour l’impartialité.

 

Vous occupez un poste qui, depuis ces dix dernières années, est de plus en plus activé dans l’uni­vers des banques d’affaires. L’art et l’argent, c’est la nouvelle équation, en terme d’allocation d’actifs ?

Tout d’abord, je n’envisage pas l’œuvre d’art comme un actif. Un tableau de maître ou une commode estampillée ne sont pas pour moi des instruments financiers. Aux clients qui pourraient s’adresser à moi en me disant « je voudrais acheter de l’art », et qui disposent parfois d’un million d’euros pour cela, je réponds ne pas savoir faire. D’ailleurs, les fonds d’investissement dans l’art ont ces dernières années révélé qu’ils ne constituaient pas forcément un bonne solution en terme de plus-value. On ne peut pas, et la chose est relativement bien comprise par nos clients, promettre des rendements de 20 % sur deux ans. Nous préférons leur dire, parce que le marché aujourd’hui est volatile, que l’œuvre d’art, au premier chef, doit leur plaire. J’insiste sur la notion de placement-plaisir, qui évite parfois les déceptions.

 

Comment votre activité est-elle perçue par les ban­quiers, disons… old school ?

Le conseil en patrimoine artistique est traditionnelement un service discret, plutôt feutré, guère présent jusque-là à l’esprit des banquiers. À force de communiquer en interne sur ces problématiques d’ingénierie patrimoniale liées au marché de l’art ou au mécénat culturel, les banquiers « old school », comme vous dites, se sont davantage mis à l’écoute de leurs clients, dont ils ne soupçonnaient d’ailleurs pas toujours l’existence d’objets d’art chez eux. L’ouverture, peu à peu, se fait. Je les accompagne dans cette sensibilisation.

 

En quoi votre approche est-elle singulière, si on la compare par exemple à celle de votre homologue An­toi­nette Leo­nar­di, chez BNP Pa­ri­bas Wealth Ma­na­ge­ment, banque pionnière dans ce domaine puisqu’exerçant une activité de conseil Art depuis 1975 ?

Pour avoir longtemps travaillé au service d’une société de ventes aux enchères (Christie’s, au sein du département d’arts d’Asie de Paris, NDLR), la compétence que j’y ai acquise, non seulement rassure, mais me permet de me positionner. Encore une fois, je ne suis pas là pour vendre un produit financier, mais bien pour apporter une expertise. Ici, et c’est l’une de nos nouvelles spécificités, nous développons les ventes privées sur le mode du matchmaking entre clients de la banque, nous procédons à des mises en relation par affinités. L’idée est de profiter de la surface de notre réseau international pour offrir ce service à l’ensemble du groupe, que ce soit en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne…

 

Quelle est la typologie de votre clientèle ? On l’imagine fortunée, soucieuse d’optimisation fiscale…

La clientèle est très hétérogène, allant des habitués du family office aux entreprises qui pour leur holding souhaitent défiscaliser en réalisant une opération de mécénat culturel, par exemple, donc intéressées par l’acquisition d’une œuvre d’art. On rencontre aussi beaucoup de familles qui souhaitent diversifier leurs actifs ou céder une partie de leur patrimoine artistique afin de disposer de liquidités. Le cas est fréquent, à l’occasion d’une succession, pour un tableau que l’on ne peut pas couper en quatre. Nous avons aussi des clients plus jeunes, tournés vers l’art contemporain, dont les collections sont parfois gérées par des art advisors, et puis quelques fondations… Environ 80 % de notre clientèle est constituée de particuliers.

 

Vous intervenez régulièrement sur le second marché, en ventes pu­bliques. Avec un volume d’achats de quel ordre ?

Sur le second marché, une vingtaine de ventes ont été réalisées au cours des six derniers mois, pour un montant global situé au-delà de 2,8 M€. Nous ne sommes d’ailleurs pas concentrés sur l’upper market, puisque nous avons développé un partenariat avec la maison de ventes en ligne Expertissim, notamment pour les pièces de moindre valeur. Vous comprendrez que pour les transactions de gré à gré, ces achats qu’on dit « en chambre », j’évite de donner les chiffres.

 

Quels sont, en ce moment, les investissements les plus… propulsifs ?

Acheter ce qu’il y a de mieux sur le marché est le conseil qui s’est révélé le plus profitable au fil des ans. C’est la possibilité, selon moi, d’une réelle plus-value, car un objet moyen restera moyen. Même en mobilier classique ou en céramique européenne, deux secteurs un peu délicats en ce moment, les très belles pièces constituent toujours une garantie. Seconde règle, une œuvre d’art est un placement peu liquide, l’achat doit donc s’envisager sur la durée. En moyenne, pour un investissement réussi, le temps de conservation d’une œuvre est de dix ans. Moi, je m’efforce de sécuriser nos clients. Aujourd’hui, acheter une toile de Basquiat est certainement une bonne opération (l’artiste a connu une hausse de près de 700 % sur ces quinze dernières années, NDLR), mais quid de la cote dans vingt ans ?

 

Et à l’Est, quoi de nouveau ?

Auparavant, les choses étaient assez simples. Il y avait les ventes d’art asiatiques, soutenues par quelques grands antiquaires londoniens, les Eskenazi, les Marchant, des figures historiques qui tenaient le gros du marché. Londres, New York et Hong Kong étaient alors les trois places mondiales. À Paris, en 2000, on a assisté à la montée en puissance des objets asiatiques. Le négoce, principalement hongkongais, y était très actif, enchérissant sur les pièces d’origine chinoise essentiellement. Et puis, ces acteurs se sont progressivement effacés, laissant la place aux marchands venus de Chine continentale, qui se déplaçaient eux-mêmes à Paris, sans passer par les intermédiaires hongkongais. Aujourd’hui, 90 % des acheteurs sont Chinois, qui poussent parfois les pièces au-delà du raisonnable. Les amateurs européens, collectionneurs de céramiques, de jades ou de bronzes dorés, n’ont plus les moyens d’enchérir. De toutes façons, en Europe, beaucoup de ventes ont été réalisé ces quinze dernières années. Les pièces sont parties en Chine, pour être remises en vente chez Poly Auction ou China Guardian. Et elles resteront là-bas. C’est donc un marché qui devient un peu difficile, d’autant que l’économie chinoise se tend…

 


Bio express

Titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’art obtenue en 2000 à la Sorbonne (pour un mémoire consacré à « L’influence européenne sur les miniatures mogholes du règne d’Akbar à celui d’Aurangzeb »), Mathilde Courteault est également forte d’un DESS de gestion des industries du luxe et des métiers de l’art. Elle a passé quatorze ans chez Christie’s, au sein du département d’arts d’Asie de Paris, dont elle est devenue la directrice en 2009. Elle gère le patrimoine artistique des clients collectionneurs de la banque Neuflize OBC depuis juin 2015.

 

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