Hu Shengping : « Je pense m’écarter de l’art »

 Pékin  |  24 avril 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Les papiers fabriqués à la main caractérisent la pratique de Hu Shengping. Artiste chinois né en 1950, il a été le témoin des bouleversements de l’art contemporain en Chine. L’artiste a livré à Art Media Agency son amour de la culture… et son intention de « se séparer de l’art ».

 

Hu Shengping, quelle est votre formation ?

Je suis né dans une famille modeste à Jiangnan, en Chine, et mes parents étaient enseignants. J’aime peindre depuis que je suis petit et j’aime toujours ça, 60 ans après, alors je pense que je suis né pour ça.  En 1968, j’ai dû vivre dans des villages ruraux pendant la Révolution culturelle, mais je n’ai pas laissé tombé la peinture malgré la dureté et l’exténuante vie rurale. Je réalisais principalement des natures mortes et m’essayais à la calligraphie. Dix ans plus tard, j’ai suivi à Shanghai l’enseignement de la couleur auprès d’un grand peintre. Deux ans après, j’ai commencé à travailler comme directeur artistique. En 1985, j’ai étudié également dans le département des imprimés de la Zhejiang Academy of Art (aujourd’hui la China Academy of Art). Puis, j’ai étudié la peinture chinoise à la Nanjing University of the Arts en 1986-1887. À cette époque, les théories de l’art traditionnel chinois ont commencé à faire partie de ma pratique artistique.

Comment en êtes-vous venu à la peinture abstraite ?

Avant, l’art en Chine était divisé entre le réalisme et le romantisme. Je n’aimais pas ces catégories, ni la présence de sujets littéraires ou l’approche narrative des peintures traditionnelles. Par conséquent, j’ai décidé de trouver mon chemin personnel et de prendre mes propres compétences comme fil conducteur, en approchant des sujets intéressants. Il s’ensuit que j’ai développé la peinture abstraite. Depuis le milieu des années 1980, j’utilise le papier comme médium, les sujets concernent les objets de la vie, qui sont ensuite exprimés sur des papiers faits à la main.

De quelle manière avez-vous repoussé les limites de la peinture ou plutôt, comme vous le dites, comment vous êtes-vous « séparé de la peinture » ?

Avant 2006, mes œuvres étaient encore regardées comme de la peinture. Mais j’ai réalisé que beaucoup de gens faisaient des choses similaires en restant dans les limites de la peinture, sans aucune nouveauté. Puis, comme je faisais déjà des papiers à la main, j’ai pensé utiliser cette matière pour exprimer directement le sujet. Les papiers peuvent tenir debout tout seul – un morceau de papier déchiré peut être présenté sans qu’on y mêle aucune technique de peinture. Je pense également que les papiers déchirés correspondent tout à fait à ma personnalité – simple, subtile, facile et pessimiste –, résistant à ce monde ridicule et à une vie pénible. C’est ainsi que j’ai quitté la peinture et que j’ai commencé à créer des œuvres en papier.

Qu’est-ce qui, au départ, vous a poussé vers ces papiers faits à la main ?

Cela découle de ma longue expérience avec les matériaux et l’affinité entre ces matériaux et mon caractère. Et comme je l’ai dit, le motif principal, il y a dix ans, était de s’écarter de la peinture. Maintenant, et c’est encore plus important, je pense m’écarter de l’art, pas seulement de la peinture.

Pourquoi cette séparation ?

Cela fait 100 ans que Duchamp a pris un urinoir en porcelaine et l’a intitulé Fountain, pour une exposition en 1917. La pratique de Duchamp a eu une influence énorme sur l’art contemporain partout dans le monde, car les objets trouvés de Duchamp ont étendu le domaine de l’art. Ainsi, s’il a pu dérouter le système de l’art et redéfinir sa perception en choisissant des objets trouvés comme œuvres, alors puis-je moi transformer les œuvres en objets du quotidien ? Dans mon cas, je veux convertir des papiers artistiques en objets utilisables, avec un système de fabrication moderne du papier qui permettrait de les utiliser comme les papiers ordinaires. C’est une direction opposée à celle de Duchamp, mais, de manière similaire, c’est une tentative d’ouvrir la définition ou la limite de l’art. Ces dernières années, j’ai ainsi pensé m’écarter de l’art et devenir fabricant de papier, afin de produire des feuilles qui ont l’air lézardées, mais qui sont pratiquement utilisables.

Quelles sont les limites, selon vous, de la peinture multimédia ?

En Chine, les peintures multimédia sont toujours considérées comme entrant dans les limites de la peinture. D’un autre côté, les œuvres multimédia ne sont pas jugées par les standards esthétiques de la peinture. Elles retournent – aussi bien qu’elles accentuent – l’essence des matériaux et deviennent une forme plus contemporaine d’art.

À travers l’art, finalement, que voulez-vous exprimer ?

J’essaye d’exprimer mes sentiments, mes pensées et les relations aux objets environnants, ainsi que ma perception de l’art. Ce que j’espère, c’est me démarquer des influences artistiques de la plupart des gens.

Quelle relation établissez-vous entre la philosophie traditionnelle chinoise et votre travail ?

Mon art est vraiment centré sur la relation entre l’être humain et les objets. Selon Zhuangzi, avec Seeing Things as Equal, dans la philosophie  traditionnelle chinoise, les objets peuvent être sublimés à un rang qui  égale les êtres humains, sans notre contrôle, ayant leur propre vie. Il est aussi question d’un mélange harmonieux d’êtres humains et d’objets. Ce que je fais, c’est préserver, voire exprimer d’une meilleure manière, cet état, cette qualité des objets. Mais les artistes sont là pour créer des œuvres de grande qualité, peu importe la philosophie qui les sous-tend. Je pense d’ailleurs que les bons concepts philosophiques ne coïncident pas forcément avec les bonnes œuvres d’art.

Comment l’expérience, chez vous, est-elle reliée à la pratique artistique ?

Nous connaissons tous la manière dont les autruches enfoncent leur tête dans le sable lorsqu’elles font face au danger, sans se soucier de leur corps, qui lui reste exposé. Je pense que l’art est pour moi ce tas de sable. Comme je le disais, j’adore l’art et l’art est devenu une part inséparable de moi-même. Et puis, j’ai toujours caché ma tête dans ce tas de sable, j’ai voué ma vie, principalement, à améliorer et perfectionner ma pratique artistique. Jusqu’ici, il n’y a jamais eu un événement important qui a changé ma pratique en un autre style ou une autre forme. Toutes les expériences qui ont eu un impact sur moi sont reflétées dans mon art, inévitablement. Notre génération, celle des artistes chinois, a connu une histoire difficile. Toutes les expériences, chaque problème, s’accumulent, sont digérés à long terme, pour ensuite refaire peu à peu surface dans mon art. Cela me fait penser à la façon dont les vaches laitières digèrent les graminées, puis produisent du lait. L’art, c’est un processus plutôt que des illustrations immédiates, directes.

L’art contemporain chinois a bénéficié d’une attention internationale importante au cours de ces dernières années. En quoi cet accueil affecte-t-il le développement de l’art en Chine même ?

Je pense que ce n’est pas quelque chose de très surprenant. Dans les années 1920-1930, la Chine vivait au même rythme que le monde. Les événements qui survenaient, sur le plan politique ou culturel, se produisaient simultanément ou avaient au moins des répercussions en Chine ou à Shanghai. Puis, au cours des 30 dernières années, l’art contemporain chinois a commencé à exister, s’est développé et s’est amélioré sous l’influence occidentale. Je pourrais donc dire que, dans le domaine de l’art, la Chine a dépassé la situation des années 1920-1930, pour se situer aujourd’hui au même niveau que les autres pays. En outre, j’espère que la raison de l’accroissement de l’attention internationale pour l’art chinois est justifié par le niveau élevé de notre art. D’autre part, je me dis parfois que l’internationalisation peut ne pas être absolument bénéfique pour l’art lui-même. Cela pourrait être inquiétant que les artistes suivent tous la même influence ou adoptent le même style. Les artistes doivent être conscients qu’exprimer leurs propres sentiments ou perspectives à travers leurs « langues » uniques se révèle être le plus important.

Comment vous situez-vous dans l’art contemporain chinois ?

Si vous voulez rejoindre le courant dominant de l’art contemporain chinois, il semble y avoir des critères concrets dans le marché de l’art. Par exemple, la participation à de grandes expositions internationales, travailler avec des galeries de renom, être présent dans les médias internationaux, figurer dans des collections de musées étrangers ou chez des collectionneurs privés. Il n’y a rien de mal à cela, parce que chaque système a ses propres règles ou modes de fonctionnement. D’un autre côté, si vous ne voulez pas suivre le courant dominant, vous devez épouser le flux de votre cœur, ce qui pour moi est encore plus important. L’essence peut être atteinte en faisant un art qui découle directement de ma propre personnalité. Comme je l’ai dit, je préfère plutôt enfoncer ma tête dans le sable, continuer à améliorer mon propre système artistique. Dans une certaine mesure, je peux suivre ces règles du monde extérieur, mais avec de telles contraintes. Je peux aussi trouver mon propre chemin. Le plus important est que chaque artiste doit conserver sa singularité en exprimant sa personnalité à travers l’art. À mon avis, il semble d’ailleurs y avoir à l’étranger un meilleur équilibre entre le marché de l’art et le secteur de l’art à but non lucratif, plus qu’en Chine, où le secteur de l’art à but non lucratif n’est pas encore très développé. À cet égard, il est ainsi plus difficile pour les artistes chinois de faire le choix, ou même de trouver un équilibre, entre les forces du marché et la créativité individuelle.

 

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