Succès garanti : à propos du prêt sur œuvres

 New York  |  24 avril 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Investissement, effet de levier, patrimoine liquide… C’est la dernière tendance dans le monde de la finance : les prêts accordés sur des œuvres d’art. Le point sur cette pratique nouvelle, née d’un constat simple. L’art est désormais un actif… significatif.

 

La pratique consistant à emprunter de l’argent en utilisant l’art comme garantie n’est pas particulièrement nouvelle. En 1990, la famille Wildenstein avait présenté au monde Le Joueur de luth, une œuvre attribuée de manière erronée, qui s’était révélée être un Caravage, et qui par la suite avait été envoyée au Metropolitan Museum à New York. Des résultats récents, au cours du procès de la famille, ont révélé qu’elle avait utilisé l’œuvre comme garantie pour un prêt, qui était considérable étant donné l’évaluation du tableau à 100 M$. L’outil financier, à la disposition des Wildenstein du fait de la fortune incontestable de la famille, est maintenant disponible pour les petits collectionneurs.

Si la pratique n’est pas nouvelle, elle s’est généralisée au cours des cinq dernières années dans le monde de la gestion de l’art. On estime les prêts en cours entre 15 et 20 milliards de dollars (la somme de la valeur de tous les prêts sur œuvres d’art). La structure de l’accord est très simple : les collectionneurs offrent une œuvre en échange d’un prêt avec des taux d’intérêt plus bas, sur la base du prix de la pièce, pour une période prédéterminée. À la fin du mandat, le client remet l’argent à l’institution. Ce qui le rend différent de n’importe quel prêt sur gage, en dehors des valeurs financières élevées, c’est le fait que les clients paient des intérêts pour les prêts, une petite somme chaque mois. En fonction de la structure de l’opération, les œuvres offertes en garantie peuvent rester ou non chez le collectionneur pendant la durée du prêt. Il y a trois types d’institutions qui fournissent ce service : les grandes banques, les prêteurs et les maisons de ventes aux enchères. Tout bureau de gestion de patrimoine d’une grande banque fournira ce service, directement ou par l’intermédiaire d’un tiers prêteur.

Augmentation de la demande et croissance

Plus de 80 % de ces prêts évalués à des milliards sont dans les mains des banques. Alors que la valeur prêtée est faible par rapport à la valeur totale des œuvres disponibles à la vente dans le monde de l’art, le marché relatif à ce type de transactions a connu une croissance à deux chiffres au cours des cinq dernières années, allant d’un service simplement offert aux clients Premium, comme pour les Wildenstein, à presque n’importe quel collectionneur. Certaines maisons de ventes aux enchères offrent même à leurs clients des prêts contre des sommes aussi basses que 40.000 $.

Alors que d’autres actifs potentiellement moins chers, comme les bijoux, sont gagés contre de l’argent depuis des décennies, les œuvres d’art, elles, correspondent curieusement à un phénomène nouveau. La raison réside dans les spécificités de l’art comme capital et dans la structure particulière de cet écosystème. D’abord et surtout, l’évaluation subjective de l’art rend difficile un accord entre les banques et les clients sur la valeur de l’œuvre. La non-liquidité du marché de l’art constitue également un problème. En effet, si le client omet de rembourser le prêt à la fin de la période, le prêteur peut saisir le patrimoine et le vendre. Mais offrir l’œuvre aux enchères peut prendre du temps, être coûteux et peut aussi ne pas aboutir à atteindre une valeur minimum. Cela rend plus difficile la prise de risque dans l’opération, ce qui est essentiel en matière d’activité de crédit. L’avènement des bases de données de prix pour les enchères et la transparence accrue des transactions artistiques ont aidé les emprunteurs et les prêteurs à trouver un terrain d’entente autour des évaluations, ce qui a permis de minimiser le problème. Quant aux défauts de paiement, ils semblent moins fréquents que dans d’autres catégories d’actifs.

L’un des principaux acteurs de l’activité de prêt sur œuvres est Andrea Danese, directeur général de la société Athena Art Finance. Lorsque nous lui avons posé des questions sur la difficulté d’apprécier le risque de l’opération, il nous a répondu : « L’évaluation des œuvres d’art est toujours un sujet stimulant. Nous nous concentrons sur le segment haut de gamme et plus liquide du marché et seuls les artistes qui ont une histoire établie sur le marché, et en particulier sur le marché des enchères, sont acceptés comme caution ».

La pression des clients a par ailleurs encouragé à trouver des solutions aux problèmes posés par les banques classiques, et a été le principal facteur lié à l’expansion récente de ces opérations. Selon Andrea Danese, l’émergence de la reconnaissance de l’art comme un capital a suscité l’intérêt des collectionneurs : « La croissance de l’industrie des prêts artistiques a été motivée par cette reconnaissance : l’art est désormais un actif significatif pour les gens, par rapport à leur patrimoine global. Les œuvres d’art représentent d’importantes liquidités, qui peuvent être débloquées et réinvesties ».

La régulation favorise les collectionneurs américains

Alors que ces opérations ont augmenté dans les pays européens, la majeure partie de cette activité se concentre aux États-Unis. La raison en est très simple : selon le Uniform Commercial Code, qui réglemente les conditions des opérations financières américaines, les collectionneurs qui offrent leurs œuvres comme garantie peuvent les conserver. Un tableau, par exemple, n’aura pas besoin de quitter votre appartement pour être utilisé comme caution. Voilà qui ici contribue à démontrer que – dans un contexte financier – les œuvres d’art peuvent être comparées à tout autre capital. La même chose n’est pas possible en Europe, ce qui rend le prêt sur œuvres beaucoup plus difficile. Mais ce ne sont pas seulement les restrictions réglementaires qui ralentissent le marché, mais le fait que de nombreux collectionneurs assimilent encore l’idée du prêt à un gage, notion qui prend une connotation négative pour les familles qui ont notamment perdu leurs biens au cours de la Seconde Guerre mondiale. D’un côté à l’autre de l’Atlantique, la différence est grande. On rapporte même que les banques européennes conseillent aux clients possédant des propriétés aux États-Unis d’envoyer leurs œuvres là-bas, afin qu’ils puissent y structurer leur accord de prêt.

Au cours de l’année 2016, certains financiers du monde de l’art ont rivalisé d’efforts pour étendre cette pratique à la Chine et à d’autres pays asiatiques. Philip Hoffman, conseiller en art et directeur général de The Fine Art Group, le plus ancien fonds spéculatif artistique sur le marché, a commencé à offrir des prêts d’art à des clients connus l’an passé et a annoncé ces derniers mois son projet d’étendre son activité aux collectionneurs chinois. De retour d’un voyage dans ce pays et convaincu du potentiel de cette activité, Philip Hoffman propose l’analyse suivante, afin de faire face à la réglementation chinoise concernant la possibilité de conserver les œuvres d’art. « Nous allons prendre possession de la caution des œuvres dans l’un de nos ports de stockage à Hong Kong, Singapour, New York, Londres et Genève, plutôt que de le laisser chez l’emprunteur. Nous nous concentrons principalement sur l’art occidental, que les acheteurs chinois trouvent fréquemment aux États-Unis, Londres ou Hong Kong, contrairement à la Chine. Nous ne stockerons aucune caution d’œuvres en Chine ».

Le futur des produits financiers liés à l’art

Depuis le début du XXIe siècle, le monde de la finance s’est efforcé de trouver des moyens de procéder à des investissements financiers en envisageant l’art comme capital latent. Bien que le mélange des œuvres avec des structures d’investissement complexes puisse sembler sacrilège d’un point de vue artistique, la chose reste en fait très naturelle pour les banquiers. Les collectionneurs sont, par nature, des individus qui possèdent assez de richesse pour pouvoir se permettre d’en dépenser une partie en œuvres d’art. Le marché financier étant l’une des entreprises les plus rentables, on ne s’étonnera pas de la naissance de nombre de collections. Steven Cohen, l’un des plus grands collectionneurs au monde, dispose ainsi du même statut de superstar, tout à la fois dans l’univers de l’art et dans la sphère des fonds spéculatifs.

En outre, le marché financier gère également la richesse des personnes ayant fait fortune dans d’autres industries ; ce marché est donc responsable de la fabrication de divers produits d’investissement. La montée en gamme des fonds spéculatifs a été réalisée sur ce principe. Dans les années 2000, de nombreux gestionnaires de patrimoine ont généré des retours sur investissement dans des fonds composés d’œuvres d’art. Pour de multiples raisons, la majorité de ces fonds ont pris fin au cours des années suivantes. Des banquiers se sont alors demandés quelle était la meilleure façon d’explorer ce marché potentiel. Les prêts d’art sont devenus officiellement une opportunité à saisir, en dépit des problèmes liés à l’évaluation et à la liquidation. L’intérêt de la clientèle était tellement fort que l’industrie a grandi, davantage « forcée » par les collectionneurs que par la volonté des gestionnaires.

Mais si les collectionneurs sont des gens aisés, pourquoi alors auraient-ils besoin de prêter leurs tableaux en échange d’argent ? Parce qu’être riche ne signifie pas forcément avoir beaucoup d’argent disponible ; le capital peut être immobilisé dans des placements à long terme ou dans des propriétés. Ainsi, les marchands et les galeries qui disposent d’un grand stock de tableaux peuvent utiliser ces opérations pour garder leur bilan positif, tout en connaissant des mois plus difficiles, comme l’explique Andrea Danese : « La nature de nos emprunteurs va des collectionneurs aux marchands et aux fonds d’œuvres. Un prêt d’art utilise exclusivement l’art comme caution, prévient le bilan de l’emprunteur de tout risque en cas de défaut, et produit véritablement un effet de levier sur le capital, qui autrement ne produirait pas de revenu récurrent réel. Le produit du prêt est utilisé par les marchands pour supporter les coûts d’exploitation de leurs transactions commerciales et financières ».

Le côté obscur du prêt sur œuvres

Alors que les prêts constituent certainement l’avenir des produits financiers liés à l’art, certains de leurs aspects continuent de susciter des questions auxquelles les banquiers ne sont sans doute pas prêts de répondre. En matière de produits financiers, la meilleure façon de concevoir un prêt d’art serait de le structurer comme un « Asset-Backed Security » – ou « ABS » dans le jargon financier –, soit un titre adossé à des actifs. Le problème est que la structuration d’un ABS passe par une réglementation financière beaucoup plus complexe, les banques ne pouvant en outre pas vendre d’ABS à n’importe quel client. Selon la loi, pour accéder à un ABS, le client doit en effet passer par un processus appelé « KYC » ou « Know Your Client », une mini-enquête sur les finances de l’investisseur, afin de déterminer si celui-ci peut participer au risque de l’opération et si sa richesse n’est pas impliquée dans quoi que ce soit d’illégal.

Mais les prêts sur œuvres n’ont pas besoin d’être soumis à un tel processus. Alors que l’assouplissement des conditions d’emprunt rend plus facile pour le collecteur moyen la levée d’argent, elle ouvre aussi la porte aux personnes cherchant à profiter des niches fiscales et à celles souhaitant réaliser des opérations de blanchiment d’argent. Les fournisseurs de prêts s’engagent alors dans une pratique connue sous le nom de banque parallèle. Si les prêts artistiques n’ont pas été conçus pour servir de moteur aux opérations bancaires parallèles, la présence de collectionneurs malveillants dans le monde de l’art est malheureusement indéniable. Les banques, les prêteurs et les maisons de ventes aux enchères ne cesseront pas de faire des prêts sur œuvres en raison de quelques individus, ils appellent plutôt à une réglementation plus stricte.

Une autre question soulevée par les observateurs du secteur porte sur le rendement potentiel du marché de l’art. Alors que les économistes s’accordent à dire qu’il n’existe pas de bulle dans le marché de l’art contemporain, les prêts sur les œuvres constituent le premier outil disponible pour tirer profit de l’art (ce qui signifie créer une valeur supérieure à ce que l’œuvre vaut réellement). En soi, ce n’est pas un problème, presque tous les autres marchés dans le monde procèdent de la même manière, mais l’excédent de celui-ci peut être perturbateur. Le profit ne se produit que si les propriétaires des peintures placées en prêt utilisent l’argent pour acheter de plus en plus d’œuvres, ce qui ne correspond pas aux raisons pour lesquelles les collectionneurs réalisent en premier lieu des prêts sur œuvres. Interrogé sur les risques liés à l’exploitation du marché de l’art, Philip Hoffman déclarait : « Le fait de permettre aux propriétaires d’œuvres d’art de grande qualité de monter jusqu’à 50 % de la valeur de leurs œuvres procurent à de tels propriétaires de la liquidité additionnelle, qu’ils pourraient dépenser dans plus d’art ou, souvent, quelque chose de complètement différent. Il est difficile de voir comment cela peut nuire au marché de l’art, c’est sans doute utile ».

C’est en effet utile pour les collectionneurs et le danger de créer de la valeur artificielle en gonflant faussement les œuvres achetées à crédit est un faible risque. Les prêts sur œuvres sont l’avenir du financement de l’art et, plus important encore, les œuvres d’art soutiennent ainsi indirectement les entreprises traditionnelles, qui ont besoin de liquidités à court terme. Mais nous devons toujours rester vigilants quand il s’agit de l’inflation artificielle des prix ou de l’évasion fiscale. Le marché de l’art est trop vaste pour exister sans une régulation appropriée, et de petites perturbations peuvent susciter un « effet papillon ». L’antidote à cela ? La diffusion des connaissances et des informations, ce qui n’est pas naturel dans ce marché… mais de plus en plus nécessaire.

 

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