Nana Oforiatta-Ayim : un nouveau modèle pour l’art contemporain

 Accra  |  24 avril 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du Ghana, la capitale du pays, Accra, accueille un nouvel espace polyvalent d’art contemporain. ANO ambitionne de devenir le hub de la scène artistique montante de la ville. Entretien avec Nana Oforiatta-Ayim, écrivain, historienne d’art, cinéaste et fondatrice d’ANO.

 

Que signifie ce nom, ANO ?

Il vient en fait du mot ghanéen pour dire « grand-mère ». Au Ghana, « grand-mère » ou « vieille femme » est une métaphore de la connaissance et de la sagesse. ANO concerne aussi beaucoup la mise en avant d’histoires culturelles cachées ou encore non racontées, ainsi semble-t-elle être une métaphore très réussie pour cela. De plus, en espéranto, cela signifie « appartenir ». Quand j’ai commencé à travailler dans les arts, l’art africain était très en marge, donc il s’agit aussi de prendre part au discours global et d’occuper notre place.

Comment est née l’idée de ce nouvel espace d’art ?

L’année dernière, j’ai aidé à créer une galerie appelée Galerie 1957, à l’Hôtel Kempinski au Ghana. J’avais toujours en tête le besoin d’espaces permanents, mais là j’en ai compris la nécessité pragmatique. Donc, plus d’espace pour vendre de l’art, pour inviter également les collectionneurs et pour donner aux artistes une occasion de s’établir et de devenir rentable. L’espace de l’hôtel était assez limité, beaucoup de gens sont très intimidés à l’idée d’entrer dans un hôtel cinq étoiles. Alors, nous qui avions travaillé davantage sur le contenu et le récit auparavant, avons aujourd’hui fait entrer en jeu l’idée du développement et même du profit.

Quels sont vos projets pour ce nouveau lieu ?

Ce lieu sera dédié aux expositions, spectacles et projections, mais ce sera également un espace convivial pour réunir la communauté artistique du Ghana. Ainsi, il y a une bibliothèque et un centre de recherche. Il y aura aussi des conférences et des ateliers. Et nous allons proposer des projets pour les écoles, les universités et pour des personnes qui ne manifestent pas nécessairement un intérêt direct pour l’art ou la culture.

Vous voulez aussi développer un nouveau modèle pour montrer l’art contemporain…

Je pense que l’espace du white cube, l’espace du musée, n’est pas très naturel ici, au Ghana. C’est comme visiter en silence, avec les mains derrière le dos en regardant l’œuvre à distance respectable… J’ai mené pendant longtemps des recherches sur l’histoire de l’art et de la culture, et comment celle-ci était médiatisée au Ghana. Et la plupart du temps, c’est très vivant. Dans le passé, les plus importantes expositions d’art contemporain que nous proposions étaient des festivals. Il s’agit donc de prendre ce modèle de dynamisme, considérant les barrières entre le public et les œuvres comme n’existant pas vraiment.

Où est géographiquement situé ANO ?

J’ai longtemps cherché le bon endroit et puis j’ai trouvé cet entrepôt, au sein d’une communauté artistique. C’est en plein centre-ville, dans le quartier d’Osu. Il ouvre sur la rue principale, de sorte que nous disposons d’une vitrine de magasin avec des fenêtres, tous ceux qui passent devant la voient. Déjà, avant même que nous n’ouvrions, des gens, des écoliers, des adultes qui passent par là, des créatifs, viennent y passer du temps.

Pourriez-vous nous en dire davantage sur votre exposition inaugurale ?

Je voulais commencer par porter un regard sur Accra, parce que c’est le centre du pays. « Accra, portraits d’une ville » explore le caractère propre du lieu, et comment il a évolué dans ce contexte. Serge Attukwei Clottey, un artiste qui crée des installations, sculpteur, peintre et interprète, va réaliser une performance sur le lagon, qui tournera autour de l’histoire de la migration. Il y aura Paa Joe, un sculpteur qui fabrique des cercueils fantastiques dans des formes incroyables et qui renvoient à l’univers du peuple Ga. Nous avons deux architectes, Mae-Ling Lokko et Latifah Iddriss, qui étudient l’avenir de la ville et sa physionomie. Et puis deux studios de photographie, Deo Gratias et Felicia Abban, la première photographe femme connue du Ghana. Ces deux studios ont documenté le devenir d’Accra depuis au moins 1920 – la ville qui change avec le temps, les bâtiments ainsi que les gens et les modes.

Comment financez-vous cet espace ?

Il s’agit d’un mélange de revenus privés, de bourses, de ventes d’œuvres et, dans le futur proche, également des investissements. Je viens de recevoir un contrat de livre avec une société d’édition pour un roman que j’écris. Toute mon avance est allée dans cet espace. Depuis la création de la galerie l’année dernière, beaucoup de gens sont venus me voir, qui sont intéressés par un investissement financier dans un espace d’art, qui voient sa rentabilité. Maintenant, pour la première fois je cherche également des modèles pour travailler avec des investisseurs et pour établir des partenariats. Vendre des œuvres d’art dans les foires est une autre source de revenu. J’espère participer à la foire 1:54 à Londres avec ANO cette année. Jusqu’à présent, nous avons également obtenu des subventions, par exemple du LACMA, le Los Angeles County Museum of Art.

Y a-t-il une forte demande pour l’art contemporain ghanéen sur le marché local ?

Il y a un élan pour l’art africain en ce moment, particulièrement international. Au point de vue local, nous sommes en train de l’encourager. Nous avons avec ANO participé à Art X Lagos au Nigeria l’an passé et nous nous en sommes très bien sortis. Il y a de plus en plus de foires d’art qui s’ouvrent sur le continent, le marché bat vraiment son plein en ce moment.

Comment décririez-vous la situation des institutions d’art au Ghana ?

Notre scène artistique est encore assez jeune et les premières années, donc, nous avions tous d’autres jobs et mettions l’argent dans nos associations, essayant de différentes façons de faire fonctionner les choses. Maintenant, c’est presque comme si nous étions matures dans notre milieu, dans lequel nous commençons à réfléchir sur la façon dont nous créons du profit, dont nous devenons vraiment pérennes. Comment nous créons des institutions qui nous survivront. Le monde de l’art au Ghana est basé sur un soutien mutuel. Toutes les organisations et institutions s’encouragent mutuellement. Je pense que dans les prochaines années, nous assisterons à plus d’évolutions encore, et pour nous tous : les artistes, les infrastructures et les institutions.

Vous dites sur votre site Web que vous avez rêvé d’une révolution culturelle au Ghana et sur le continent…

Nous sortons actuellement de ce moment postcolonial. La génération de nos parents essayait de se définir en opposition à la période coloniale et était parfois encore très influencée par elle. Notre génération essaie de se réinventer, de se donner la liberté d’être qui nous sommes, presque indépendamment de ce type de passé. Et pour que cela advienne, nous essayons de faire avancer cette révolution culturelle, qui se développe beaucoup à travers l’art, en lâchant ces vieux chemins et en construisant une nouvelle conscience.

À quoi voulez-vous qu’ANO ressemble d’ici à cinq ans ?

Je le vois comme un hub, comme une plateforme pour le continent, avec des programmes de résidence pour que les gens viennent ici créer, exposer et vendre des œuvres à l’échelle internationale, en s’assurant que notre situation et celles des artistes soient viables. Je le vois comme un centre qui aide à faire avancer le pays, en termes de discours et de choses qu’il exprime et qu’il montre. Comme un espace qui fournit des récits parallèles pour le pays, pour que les établissements d’enseignement envoient leurs étudiants et leurs élèves à des séminaires sur l’histoire culturelle et la pensée critique. Pour créer quelque chose qui a une résonance à la fois localement et internationalement, et aide aussi à approfondir la compréhension du Ghana et du continent.

 

Tags : , , , , , , ,

Ad.