Tendance : variations autour du bois

 Paris  |  18 mars 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À l’occasion de la 21e édition du PAD, du 22 au 26 mars dans les jardins des Tuileries, une plongée au cœur de la matière… Le bois ou la poésie des essences brutes. Variations autour d’un matériau séculaire et plein d’avenir, naturellement présent sur le marché des arts décoratifs et du design.

Si les meubles sont le reflet de l’esprit d’une époque, le bois est bel et bien le matériau indissociable des arts décoratifs. L’apparition d’un mode de vie sédentaire au Moyen Âge participe au développement d’une typologie de meubles où les caractéristiques techniques évoluent. Des ferrures en guise de charnières, des montages complexes… Les progrès sont rapides et permettent toutes les variations que nous connaissons. Le XVIIe siècle français voit ensuite apparaître le meuble plaqué ou meuble d’ébénisterie. L’ébène se substitue au poirier noirci, un nouveau type de meuble fait son entrée : le cabinet. Le siècle des Lumières rivalise d’adresse et d’ingéniosité dans les formes, usages et montages des meubles. Marqué par le goût du souverain au pouvoir, le bâti du meuble se pare tour à tour de marqueterie Boulle, de plaques de porcelaine, de laques importés, de vernis Martin… Certains meubles sont même réalisés en tôle ! Le bois n’est plus au centre des préoccupations, il est seulement le moyen d’expression d’un raffinement sans pareil. Nuançons toutefois ce propos, qui ne s’applique qu’aux arts décoratifs parisiens, conditionnés par le corporatisme. En région, et notamment dans les villes portuaires, les meubles peuvent être en acajou massif. Le XIXe siècle accorde quant à lui une place plus importante à la qualité du bois : acajou de Saint-Domingue, de Cuba… Mais très rapidement la mécanisation va creuser un fossé entre artisanat d’art et industrie. L’union des arts et de l’industrie n’est alors pas une utopie vaine. Michael Thonet, en mettant au point la technique du bois moulé et en s’inspirant des formes Biedermeier, réalise une synthèse rationalisant production et exportation : 1m3 peut alors contenir 36 chaises composées de six pièces démontées. L’artisanat est très vite reconsidéré avec le style Art nouveau qui s’étend internationalement, prenant des formes diverses. La France renoue avec sa grande tradition d’ébénisterie. Les bois, souvent fruitiers, sont utilisés massif ou en placage.

Élan vital et énergie

Le galeriste Jacques Lacoste, reconnu pour son travail engagé sur les corpus de Jean Royère, d’Alexandre Noll, de Serge Mouille ou encore de Max Ingrand, étend son champ d’action à l’occasion du PAD et présente un ensemble Art nouveau. La pièce maîtresse, une table de salle à manger réalisée par Hector Guimard vers 1902 pour le Castel Henriette à Sèvres, représente avec élégance et savoir-faire ce style Art nouveau bien éloigné de l’image « nouille » que l’on peut en avoir. L’arborescence du piétement tout en souplesse dynamise la composition de ce meuble. Si l’inspiration végétale ne se retrouve pas dans l’ornementation, elle se révèle dans la forme intrinsèque de cette table, dont des nervures soulignent aux arêtes et aux angles le délicat dessin. Le bois indigène est ainsi à l’honneur, dans cette pièce en merisier et en chêne. Plus loin, la chaleur des bois exotiques n’est pas en reste avec une grande sellette en padouk de Gustave Serrurier-Bovy, exécutée vers 1901. Jacques Lacoste précise : « J’ai toujours eu une admiration pour Hector Guimard. L’acquisition de cette table est le fil conducteur de notre stand. Cette présentation Art nouveau relève plus d’un amour pour la qualité de ces objets que d’une volonté de changer de direction. Cette pièce rare a été exposée dans les années 1970 à la galerie du Luxembourg. Les très belles pièces ne sont pas soumises à l’effet de mode et je pense que les collectionneurs sauront l’apprécier. Nous présentons aussi cette sellette de Serrurier-Bovy, pièce abstraite que j’affectionne particulièrement pour son élan vital et son énergie, pas si éloignée d’une Liane de Jean Royère ».

Des meubles architecturés

Le bois offre une diversité de couleurs et de veinages difficile à retrouver dans les matériaux synthétiques. Si au cours du XXe siècle les expérimentations techniques se développent au profit de matières artificielles, le bois demeure une valeur sûre et empreinte d’une noblesse liée au travail d’un matériau naturel et « vivant ». Les maîtres de l’Art déco, à l’instar d’Eugène Printz, reçoivent très souvent une formation d’ébéniste qui les inscrivent dans une lignée honorable. Jean-Jacques Dutko, spécialiste de ce créateur, offre ici un somptueux bureau en bois de palmier, dont l’intérieur des tiroirs est en sycomore (vers 1929). La rigueur stylistique est nuancée par le piétement en arc de cercle, réalisé en laiton doré. Ce matériau souligne à la perfection le contraste clair et foncé des fibres entrelacées du bois qui, à lui seul, crée un décor du plus bel effet. Autre stand, autre très bel ouvrage en bois plaqué, une table basse en palissandre clouté et acajou massif d’André Sornay, conçue vers 1937. Le traitement est ici quelque peu différent, les plaques de bois étant cloutées – technique brevetée par le créateur en 1932. Cette méthode propre à l’ébéniste lyonnais revêt un aspect à la fois pratique et esthétique, l’alignement des clous jouant comme élément décoratif. Ce meuble architecturé présenté par la galerie Alain Marcelpoil est d’un fonctionnalisme pur. L’artisanat est là en parfaite symbiose avec l’industrie, les deux plateaux de cette table étant façonnés en verre sablé de Saint-Gobain.

Parallèlement au style Art déco français se développe le design scandinave, marqué par une approche démocratique. Alvar Aalto, figure de proue de ce mouvement, invente au début des années 1930 son fameux piétement. Il donne au bois des formes nouvelles. Ainsi, un pied en hêtre lamellé et courbé se prolonge en accoudoir. Grâce à la firme Artek, ses modèles sont diffusés internationalement. Quelques années plus tard, Charles & Ray Eames mettent au point des sièges en contreplaqué moulé. Ces productions posent un nouveau jalon à l’histoire du design. Si ces récentes techniques permettent une démocratisation des formes, la production en bois, toujours aussi luxueuse, persiste. Le Brésil est fort de ce savoir-faire. Le galeriste Alexandre Frédéric, défenseur de ce design « moderne et vivant », présente pour sa première participation au PAD un ensemble de neuf pièces, dont trois bancs spectaculaires faisant près de trois mètres de long. Les collectionneurs auront le choix entre le modèle Onda de Jorge Zalszupin, formé d’une feuille en jacaranda courbée (proposé aux alentours de 23.000 €), Mucki de Sergio Rodriguez, en bois de Jacaranda massif (19.000 €), ou encore un modèle de Joaquim Tenreiro. Les lignes pures et sophistiquées de ces bancs sont offertes dans un écrin où la théâtralité est de mise… Grâce et rationalité étant les maîtres-mots de ce modernisme brésilien.

Un fonctionnalisme organique

Cette même tendance est représentée à la galerie Le Beau, avec une table basse de Zalszupin. Le modèle Petalas, né au début des années 1960, est inspiré d’un origami, des pétales en bois courbé formant un octogone. Le veinage du Jacaranda crée ici un motif rayonnant. Dans un style très différent, la galerie présente un buffet de Paolo Buffa, vers 1943. Le meuble se compose de deux parties : la console basse présente deux tiroirs godronnés en ceinture, le dressoir, en partie haute, est composé de deux étagères au bord ondulant. Ce motif de vague est aussi présent sur la corniche et la traverse inférieure. Le chêne massif est joliment nuancé par un cannage formant le fond du meuble. Entre lignes néoclassiques et rigueur toute moderniste, cette pièce est empreinte d’une grande sophistication, le travail du bois maîtrisé à la perfection.

Si l’après-guerre est marqué par l’utilisation de matériaux plus pauvres, la crise pétrolière de 1973 provoque une prise de conscience écologique doublée d’un retour à une esthétique prenant ses racines dans la pureté et la beauté des essences brutes. Les Salons du meuble de Milan qui suivirent cette crise sont d’ailleurs révélateurs de cette tendance. La société cherche alors une valeur refuge, le goût n’est plus aux couleurs acidulées et pop, typiques du mobilier modulable.

Difficile de parler du bois sans évoquer le travail d’Alexandre Noll, qui dès les années 1930 traite le bois selon une technique propre. En sculptant, en polissant, il se fait virtuose en la matière. Cet art qui tend à l’abstraction revêt alors un aspect spirituel qui ne cesse d’enchanter les amateurs. Ce fonctionnalisme organique est aussi présent dans le travail de Hans Itel, inspiré de Rudolf Steiner et du design anthroposophique. Le galeriste Franck Laigneau présente un étonnant bougeoir de 50 cm de haut, dont la beauté sculpturale flirte avec la puissance mystique. Cette voie se poursuit aujourd’hui, en caressant de nouvelles formes. Avec des artistes tel Wendell Castle, l’objet design se confond même avec l’œuvre d’art. La Carpenters Workshop Gallery consacre d’ailleurs actuellement à l’artiste une exposition dans son espace parisien, « Planting Seeds », jusqu’au 6 mai.

Bien que le galeriste Yves Gastou ne fasse pas – pour cette édition du PAD – la part belle au bois, celui-ci a souvent mis à l’honneur des créateurs œuvrant sur ce matériau de manière assez inédite. Lors de la dernière Biennale des Antiquaires, des pièces travaillées à la gouge du sculpteur Jean Touret côtoyaient ainsi les « petites architectures » de Dominique Zimbacca. Sur le stand des Tuileries, on appréciera les iconiques « quilles » de Philippe Hiquily, dont le plateau en bois fossilisé conjugue matière organique et poésie minérale.

Le bois est donc prétexte à toutes les expérimentations. Brûlé par Maarten Baas dans sa série Smoke, brut avec Andrea Branzi et ses Animali Domestici, minimal à l’instar du fauteuil Hieronymus Wood de Konstantin Grcic (qui n’est pas sans rappeler la pureté des œuvres de Carl Andre)… Sous toutes ses formes, le bois dépasse vite sa condition de matière et fait l’objet de spéculations complexes. De chaque pays émerge aujourd’hui une lignée de créateurs attachés à l’exploration de nouvelles pratiques. La puissance de la nature, la virtuosité des formes… C’est peu de dire que le bois ne cesse de se réinventer, que ce matériau séculaire est plein d’avenir.

 

 

Mémo

PAD, Art + Design. Du mercredi 22 au dimanche 26 mars, jardins des Tuileries, 234 rue de Rivoli, Paris 1er. www.pad-fairs.com

 

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