DDessin ou comment réenchanter le monde

 Paris  |  18 mars 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Elle est la fondatrice de DDessin. Elle est également codirectrice artistique de ce salon dont la ligne, d’année en année, s’affirme avec justesse. Une heure en compagnie d’Eve de Medeiros… Sept feuillets pour tracer les contours d’une passion.

C’est un lieu propice aux passions intimes, un endroit un peu retiré, idéal pour célébrer l’esthétique du trait. C’est un salon, ou plutôt un cabinet de dessins contemporains. C’est la cinquième édition de DDessin, événement annuel qui du 24 au 26 mars se dévoile sous les verrières de l’Atelier Richelieu, au cœur de Paris. Soit 700 m2 exclusivement dédiés au papier. Autant dire que ce rendez-vous est tout à la fois un tremplin et une joyeuse aventure pour la scène artistique travaillant sur ce médium. Stylo à bille, poudre de graphite, aquarelle, marqueur, fusain… Tout y passe. Pour ne pas s’emmêler les crayons, Art Media Agency s’est penché sur la question : quelle est la nature du dessin contemporain et quels sont aujourd’hui ses enjeux ?

Comment vient-on au dessin ? Par quel hasard ou quelle curieuse nécessité le papier s’est imposé à vous ?

Par des rencontres. D’abord celle d’un collectionneur de dessins anciens, cofondateur du Salon du Dessin de la Bourse, puis celle de collectionneurs de dessins contemporains, dans le cadre de mes fonctions à la FIAC, sur le Prix Marcel Duchamp.

Quel est le rôle, voire l’enjeu, d’un tel événement, au-delà de son contexte commercial ?

Le premier rôle de ce salon était de reconsidérer un constat qui m’a semblé problématique : les galeristes et les artistes de la jeune scène artistique n’avaient que très peu la possibilité d’être présentés entre les murs des foires existantes et dominantes. C’est la raison pour laquelle j’ai créé cet événement. L’enjeu était celui de faire connaître au plus grand nombre de collectionneurs, d’amateurs d’art, éclairés ou non, et à un public néophyte, la jeune scène artistique du dessin contemporain. Celle des dessinateurs-plasticiens, des illustrateurs et des bédéistes. L’ambition de cet événement est d’offrir la possibilité d’un regard nouveau et curieux sur les expressions contemporaines du dessin. Par exemple, sont exposés cette année sur DDessin les travaux d’une sélection de jeunes artistes-étudiants et d’auteurs installés à Angoulême. Tous abordent la bande dessinée et le dessin contemporain en questionnant le médium par le biais du crayonné ou du numérique. Ils explorent les nouveaux codes de la narration et les différentes approches graphiques. Cette sélection met en lumière la diversité des pratiques et des nouveaux formats de la bande dessinée, ainsi que la porosité existant entre bande dessinée et dessin plasticien.

Le salon accueille cette année une vingtaine de galeries françaises et étrangères. C’est le bon format ?

C’est un format qui convient à la découverte de jeunes talents représentés en France, mais aussi à la redécouverte de certains. Je pense entre autres à Jean Widmer et Max Neuman, que nous avons présentés lors de l’édition précédente. Le bon format, c’est celui qui, dans un premier temps, rend les artistes visibles. Notre espace, l’Atelier Richelieu, met en œuvre cette visibilité et invite les visiteurs à partager une intimité lumineuse, au plus près des œuvres.

Peut-on parler chiffres ? De la proportion de galeries étrangères, des nouveaux entrants, du taux de renouvellement…

Cette année, nous accueillons quatre galeries étrangères installées en Belgique (la LMS Gallery), en Tunisie (la Maison de la Plage), au Japon (Maison d’Art), ainsi que la galerie londonienne Ozenne & Prazowski, et puis un centre d’art (Le Creative Growth d’Oakland). Les autres galeries sont établies en région (Arles, Lyon et Troyes) ou à Paris. Au total, dix galeristes figurent à nouveau sur cette édition, sept nous ayant rejoints pour cette cinquième année. Sur l’édition précédente, nous avons eu la chance de recevoir un grand nombre de visiteurs, pas moins de 5.000, venant de nombreux pays.

Harold Guérin, Cyrielle Gulacsy et Brigitte Lurton… Un mot, à propos de ces trois solo shows ?

DDessin a été conçu comme un tremplin et une passerelle. Sans galerie, je leur souhaite de trouver, comme Sascha Nordmeyer, Marie Boralevi, Cristina Escobar et Christelle Téa, une galerie qui présentera leurs travaux.

Cinq artistes occupent cette année le Corner Illustrateurs. Quelle est la vocation de ce « coin » ?

Ce corner permet de présenter des jeunes talents de l’illustration à une nouvelle génération de collectionneurs et d’amateurs plus ou moins initiés. Il me semble que le dessin d’illustration peut aussi être appréhendé comme une passerelle entre un goût encore non délimité pour le dessin et le désir d’élargir les limites formelles de sa collection.

Quelles sont les nouvelles tendances, aujourd’hui ?

Il est difficile de parler de tendances, car il me semble que le dessin est précisément le lieu d’une rencontre entre des pratiques et des médiums artistiques cosmopolites. Le dessin esquisse un ailleurs qui ne peut être circonscrit par aucune tendance, ni aucun système. C’est la liberté du trait qui fait loi. Toutefois, de nouveaux gestes apparaissent pour dessiner. Et ces gestes, encore adolescents, inaugurent déjà de nouvelles traditions. Le dessin raconte peut-être de plus en plus d’histoires, je dirais qu’il se « narrative ». Oui, si je devais déterminer une tendance, ce serait la narration.

Y a-t-il une manière singulière d’approcher le support, des techniques inédites, comme le grattage sur feuille de papier de verre, pratiqué par Harold Guérin, sur un mode abrasif ?

Ces gestes sont à la frontière avec ceux d’autres disciplines artistiques. Ils restent dans le domaine du dessin et impliquent des représentations graphiques à la frontière de la sculpture, de la peinture ou encore de la broderie. L’imminence du geste prolongeant la main par la complicité ouvrière de l’outil est questionnée par ces pratiques. Les traces singulières qui font alors surface sur la peau des supports interrogent le spectateur quant à l’acte, le sens et la réception du dessin. Cette trace, c’est effectivement celle laissée par Harold Guérin sur une feuille de papier de verre, la matière est rugueuse, grattée par l’artiste de façon à faire apparaître des nuages de poussière, des fragments de vide et d’absence dans la matière. Dans l’univers de Lucie Picandet, ce sont les fils de laine qui gribouillent, crayonnent, dessinent. L’artiste Muriel Toulemonde pratique le dessin à la craie. La technique est peu utilisée. Elle a choisi le carbonate de calcium comme technique, de la craie blanche sur papier coloré. Une gestuelle…

Vous organisez une conférence consacrée au dessin à l’ère du numérique… L‘époque « mine de plomb et chiures de gomme », c’est fini ?

Nous avions lié numérique et dessin traditionnel en 2014. Un collectif d’artistes proposait de créer la synthèse entre les possibilités qu’apportent les nouvelles technologies et le dessin dans ce qu’il a de traditionnel. Plusieurs artistes se relayaient pour dessiner sur une tablette graphique. Cette performance était vidéoprojetée sur une grande feuille accrochée au mur, sur laquelle d’autres artistes dessinaient à leur tour. Les dessins traditionnels et numériques vidéoprojetés sont conçus pour se répondre, afin de créer une composition qui prend en compte les caractéristiques de l’écran et du papier. Une manière pour le collectif de rendre hommage à l’histoire du dessin et d’en expérimenter les nouvelles formes. La LMS Gallery de Bruxelles présente cette année un artiste, Joanie Lemercier, travaillant le dessin en trois dimensions. « L’idée est de créer le contenu en amont, un dessin, un croquis qui deviendra mon support de mapping, puis de projeter la lumière dessus, qui viendra animer l’ensemble », explique-t-il. Parler du numérique dans l’univers du dessin, c’est également aborder l’utilisation des nouveaux médias et notamment des réseaux sociaux. Mettre son travail à l’épreuve à travers sa page Facebook ou son compte Instagram est de plus en plus courant. La rapidité de diffusion est telle qu’un dessin peut être vu des millions de fois sans même que son auteur soit connu. Cette année, une conférence abordera les multiples questions relatives au dessin à l’ère numérique, le vendredi 24 mars à 18 heures.

Vous diriez que le dessin est un art joyeux, ou bien traduit-il aujourd’hui le chaos du monde, révélant les fractures politiques et sociales ?

Nombreux sont les artistes qui s’engagent et engagent leur dessin. Ils font émerger graphiquement les fractures politiques et sociales de notre monde. Je pense à Nidhal Chameck et à Massinissa Selmani, exposés sur plusieurs éditions.

Il s’agit de la cinquième édition de DDessin… Quelles évolutions avez-vous pu constater au cours de ces dernières années, notamment en termes de marché ?

Je constate une évolution de l’intérêt du public et des collectionneurs pour ce médium. Peut-être en premier lieu parce que cette technique apparaît, pour des raisons historiques, circonstancielles et esthétiques, comme éternellement jeune, adolescente bien que sûre d’elle. L’intérêt d’un événement comme DDessin est qu’il permet à un public de plus en plus diversifié de découvrir l’univers de la collection. Ces nouveaux collectionneurs arpentent les galeries de l’Atelier Richelieu avec une gourmandise souvent satisfaite par l’accessibilité des prix du marché de la jeune scène artistique du dessin contemporain.

Quelle est, d’ailleurs, la typologie du collectionneur de dessins contemporains ?

Les collectionneurs peuvent venir au dessin dans un second temps, après avoir apprivoisé d’autres formats artistiques, tels que la peinture, la sculpture ou encore la photographie. Mais c’est aussi intéressant de rencontrer ceux à qui le dessin s’est imposé en premier, comme une évidence rythmée par les premiers battements de cœur de leur collection. La proximité et l’intimité que chaque collectionneur noue avec l’œuvre dessinée font écho aux expériences esthétiques singulières. Ceci est très particulier au dessin, qui questionne en profondeur. Le collectionneur de dessins contemporains est aux premières loges de l’histoire qui va s’écrire, il récolte les témoignages d’un temps intermédiaire, entre mémoire et utopie. À mon sens, il y a plusieurs profils de collectionneurs : les jeunes collectionneurs, qui entrent dans l’aventure de la collection par le dessin.  Les collectionneurs aguerris d’art contemporain, qui sont également amateurs de dessin. Il existe également des collectionneurs exclusifs de dessins contemporains. En ce qui me concerne, le dessin est dans mon ADN. Je le collectionne depuis de nombreuses années.

Trois conseils pour commencer une collection d’œuvres graphiques…

Je n’ai qu’un conseil… Le coup de cœur dans notre sélection variée !

 

 

Zoom

Les paysages sauvages de François Andes

C’est un coup de cœur… Eve de Medeiros, directrice du salon DDessin, a cette année choisi François Andes. Né en 1969, l’artiste, qui vit et travaille dans le nord de la France, présente ici une œuvre intitulée Les Préparatifs. Une œuvre constituée de cinq dessins du même format (75 x 224 cm), dont la composition est basée sur le principe technique du « cadavre exquis » : les traits du bord d’un dessin constituent le point de départ d’un autre, qui se rattache ainsi au précédent, tout en restant autonome. Précisons que le travail de François Andes prend comme source d’inspiration – et de réflexion – l’expérience d’un paysage sauvage et ses processus de transformation, en particulier la forêt primaire, originelle, comme lieu d’animalité potentielle. L’œuvre d’Andes pose ainsi la question anthropologique de notre relation à la nature, envisageant l’espace du paysage comme langage de l’absence et recherche de nos tentations. Pour Eve de Medeiros, c’est Isabelle de Maison Rouge, historienne de l’art et critique, qui exprime le mieux son ressenti face au travail de François Andes. Une œuvre où se « mêlent les ambiances propres aux primitifs flamands Jérôme Bosch, Pieter Brueghel l’Ancien, aussi bien qu’au réalisme magique de Jorge Luis Borges ou de Gabriel García Márquez, ou encore au cinéma de Fellini ou d’Alejandro Jodorowsky ».

 

 

Mémo

DDessin Paris. Du vendredi 24 au dimanche 26 mars, Atelier Richelieu, 60 rue de Richelieu, Paris IIe. www.ddessinparis.com

 

 

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