Drawing Lab, lieu d’expérimentation

 Paris  |  18 mars 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À deux pas du Louvre, le tout nouveau Drawing Hôtel abrite… le Drawing Lab, un centre d’art privé entièrement dédié à la promotion du dessin contemporain. Rencontre avec Christine Phal, fondatrice dudit Lab et du salon Drawing Now, sis au Carreau du Temple.

Jusqu’au 20 mai prochain, l’espace d’exposition du Drawing Lab présente Strings, un accrochage de l’artiste Keita Mori, accompagné du curateur Gaël Charbau. Réalisés sur les murs à partir de fils textiles, les dessins se déploient dans l’air, évoluent sur le papier… ou inversement, pour devenir performance vidéo. Un art délicat, métaphore de la traversée et des migrations, qui pourrait résumer l’évolution du dessin contemporain depuis une dizaine d’année. Soit depuis la création de Drawing Now, le salon qui se tient actuellement à Paris, du 23 au 26 mars.

Le choix d’exposer Keita Mori en ouverture de votre nouveau lieu, le Drawing Lab, n’est pas anodin. Il révèle l’évolution du dessin au cours de ces dernières années. La foire Drawing Now, que vous organisez depuis 2007, a elle aussi très rapidement intégré cette évolution…

Quand j’ai créé la foire, ce que les artistes souhaitaient présenter du dessin était plutôt des œuvres graphiques sur papier, la configuration du salon faisait aussi que la majorité des propositions allaient dans ce sens. L’évolution de notre regard, de l’expression des artistes et les relations que nous avons pu instituer avec d’autres lieux nous ont permis d’évoluer. Je me souviens que lorsque nous étions à New York pour l’Armory Show en 2009, avez Carine Tissot (sa fille et associée dans Drawing Now et Drawing Hôtel, celle-ci dirigeant la partie hôtelière : NDLR), nous avions échangé avec Brett Littman, le directeur du Drawing Center, sur la définition du dessin. Nous étions d’accord sur le fait que cela ne comprenait pas uniquement le dessin sur feuille. On a ensuite essayé de le montrer soit à l’intérieur du salon, soit à l’extérieur avec les « Hors les murs ». Ce qui me semblait important était l’interaction avec le public, à l’image du travail de Delphine Gigoux-Martin, qui avait réalisé un drawing in progress. Il y a aussi la question de la temporalité. Une foire ne permet pas à un artiste de développer un projet en particulier, contrairement au « Hors les murs » organisé rue de Richelieu, où des artistes pouvaient s’installer pendant deux semaines in situ. Cela nous a donné envie d’avoir un lieu pérenne, le Drawing Lab, pour ces expérimentations du dessin contemporain.

Lorsque vous avez lancé votre foire, l’engouement pour le dessin contemporain était avant tout perçu comme une réponse à une période de crise : les œuvres étaient moins chères à acquérir et à produire. Cette vision a beaucoup évolué, le dessin contemporain figurant pleinement aux côtés des autres médiums…

Lorsque nous avons démarré, nous valorisions l’accessibilité financière du dessin. Avec le temps, nous nous sommes rendus compte de deux choses. Le dessin est effectivement une fabuleuse porte d’entrée pour le collectionneur qui veut découvrir des artistes, souvent jeunes, sans avoir un énorme budget. Et une chose a évolué… Les artistes d’une autre génération, qui avaient toujours dessiné, ne montraient pas leurs dessins, ou plus exactement les galeries ne les montraient pas. Ils sont allés voir leur galeriste pour que cela change. Cette année, la galerie Lelong présente Etel Adnan, qui a 92 ans, et nous mettons en avant une sélection de dessins d’artistes majeurs, dont Giuseppe Penone et Aurélie Nemours. Nous avons aidé à cette reconnaissance du marché, constatant, notamment grâce au Salon du Dessin ancien, que le papier n’était pas un support si fragile.

Vous avez intégré la scène internationale dans votre foire, qui accueille 40 % de galeries étrangères et dont le comité de sélection comprend Elsy Lahner, curatrice au Musée Albertina de Vienne et Julie Enckell Julliard, directrice du Musée Jenisch à Vevey. En revanche, vous n’avez pas créé d’antenne à l’étranger. Pourquoi ?

Nous y pensons. Mais notre structure familiale finance entièrement la foire, dont les budgets s’équilibrent juste. Par contre, nous invitons et accueillons beaucoup de curateurs et de galeristes étrangers. Cela permet à nos visiteurs de rencontrer des artistes qu’ils ne voient pas forcément ailleurs et aux galeristes et artistes de créer des contacts. Au niveau institutionnel, on parle beaucoup de défense de la scène française, cela en exposant des artistes français. Nous préférons favoriser de manière informelle les échanges. Les artistes français peuvent être découverts sur place par des galeristes étrangers qui vont ensuite les intégrer à leur écurie. Ils vont donc être présents dans d’autres pays et sur d’autres foires. C’est vraiment un objectif important. Concernant nos visiteurs, tous les institutionnels allemands viennent ici, car ils sont à Paris pour le Salon du Dessin. Je parle de l’Allemagne car là-bas le dessin ancien n’est pas séparé du dessin contemporain.

Pouvez-vous nous expliquer la raison d’être des projets annexes qui font ou ont fait vivre la foire, comme la présentation de collections privées, la création d’un prix, l’organisation d’un symposium ?

Les trois premières années, nous avons présenté des collections privées, dont celle d’agnès b., des Salomon et d’Antoine de Galbert, afin de montrer que de grands collectionneurs consacraient une part importante au dessin dans leur collection. Quand Philippe Piguet a repris la direction artistique, il a voulu développer des sujets autour du dessin : autour du carnet de dessins, en donnant carte blanche à Catherine Millet et au Palais de Tokyo. L’idée était de rassembler des œuvres différentes de celles présentées sur les stands. Cette année, nous présentons « À fleur de peau », pour dire que le dessin peut se développer sur ou à travers des surfaces différentes. On a aussi mis en avant des pays, dont la Suisse et l’Allemagne. Mais ce n’était pas un choix marketing et artificiel. Cela s’expliquait par l’existence d’un vrai tissu dans ces pays, des galeries, des institutions et une tradition graphique. En 2011, nous avons lancé un prix soutenu par le Fonds pour le dessin contemporain. Et l’année dernière, pour la dixième édition, nous avons organisé un symposium afin de faire le point sur le développement de ce médium.

Constatez-vous avoir privilégié une certaine forme du dessin contemporain dans votre direction artistique ?

Nous sommes très ouverts, mais ce qu’il me manque, c’est de ne pas avoir été assez proche de la bande dessinée. Présenter des planches originales de BD est très intéressant. Nous n’avons pas forcément, de la part des galeries dites de BD, de propositions qui correspondent à notre définition du dessin. Par contre, cette année la galerie Vallois présente Winshluss, Anne Barrault a souvent une orientation autour de la bande dessinée, la galerie Martel aussi. Il faudrait trouver une articulation.

Y a-t-il des liens entre la sélection de Drawing Now et celle de Drawing Lab, votre lieu d’expérimentation du dessin, comme vous le définissez ?

Non, pas du tout. Le hasard fait que l’artiste actuel est représenté par Catherine Putman, et Gaëlle Chotard, que nous exposons en février 2018, par Claudine Papillon. Mais la prochaine exposition présente Debora Bolsoni, représentée par une galerie brésilienne que nous ne connaissons pas, et de même pour la suivante. Dans le comité de Drawing Lab j’ai gardé deux membres du comité de Drawing Now, Philippe Piguet et Marc Donnadieu, mais je voulais trois autres personnalités pour que le Drawing Lab ne soit pas perçu comme le représentant permanent de Drawing Now.

Quelles sont les relations que vous, organisatrice de foire, entretenez avec le promoteur immobilier Soferim, votre partenaire historique, société fondée par votre mari Jean Papahn ?

Il nous a apporté nos premiers lieux. Sans Soferim je n’aurais jamais monté le premier salon du dessin. Nous étions installés dans un immeuble qu’ils allaient réhabiliter. La deuxième édition, nous étions dans un immeuble qu’ils venaient de réhabiliter. Et après, ils se sont investis dans le Prix d’une manière financière pour permettre de l’organiser et de donner, l’année suivante, un espace d’exposition au lauréat afin qu’il exprime son talent d’une manière différente du stand formaté. J’aide aussi à intégrer l’art dans leur entreprise. Nous sommes ici dans un immeuble où figure une œuvre d’art sur le pignon, dans le cadre de « 1 immeuble, 1 œuvre ». C’est moi qui ai organisé le concours, la sélection, etc. Dans le hall, il y a une œuvre qui a été choisie suite à un appel à projet. Il y a continuité.

Soferim ayant acquis d’autres hôtels parisiens, allez-vous ouvrir d’autres Drawing Lab ?

Non, mais par ce partenariat nous donnons d’autres visibilités aux artistes contemporains. J’ai initié la collaboration entre Soferim et des artistes pour des bâches d’immeuble et des palissades de chantier. En ce moment, Frédéric Poincelet est sur les palissades d’un chantier dans le XIVe. J’en ai aussi fait une très grande près de la Gare du Nord. Elles sont ensuite réutilisées par Bilum, notre partenaire, qui les transforme en sacoches, en trousses d’iPad…

Comment allez-vous animer ce lieu, afin que le public y vienne régulièrement ?

Nous sommes en train de mettre en place des ateliers, en relation avec les expositions, pour les scolaires. L’idée d’ouvrir les enfants à l’art contemporain dès le plus jeune âge est extrêmement important. Nous avons aussi prévu un programme léger de rencontres, parce que je pense qu’à Paris les gens ont déjà beaucoup de possibilités. Et nous avons une médiatrice en permanence.

Quel est le lien que le Lab entretient avec l’hôtel qui l’accueille ?

Carine Tissot dirige l’hôtel. Elle a choisi les artistes exposés dans les chambres (dont Françoise Pétrovitch, Abdelkader Benchamma, Lek & Sowat : NDLR). Nous nous tenons informés mutuellement, mais travaillons de manière indépendante. C’est ainsi que nous procédons depuis huit ans. Carine m’a rejoint à Drawing Now et m’a apporté son expertise, puisqu’elle a une formation en marketing et a travaillé chez Reed Expositions (société organisatrice de salons, la FIAC et Paris Photo notamment : NDLR).

 

 

 

Mémo

Drawing Now Paris. Du jeudi 23 au dimanche 26 mars, Carreau du Temple, 4 rue Eugène-Spuller, Paris IIIe. www.drawingnowparis.com

Drawing Lab. « Strings », exposition Keita Mori, jusqu’au 20 mai. 17 rue de Richelieu, Paris Ier. www.drawinglabparis.com

 

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