Marie-Ann Yemsi : « Notre futur est africain »

 Paris  |  18 mars 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Celle qui sera la prochaine commissaire des Rencontres de la photographie de Bamako revient sur sa passion pour l’art contemporain africain et la découverte – bien tardive – de la richesse de ce continent de création.

Après des études qui la destinaient à une grande carrière de cadre au sein de groupes internationaux, Marie-Ann Yemsi prend un virage en 2005 lorsqu’elle fonde Agent Créatif(s), une agence qui lui permettra de mêler son appétit pour l’art contemporain et sa soif entrepreneuriale. Ses origines allemandes et camerounaises l’ont emmenée de voyage en voyage, d’aventure en aventure. Non contente de superviser cette année le focus africain d’Art Paris Art Fair, elle est également commissaire de l’exposition « Le jour qui vient » à la Galerie des Galeries. En décembre, le public pourra découvrir sa sélection d’artistes vidéastes et photographes à l’occasion des 11e Rencontres de Bamako. Marie-Ann Yemsi nous explique pourquoi c’est enfin le moment de l’art contemporain africain et pourquoi il était grand temps !

À quand remonte votre passion pour l’art contemporain ?

À ma petite enfance. Mes parents m’ont toujours emmenée dans des musées. Nous voyagions également beaucoup, sur plusieurs continents, ce qui m’a probablement forgé une certaine ouverture du regard… Après une première partie de carrière dans le luxe et la communication, j’ai souhaité trouver une activité qui me permette de vivre ma passion. C’est devenu Agent Créatif(s), une structure à la jonction entre le conseil et l’accompagnement de projets concernant l’art contemporain africain et la production artistique.

Parlez-nous de votre rencontre avec Guillaume Piens et les organisateurs d’Art Paris.

C’est à l’occasion de mon exposition à Bruxelles, au Brass, « Odyssées africaines », qui présentait 17 artistes du Sud-Est africain. Il s’agissait de pièces importantes d’une jeune génération, qui n’avaient jamais été vues jusqu’alors. En tout cas, pas par un public français. Cette exposition a été un choc pour Guillaume. C’est suite à cela qu’il a eu envie de me proposer de travailler avec lui sur ce focus africain. C’était il y a exactement deux ans.

N’était-ce pas le bon moment ? L’art contemporain africain n’est-il pas – dans une certaine mesure – « à la mode » ?

Je trouve surtout qu’il était temps ! Et je m’en réjouis ! Quand nous avons commencé à travailler avec Art Paris, il est vrai que nous sentions les frémissements de cet intérêt. Plutôt que de parler de mode, je pense qu’il s’agit davantage d’un rattrapage ou d’une actualisation. Nous étions en retard si l’on se compare à d’autres pays européens, comme l’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni… sans parler des États-Unis. Prenons l’exemple de Kemang Wa Lehulere, un artiste sud-africain que j’ai montré dans mon exposition au Brass ; les Français me demandaient d’épeler son nom, alors qu’il se trouvait déjà dans toutes les grandes collections ! Il a fait l’objet d’un solo show à l’IAC de Chicago, il sera présenté à la fin du mois et jusqu’à juin à la Deutsche Bank KunstHalle à Berlin et fera partie de l’exposition « Art Afrique » à la Fondation Louis Vuitton en avril. On voit bien que d’autres institutions avaient là plusieurs années d’avance. C’est en cela que je parle de rattrapage.

Ce retard n’était-il le fait que des musées ?

Je pense qu’il était général. Il y a quelques années, les médias spécialisés n’affichaient pas non plus une grande curiosité pour la scène africaine. Il n’était pas rare qu’ils envoient des journalistes dans les biennales en Inde, en Chine ou en Amérique du Sud, alors que celle de Dakar – à seulement trois heures d’avion – ne bénéficiait pas du même intérêt. Autre exemple : l’exposition « Divine Comedy » (« La Divine Comédie ») de Simon Njami présentée en 2014 au MMK (Museum für Moderne Kunst) à Francfort avant de l’être au SCAD Museum, puis au Smithsonian. Pas un seul journaliste français n’était présent à la conférence de presse ! Alors qu’il s’agissait d’une exposition majeure à moins d’une heure de Paris. Tout n’est pas complètement sombre malgré tout. La Fondation Cartier a notamment été très active sur le sujet avec de nombreuses présentations depuis sa création.

Pour revenir à la plateforme proposée sur Art Paris, quel est votre but à travers celle-ci ?

L’idée n’est pas de cartographier toute la production artistique africaine d’aujourd’hui. L’Afrique, c’est 54 pays avec une infinie diversité. Lorsque l’on constate à quel point nous sommes différents des Allemands, alors que nous sommes voisins, on mesure bien l’impossibilité de vouloir montrer toute la variété et la richesse d’un aussi grand continent. À l’opposé de cela, ce qui m’intéressait et qui intéressait Guillaume, c’était de présenter d’autres perspectives, d’autres voix, d’autres artistes que ceux qui sont traditionnellement montrés en France. Cela répond à une ambition de découverte. Et cette découverte peut tout aussi bien aboutir à Paris, à Londres, en Allemagne, au Nigeria ou au Rwanda. Nous nous sommes concentrés sur les acteurs qui ont su détecter ces nouveaux talents, où qu’ils soient. Je suis par exemple particulièrement heureuse de la présence d’October Gallery ou de la galerie d’André Magnin, qui font toutes deux ce travail de recherche depuis déjà plus de 20 ans.

Les femmes semblent très actives lorsqu’il s’agit de promouvoir l’art contemporain africain…

C’est vrai. Que ce soit Marie-Cécile Zinsou au Bénin, qui a ouvert sa fondation, mais aussi beaucoup de commissaires camerounaises comme Koyo Kouoh, Christine Eyene, Pascale Obolo, Élise Atangana ou moi-même. Je pense que cela correspond à une réalité contemporaine : les femmes sont en train de trouver leurs places et sont peut-être plus visibles aujourd’hui… mais cela reste un combat. À l’image de toute une société, il y a certains plafonds de verre. Je le vois par exemple lorsque l’on veut présenter des expositions avec davantage d’artistes femmes, cela pose problème aux institutions. Mais on a du caractère et on est tenaces. C’est peut-être cela le secret ! L’important est ce pour quoi on se bat : arriver à donner de la visibilité aux artistes. Cela peut passer pour de la discrimination positive, mais il faut qu’ils obtiennent la visibilité qu’ils méritent.

En parlant de discrimination positive, a-t-on beaucoup d’exemples – comme 1:54 – de foires dédiées à une géographie particulière ?

Je suis vraiment reconnaissante à Touria El Glaoui d’avoir créé 1:54, même si cette foire a, au début, fait couler beaucoup d’encre sur le thème de la « ghettoïsation » de l’art contemporain spécifiquement africain. Elle a apporté sur cette production une réelle visibilité et une connaissance. Et au-delà de la manifestation, c’est tout le programme culturel conçu autour qui a fait la réussite de ses événements. Le public se rencontrait, assistait aux talks, se documentait, aillait voir les vidéos, etc. Elle a favorisé les rencontres. Elle a favorisé l’acquisition de connaissances. Elle a favorisé l’ouverture sur ce continent. Je me réjouis donc de son succès et de son développement.

Faut-il basculer à terme vers une reconnaissance de ces plasticiens sur des considérations purement artistiques ?

Je ne pense pas qu’il faille opposer ce que fait aujourd’hui Touria à notre objectif à tous : une reconnaissance des artistes africains en tant que créateurs, en dehors de toutes considérations géographique, ethnique ou autre. L’un et l’autre ne sont pas du tout antinomiques. Sans compter que l’on mesure mal tout le travail d’actualisation qu’il nous reste à faire. On peut très longtemps encore organiser des plateformes géographiquement centrées et voir en parallèle de plus en plus d’artistes s’intégrer au marché de l’art global. Et heureusement, c’est déjà le cas. Tous les jours, de nouveaux plasticiens rejoignent de grandes galeries… qui les choisissent avant tout car ce sont des artistes de talent.

Comment se tient-on informé de ce qui se passe sur un continent aussi vaste ?

On travaille beaucoup ! Surtout, on constitue des réseaux avec d’autres commissaires. On échange beaucoup. On voyage. Depuis dix ans, tout ce que je gagne est réinvesti en déplacements…

N’assiste-t-on pas à un retour en Afrique d’une diaspora d’artistes précédemment installés en Europe et aux États-Unis ?

Mon analyse n’est pas exactement celle-ci. Nous sommes dans un monde de mouvements. Le monde bouge et les artistes aussi. En Europe, aux États-Unis, en Asie. Ils participent à des biennales, des événements, sont invités à des résidences, viennent se former… Maintenant, il est vrai – et c’est beaucoup plus large que les seuls artistes – qu’une génération de créateurs et d’entrepreneurs, ayant vécu une partie de leur vie à l’étranger, souhaitent désormais s’engager sur le continent. On voit aussi des plasticiens qui, sans quitter l’Occident, sont actifs en Afrique, comme Michael Armitage qui organise au Kenya une plateforme intitulée « The Gathering ». Le sens de cette manifestation est : « Nous, artistes africains, que nous soyons du continent ou de la diaspora, il est nécessaire que nous soyons unis et que nous échangions entre nous ». Cela me semble être la bonne démarche. Il y a une seconde problématique : les artistes qui réussissent s’aperçoivent que leurs œuvres quittent le territoire faute d’institutions pouvant les accueillir. On peut, pour cela, compter sur une nouvelle génération de collectionneurs qui, conscients de cette situation, veulent agir.

Entre tous ces acteurs, l’idée est donc d’arriver à créer un écosystème…

C’est exactement cela. Et ils y parviennent plutôt bien. Étant donné que sur le continent l’engagement des États est faible – comme c’est d’ailleurs de plus en plus le cas en Europe –, on assiste à l’émergence de fondations privées. Au Ghana, par exemple, en deux ans plusieurs galeries ont ouvert, tout comme une foire, des centres d’art… On constate aussi l’arrivée de nouveaux collectionneurs… Cela va beaucoup plus vite qu’on peut l’imaginer depuis Paris. Et ça, c’est vraiment positif.

Quelle est la prochaine étape pour vous ?

Je travaille sur beaucoup de choses ! Mais parmi mes grands projets, il y a notamment ma nomination au commissariat des 11e Rencontres de Bamako, la biennale africaine de la photographie et de l’image animée. Nous l’organiserons dans un esprit réellement collaboratif, qui rendra compte de ce paysage artistique en très grand changement. Je devrais également participer à la prochaine édition de Something Else, la biennale off du Caire, fondée par l’artiste Moataz Nazr sous le commissariat de Simon Njami. Comme beaucoup de commissaires basés en Europe, nous cherchons à être davantage actifs en Afrique. C’est pour cela que je me réjouis de toute l’effervescence portée par ces nouveaux producteurs culturels – qui sont souvent eux-mêmes artistes.

Vous semblez optimiste pour l’avenir artistique du continent.

Même si le chemin est encore long, même si tout n’est pas simple, je reste en effet très optimiste. Je pense surtout que nos sociétés occidentales ont beaucoup à apprendre de l’inventivité du continent africain, de sa capacité à générer d’autres formes d’économies, d’autres formes d’échanges, d’autres esthétiques et d’autres imaginaires. Le futur est africain. Notre futur est africain.

 

 

 

Focus « Afrique à l’honneur ». Du 30 mars au 2 avril. Art Paris Art Fair.

Grand Palais. Avenue Winston Churchill. Paris 8e. www.artparis.com

11e Rencontres de Bamako. Du 2 décembre 2017 au 31 janvier 2018. Bamako, Mali. www.rencontres-bamako.com

« Le jour qui vient ». Du 28 mars au 10 juin. Galerie des Galeries. 40 boulevard Haussmann, Paris 9e. www.galeriedesgaleries.com

 

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