Le CERN, laboratoire de l’imaginaire

 Genève  |  7 mars 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À Genève, le plus grand centre mondial de physique des particules abrite… des artistes en résidence. AMA s’est rendu sur place, pour une visite au cœur de ce très productif labo, où science et art sont entrés en collision. Une journée au CERN.

Quel rapport entre le boson de Higgs, l’une des clefs de voûte de la physique des particules, et la danse postmoderne ? Quel lien entre l’art vidéo et la mécanique quantique ? En effet, vu de loin, l’antimatière n’a que peu à voir avec l’art contemporain. C’est à un vol de proton de Genève, sur les rives du lac Léman, que se niche la réponse… Au siège du CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, on a vite compris l’intérêt de rapprocher les champs artistique et scientifique. Éloge du choc ? À quelques mètres du Grand collisionneur de hadrons – tunnel circulaire de 27 kilomètres qui recrée les conditions des origines de l’Univers -, une résidence d’artistes accueille pour deux à trois mois des lauréats sensibles à la physique des hautes énergies. Une autre manière d’explorer le monde, à travers le théâtre, la musique, la littérature numérique… AMA s’est rendu sur place, pour une visite au cœur de l’un des plus productifs laboratoires de la planète – où collaborent plus de 11.000 chercheurs et techniciens issus de 680 institutions. Après avoir boosté les particules, le CERN aurait-il inventé un « accélérateur de talents » ?

Tout commence en 2010 avec une formule souveraine, « Great Arts for Great Science ». À partir de là, tout va très vite. Dès l’année suivante, Arts@CERN est lancé par Ariane Koek, première directrice du projet, qui d’emblée mise sur la fertilité de ces rendez-vous improbables, la magie des rencontres insolites… Très vite, elle jette un pont entre la recherche fondamentale et l’intuition créatrice. En apparence éloignées, longtemps considérées comme disjonctives, les deux rives se rapprochent. Elles finissent par se rejoindre avec la création du programme Collide, initié en 2011. Une sorte de « moment irrationnel », de ceux qui parfois précèdent les grandes découvertes scientifiques… Des artistes du monde entier commencent alors à affluer vers Genève, bien décidés à se frotter à la théorie des cordes et à la supersymétrie. Mais là où les particules se heurtent, les chercheurs et les artistes, eux, se frôlent. C’est dans ce côtoiement productif que depuis cinq ans, sans relâche, ils explorent ensemble les lois de la nature, flirtant avec les mystères de l’Univers. Julius von Bismarck, lauréat du prix Ars Electronica et premier artiste en résidence – où il fit équipe avec le physicien James Wells, spécialiste des mondes invisibles – y créa l’installation Versuch unter Kreisen (Expérience parmi les cercles). Julius, figure de geek intense et ostensiblement barbu, précise : « La motivation fondamentale de mon engagement dans l’art est la même que pour les scientifiques : découvrir ce qu’est notre monde et essayer de contribuer à notre compréhension de celui-ci. Je cherche à créer dans mon travail une réponse sensorielle à la science, une réponse qui passe par le corps et les sens ».

Ancré au cœur de la culture du XXIe siècle, le projet Collide rapproche les mondes, comme le rappelle Ariane Koek… à coup de « collisions créatives ». Transformer les théories physiques en expériences sensorielles immersives, créer des performances chorégraphiques basées sur des modèles mathématiques… Au CERN, la transversalité est à l’œuvre. L’artiste américain Bill Fontana par exemple, pionnier de la musique expérimentale, inspiré par John Cage, s’est ainsi attaqué au fameux accélérateur de particules. En 2013, le pape de la sculpture sonore a fait du Collisionneur le plus grand instrument de musique du monde !

L’art aussi est propulsif

Pratiquement, sachez que le CERN invite chaque semestre un nouvel artiste pour une durée maximale de trois mois. Doté d’une bourse de recherche, chaque lauréat est accompagné, tout au long de son séjour genevois, par un « partenaire d’inspiration » choisi au sein de la communauté scientifique. Seule obligation, donner deux conférences publiques au Globe de la Science et de l’Innovation, participer à un video-blog permettant au grand public de suivre le processus créatif, et organiser des interventions artistiques sur le lieu. Outre ce programme de résidence (le dernier appel à candidature a suscité pas moins de 899 projets, issus de 71 pays), des visites d’artistes sont organisées. On a ainsi pu voir défiler, entre autres, le peintre et sculpteur allemand Anselm Kiefer, le chef d’orchestre finlandais Esa-Pekka Salonen ou encore Iris van Herpen, styliste de mode néerlandaise. La dernière nouveauté, le programme de recherche Accelerate, favorise elle aussi la collaboration internationale. Chaque année, deux pays mécènes accordent une bourse à un artiste n’ayant jamais séjourné dans un laboratoire scientifique. Monica Bello, actuelle directrice d’Arts@CERN, insiste sur cette culture de l’innovation dont la règle est le croisement des savoirs. C’est ainsi que l’on trouvera, parmi les partenaires culturels, cités dans le désordre, des organismes internationaux comptant parmi les plus pointus dans leur domaine, notamment Ars Electronica (Autriche), l’IRCAM (France), la société de littérature FreeWord (Royaume-Uni et Scandinavie) ou la FACT (Foundation for Art and Creative Technology, à Liverpool).

Bien sûr, tout ça a un coût, assumé par des bailleurs de fonds extérieurs, fruit d’un partenariat public/privé totalement indépendant du budget du CERN. Au nombre des partenaires, la Ville et le Canton de Genève (qui financent le prix Collide-Genève, pour un montant de 15.000 francs suisses sous forme de bourse). On trouve aussi des donateurs privés, contribuant par exemple au financement du prix Ars Electronica décerné aux artistes travaillant dans la sphère numérique. Ajoutez à ça une ribambelle de fondations et autres ministères de la Culture, qui à l’international dégagent des fonds pour le prix Accelerate. Aux côtés de Monica Bello, l’Argentin Julian Calo, coordinateur du programme, n’oublie pas l’une des composantes majeures du projet : le public. Avec un sourire légitime, il fait remarquer qu’en 2015, l’ensemble des activitées liées au programme Arts@CERN ont permis d’attirer sur le site genevois quelque 7 millions de visiteurs. Et atteindre une audience mondiale d’environ 18 millions de personnes.

Exprimer la beauté des processus humains à l’œuvre dans les arts et la science, esquisser les paysages insondables de l’esprit, chevaucher de grandes plaines conceptuelles… Le CERN réussit le tour de force de raviver la figure de Léonard de Vinci, peintre et homme de science, grand précurseur de machines modernes. À l’image du Collisionneur de hadrons, à l’exemple de cette résidence expérimentale…

 

 

3 questions à…

Julian Calo, coordinateur d’Arts@CERN

 

On parle beaucoup ici de « collisions créatives »…

Dans le cadre de la recherche fondamentale sur les particules élémentaires des hautes énergies, nous travaillons, au CERN, sur l’idée de propulsion. En quelque sorte, notre programme de résidence d’artistes est aussi une structure accélératrice. La rencontre entre un artiste et un scientifique est à l’image des deux faisceaux circulant à une vitesse proche de la lumière, avant d’entrer en collision. C’est ça le processus créatif.

Comment la création artistique est-elle perçue par la communauté scientifique ?

Ce sont deux activités distinctes, mais avec un dénominateur commun, le questionnement. D’où venons-nous, de quoi est fait l’Univers ? Physiciens et artistes, réunis autour de la matière, tentent ici de répondre à ces interrogations fondamentales. Pour les chercheurs du CERN, « partenaires d’inspiration », cette rencontre est, je crois, l’occasion d’engager de nouvelles approches, à la fois théoriques et expérimentales. L’occasion de se poser aussi, peut-être, des questions inédites.

Comment envisagez-vous l’avenir du programme ?

Je pense que Collide, le programme phare du CERN dans le domaine artistique, depuis sa création en 2011, est toujours resté à l’écoute des tendances. C’est un programme visionnaire qui aujourd’hui se tourne aussi vers les nouvelles technologies. L’évolution est naturelle, elle nous porte cette année, par exemple, vers les arts numériques et les médias narratifs. Collide, c’est une perspective.

 

 

Portrait

Cassandre Poirier-Simon, lauréate 2016

Cette saison, au CERN, c’est l’écrit numérique qui est mis à l’honneur. Le concours, ouvert en janvier 2016 aux écrivains nés dans la région genevoise, y vivant ou y travaillant, offre au lauréat du prix Collide-Genève une résidence au CERN, assortie d’une bourse de 15.000 francs suisses et d’une somme équivalente pour le développement de son projet. C’est Cassandre Poirier-Simon qui a décroché le rôle… Spécialisée dans les systèmes de récits hybrides, au carrefour des différents médias narratifs, cette « designer d’interactions » est diplômée d’un Master en Media Design, obtenu à la HEAD de Genève en 2012. Elle travaille dans le domaine des narrations et des expériences numériques, racontant des histoires chères aux entreprises, celles qui hantent les musées par exemple. L’un de ses projets, « The Pillow Book », a gagné le prix du Laboratoire des Nouvelles Lectures, puis a notamment été exposé au LIFT festival et aux Design Days de Genève. Cassandre a participé à des colloques sur les littératures numériques et exposé plusieurs de ses histoires numériques à la BnF, ou encore au Centre d’Art Contemporain de Genève. Pour Tissot elle a conçu l’installation interactive Wrist Watch, exposée sur le stand de l’horloger à Baselworld 2012. On lui doit aussi À Circuits Ouverts, une application muséale pour un mur « multi-touch » au Pavillon suisse de l’Exposition Universelle de Milan. Cassandre a séjourné au CERN pour une durée de trois mois, de novembre à janvier 2017.

 

 

Zoom

En Suisse, le croisement des disciplines est en passe de devenir un sport national… Les rencontres entre la science et les arts y fleurissent, à l’exemple de la Manufacture (Haute École de théâtre de Suisse romande) qui inaugurait en février dernier à Lausanne un laboratoire de recherches scéniques en collaboration avec l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne). Ce nouveau labo, baptisé SINLAB, est un espace d’expérimentation au croisement de la création artistique, de l’investigation scientifique et du développement technologique. Il est en partie financé par le Fonds National Suisse de la recherche scientifique (à hauteur de 1,4 million de francs), dans le cadre du programme Sinergia. Ce pont est par ailleurs consolidé par la coopération établie avec la Haute École d’art de Zurich et le Département d’études théâtrales de l’Université de Munich.

 

Mémo

CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire). 385 route de Meyrin, 1217 Meyrin, Suisse. http://home.cern/fr

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