Working Promesse : design en métamorphose à Saint-Étienne

 Saint-Étienne  |  21 février 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

La 10e Biennale Internationale du Design de Saint-Étienne signe la « promesse » d’un nouveau design lié au travail… en mutation. Expérimentale, l’édition 2017 interroge aussi, et de manière inspirée, l’impact du digital dans nos vies. Ouverture le 9 mars.

Le XXIe siècle annoncerait-il la fin de l’ère du design objet, beau et utile ? À question simple, réponse complexe, ou du moins nuancée ! À l’heure où notre société amorce un virage profond, dans un contexte de crise mondiale et de tensions exacerbées, la notion de design semble être également en totale évolution. Et pour cause, les nouvelles technologies, envahissant toujours plus les sphères privée et professionnelle, engendrent de nouveaux comportements de l’individu au travail et, plus largement, dans la vie quotidienne. Ces attitudes novatrices, le designer actuel les a assimilées et en tient compte dans sa pratique. Depuis désormais une dizaine d’années, le design est activement social, de services, à la solde d’utilisateurs, eux-mêmes en pleine mutation. Working Promesse, nouvelle Biennale Internationale du Design de Saint-Étienne, rend compte de ces différentes affectations à travers des expositions, des performances et des expérimentations, où l’objet se joint, voire cède le pas, à une réflexion sociétale, solidaire, utopique ou critique sur le sujet.

En 2012, lors de la sixième Biennale Internationale du Design de Liège, Ezio Manzini, professeur à l’École Polytechnique de Milan et fondateur de Desis (Design for Social Innovation and Sustainability), expliquait à la presse que le design se définissait désormais comme « une approche et un ensemble d’outils ». Exit la production unique d’objets, ce métier s’envisage comme l’élaboration de « réseaux » écoutant la parole de l’usager, celui-ci jouant un rôle dans la mise au point de ces nouveaux dispositifs. En 2017, Olivier Peyricot, directeur scientifique de la Biennale et du Pôle Recherche de la Cité du Design de Saint-Étienne, poursuit dans le même sens. « Il faut revenir aux racines du mot design. Elles font référence à un projet, à un plan, une intention. Le designer est chargé d’un projet de société, politique ou de vie, et met en place des systèmes réversibles soulevant des questions écologiques, de sobriété, de croissance douce ». À la Cité stéphanoise du design, en ville et dans toute la région, il questionne les changements accélérés du travail, évoquant les thèmes du Digital Labor, des « tiers-lieux », proposant de « joyeuses utopies », des visions anglées de ces deux mondes interconnectés.

Design et Digital Labor : des relations intimes

Le premier thème soulevé est celui du Digital Labor, défini par deux sociologues spécialistes du numérique, Dominique Cardon et Antonio A. Casilli, auteurs de l’ouvrage Qu’est-ce que le Digital Labor ? Soit « les activités numériques des usagers des plateformes sociales, d’objets connectés ou d’applications mobiles ». Sur nos smartphones, dans notre cuisine, dans la rue, dans les gares, au bureau, le numérique règne en maître, s’infiltrant dans les moindres interstices de nos vies. « Dans les entreprises, il a une influence considérable, explique Olivier Peyricot. La pratique du télétravail est désormais monnaie courante, et celle du micro-travail [comme la rédaction de commentaires sur des blogs, forum, vidéos, ou l’action de « liker » du contenu sur les réseaux sociaux, ndlr] progresse de manière exponentielle ». Ces nouvelles postures entraînent alors une diminution du salariat, sans cependant impacter la notion de travail. « Nous allons vers une société de personnes sans emploi, qui, pour autant travailleront, ajoute-t-il. À terme, certaines professions vont disparaître comme, parmi d‘autres, celles du domaine juridique, effectuées alors par des algorithmes. Et de nouveaux métiers vont apparaître ». De même, le digital vogue de manière permanente sur les vagues houleuses des domaines personnel et professionnelle, créant, dans la maison, des espaces géographiques indéfinis, tout comme une aliénation psychologique, voire un esclavagisme de l’individu au travail. « Nous pouvons envoyer des sms privés et des mails professionnels, sept jours sur sept, 24 heures sur 24, avec nos smartphones, tablettes et portables, commente-t-il encore. Ces outils design sont les meilleurs exemples d’objets témoignant du bouleversement de nos comportements sociaux ».

Les « tiers-lieux », nouveaux espaces heureux du travail

Serions-nous donc devenus de véritables « bourreaux du bureau », ne connaissant plus de frontières spatiales et temporelles entre vie privée et activité professionnelle ? De la cuisine au lit, en passant par le train, la bibliothèque ou la salle d’attente, nous opérons partout. Cette propension à mélanger les deux sphères et cette adaptabilité géographique riment avec précarité d’emplois pluridisciplinaires et faiblesse de revenus. Mais elles vont également de pair avec l’apparition de « tiers-lieux », ces espaces bienveillants de co-working, fablab, hacker-space… Conçus par les designers et les architectes, ces nouvelles aires réinventent le travailleur en mode ultra-connecté dans une joyeuse incertitude d’avenir, privilégiant des pratiques éthiques s’élaborant dans le partage et sans précipitation.

Digital Labor et « tiers-lieux » sont ainsi étudiés conjointement à la question des savoir-faire artisanaux et industriels, ou encore à celle du corps au travail, de l’automatisation et de la robotisation, grâce à de nombreux commissaires internationaux auxquels Olivier Peyricot a donné carte blanche. Enfin, Détroit, désignée Ville UNESCO de Design 2017, est invitée d’honneur, afin de témoigner au public de son pouvoir de résilience et de sa renaissance, grâce à l’implantation de multiples industries créatives sur le terrain. La 10e Biennale propose aussi un « parcours IN » en dix étapes à la Cité du Design, centre névralgique de la manifestation, mais aussi en centre-ville et au cœur du Pôle Métropolitain (Grand Lyon, ViennAglo, Saint-Étienne Métropole, CAPI Portes de l’Isère). Autant de focus sur quelques étapes incontournables de ce programme touffu, faisant de la cité stéphanoise et de sa région un immense champ d’expérimentations.

Le travail dans tous ses états, sous l’œil affuté des designers

Pour débuter, le visiteur est accueilli sur le site de la Cité du Design par « Best-of métier », une exposition imaginée par Christophe Marchand, designer et commissaire suisse qui a sélectionné environ 60 objets, en s’appuyant sur deux axes de recherche : « L’excellence de l’outil aboutissant au meilleur résultat, et les procédés de fabrication de cet outil d’excellence ». Cette section met ainsi en exergue de nombreux savoir-faire, comme celui mis en œuvre sur les plaques d’acier des boules de pétanque Obut, ou encore, entre autres, celui appliqué aux casques de pilotes de chasse. Avec « Panorama des mutations du travail », le spectateur est directement plongé au cœur des fondamentaux précités, à travers un ensemble d’expositions expérimentales, témoins des transformations sociétales et des postures engendrées par l’ère numérique. « Digital Labor » fait état de la maison « comme espace mité par le travail » en projetant, notamment, des films critiques sur le redoutable monde du travail numérique. « Les artistes italiens Eva et Franco Mattes ont réalisé un film interrogeant des modérateurs de contenu sur leur vie. On en découvre un qui attend dans sa voiture l’ouverture d’un restaurant MacDonald’s, où il travaillera, la journée durant, sur son ordinateur connecté. À la fermeture du fast-food, il retournera dormir dans sa voiture ». Terrible constat d’une société violente, d’une grande précarité. Éric Fache a créé Si automatique ? (If automatic?), où le designer évoque une société robotisée. Avec La fin du travail, les artistes Degoutin & Wagon questionnent de façon critique et ludique l’avenir de nos activités. En présentant un call-center à l’échelle 1/3 envahi par les plantes vertes, des vidéos présentant des « scènes de folie au bureau », les plasticiens dénoncent les possibles travers d’un système voué à disparaître. Le Bureau générique ou le temps des cols blancs créatifs étudie le lien design-travail, en transposant une partie des bureaux créés, en 2016, pour l’agence de publicité BETC. « Sous la houlette du commissariat T&P Work Unit, dirigée par Catherine Geel, des étudiants et une partie de son équipe viendront investir ces espaces, pour nous inciter à réfléchir sur les différents temps au bureau ». Plus loin, « Extravaillance ≠ Working Dead » est une exposition sonore, mise en scène par le plasticien architecte Didier Fiuza Faustino, les écrivains, auteurs de science-fiction Alain Damasio et Norbert Merjagnan, ainsi que le collectif Zanzibar. Les visiteurs écouteront des récits à travers une expérience faisant appel à leur mémoire. Mise en place par le collectif KVM-Ju Hyun Lee & Ludovic Burel, la proposition Cut & Care, A chance to Cut is a chance to Care parle avec bienveillance de notre corps au travail. Cette exposition traite des nouveaux « travailleurs horizontaux »… Dans un skatepark, des tatamis, des chaises longues, des lits seront notamment exposés, liés à un système d’écoute afin que les visiteurs puissent « se couper (cut) de l’espace environnant et prendre soin d’eux-mêmes (care) ».

Tout au long de la Biennale, dans le centre-ville de Saint-Étienne, les visiteurs pourront également jouir de nouveaux mobiliers urbains. Il s’agit de projets lauréats du concours proposé par la société Rondino aux étudiants de l’ESADSE (École Supérieure d’Art et de Design de Saint-Étienne). « Deux prototypes de banc d’essai seront à disposition, ajoute Olivier Peyricot, et le meilleur pourra devenir pérenne dans le paysage stéphanois ». On pourra découvrir aussi de multiples ateliers design, dans la rue de la République rebaptisée, pour l’occasion, « rue de la République du Design ».

Cette Biennale se révèle donc être un événement innovant, conçu comme un grand laboratoire d’expériences prouvant le caractère éclectique du design version XXIe siècle, toujours à l’écoute, œuvrant pour le bien commun. Un design jamais neutre, visionnaire, jouant aujourd’hui un rôle plus que fondamental dans notre société.

 

 

3 questions à…

Olivier Peyricot, directeur scientifique de la Biennale et du Pôle Recherche de la Cité du Design de Saint-Étienne

Comment envisagez-vous le designer en 2017, et pourquoi avoir choisi ce thème, après celui de la Beauté, en 2015 ?

À l’heure du tout digital, il est un véritable stratège social, politique, au cœur de la cité. Il réinterroge l’idéologie dominante et soulève des questions pertinentes sur notre manière de vie aujourd’hui, et celle à venir. Avec le travail en mutation, nous touchons à un sujet brûlant, très tendance, qui s’est naturellement imposé à nos équipes. Nous passons d’un design de beaux objets, symptomatique de la période moderne, à un design de services, critique ou social, caractérisant la période d’instabilité que nous connaissons.

Qu’entendez-vous par là ?

Nous mettons en exergue l’approche sociale et politique du design, qui se matérialise par l’expérience sur le terrain. L’expérimentation design consiste à poser un prototype dans l’espace et à en observer les usages. Grâce au feedback des utilisateurs, il est alors possible de modifier le produit ou le système, pendant le processus de production. Dans une société de surconsommation, tendue, il est nécessaire de mettre en place des systèmes révocables, adaptables et éthiques. L’objectif de la Biennale est de réfléchir, ensemble, à tout cela.

Comment la Biennale s’inscrit-elle hors de la Cité du Design, sur le territoire ?

Elle est présente, entre autres, sur le site Le Corbusier de Firminy, mais aussi à Villefranche-sur-Saône, à Saint-Chamond. Elle a une résonance à Saint-Priest-en-Jarez, au Musée d’art moderne et contemporain… Elle s’ancre également en centre-ville, avec la rue de la République du Design. Dans cette artère historique de la ville, devenue peu attractive car délaissée, elle réinvestit 35 boutiques vides, occupées par les designers. Plus de 70 projets valorisant des initiatives locales, nationales et internationales sont proposés. On peut aussi découvrir un supermarché éco-citoyen en bas de la rue. Côté ouest, le projet Humanities et sa pépinière d’entreprises prend lui aussi ses quartiers.

 

 

Mémo

10e Biennale Internationale de Saint-Étienne, « Working Promesse – Les mutations au travail », du 9 mars au 9 avril. Site Manufacture – Cité du Design, 3 rue Javelin-Pagnon, Saint-Étienne, France. www.biennale-design.com

 

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