Speedy Graphito n’est pas un street artist !

 Le Touquet  |  17 février 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Pertinence et impertinence… Voilà ce qui caractérise le parcours artistique de Speedy Graphito, comme le révèle la rétrospective que lui consacre en France le musée du Touquet. Démonstration.

Comment êtes-vous devenu Speedy Graphito ?

Je peins depuis toujours et j’ai pris mes premiers cours de dessin à neuf ans. À partir de là, tout s’est enchaîné : je me suis lancé dans la création de décors de théâtre de 14 à 20 ans, pour suivre ensuite une formation de cinq années en école d’art, dont deux ans à l’école Estienne à Paris. Mes premières toiles sous le nom de Speedy Graphito datent de 1984, la même année que ma première exposition à l’espace Pierre Cardin. Suite à cela, la galerie Polaris – tenue alors par le plus jeune galeriste de France – a décidé de me défendre. Et c’est la réalisation de l’affiche pour « La ruée vers l’art » en 1985 qui m’a assuré une notoriété immédiate et fulgurante dans toute la France. S’en suivent des expositions, des solo shows à la FIAC et des interventions urbaines sur les murs de Paris…

« La ruée vers l’art » est justement le point de départ de l’exposition qui vous est consacrée au musée du Touquet, la porte d’entrée qui nous permet d’embrasser plus de 30 ans de carrière. Cette rétrospective est importante pour vous ?

Je trouve qu’il est important, à cette étape de ma carrière, de montrer les différentes périodes qui jalonnent ces dernières années, car les gens connaissent essentiellement les œuvres récentes qu’ils peuvent voir sur Internet. Cela permet de présenter des séries qui semblent dissociées du reste, mais qui s’intègrent dans une démarche globale. Une démonstration en 70 toiles provenant essentiellement de ma collection : j’essaie de garder au moins une toile par période. Ce qui est important également dans une exposition en institution est que l’on peut créer librement un univers en 3D, exprimer des intentions et des idées sans l’aspect commercial d’une exposition en galerie ou en foire, ce qui peut parfois être pesant.

Vous avez rarement l’occasion de poser un regard rétrospectif sur votre œuvre, à part dans la récente publication chez Somogy, vous qui êtes surtout intéressé par les tableaux à venir. Quelles réflexions vous viennent à l’esprit face à cette histoire ?

Cela révèle des obsessions qui s’inscrivent de façon récurrente dans le temps, par exemple la série intitulée « Mon histoire de l’art » est comme un retour aux débuts, lorsque je reproduisais des Van Gogh, des Vlaminck, etc. Les sujets réapparaissent quelques années plus tard après avoir été abandonnés, traités différemment bien sûr, mais c’est vraiment quelque chose de cyclique.

Vous avez été particulièrement généreux dans cette exposition en créant plusieurs ambiances grâce à des interventions in situ, ce qui permet de plonger littéralement dans votre monde…

J’ai voulu créer un parcours avec l’idée d’emmener les gens dans un voyage, retrouver le souvenir des maisons hantées des fêtes foraines où s’enchaînent des univers qui n’ont rien à voir entre eux, de pièce en pièce. Et pour les périodes récentes, cela m’amusait de confronter deux types d’accrochage : plus muséal pour les sujets liés à l’art classique, et puis jouer avec les codes du Street art, l’environnement et l’espace dans la dernière salle.

Dans cette histoire artistique qui est la vôtre, vous abordez des styles différents, mais un personnage reste important, celui de Lapinture. Il est votre logo, celui que vous utilisez pour dédicacer vos ouvrages, etc. Comme s’il était votre double qui ne vous quittait pas.

Lapinture est vraiment un personnage qui me correspond et que j’ai créé. Si j’utilise un Picasso dans un tableau, je ne pourrais pas signer avec cette figure là en dédicace, ça n’aurait pas de sens. C’est un personnage qui se suffit à lui-même pour parler de ma peinture et me raconter.

Aujourd’hui, vous êtes facilement classé parmi les artistes de l’art urbain, mais vous êtes au-delà des castes, de ce sentiment d’appartenance à un groupe…

Je ne peux pas lutter contre cet étiquetage, j’ai bien conscience que ce combat ne sert à rien, même si je préfère appartenir à tout. Déjà en 1989, dans l’émission de Thierry Ardisson Lunettes noires pour nuits blanches, je disais que je n’étais pas graffeur, mais un peintre. J’ai besoin de partir dans toutes les directions pour me sentir libre. Au début, la part des interventions dans la rue était infime par rapport à ce que je peignais en atelier, mais ce sont les premières qui ont été très médiatisées, ce qui fausse d’emblée la perception de mon travail. Mon intention a toujours été de mettre de la peinture dans la rue, et pour moi le Street art relève du processus inverse.

Est-ce que cela vous dessert ?

Cela n’a pas vraiment d’importance en fait, car le temps joue pour moi, explique mon travail et mes positions. Je pense que les gens comprendront mon travail plus tard. En tout cas, ce genre d’exposition permet de l’approcher un peu.

Vous menez une double carrière en France et aux États-Unis, où vous résidez de plus en plus souvent pour monter des expositions avec votre galeriste Fabien Castanier, à Miami, Los Angeles et maintenant Bogota. Quelle est la différence de réception de votre travail ?

Aux États-Unis, les collectionneurs connaissent plus mes créations récentes, ce qui n’a pas empêché Fabien de vendre la toile sur Picasso, celle de l’exposition du Touquet, à Miami. J’ai commencé cette série « Mon histoire de l’art » pour la Belgique, j’avais alors retenu Magritte et des peintres belges, mais je m’adapte car je traduis toujours mon environnement, donc je m’intéresse à l’histoire de l’art américaine lorsque je peins à Miami. De la même manière, je suis inspiré aux États-Unis par la représentation de la femme, ce sont des nus que je croise avec Pinocchio : d’un côté, un personnage associé au mensonge, de l’autre, des femmes qui sont ici beaucoup retouchées. Il y a une grande importance de l’esthétique, qui pousse les femmes à tricher et à être dans un corps qui n’est plus vraiment le leur. En France, je serais plus porté à traiter de la crise, de l’argent.

Certaines de vos toiles pointent l’écologie, parlent du numérique, de l’omniprésence et de la puissance de Google, qui peuvent avoir un côté écrasant…

Pour moi, ce n’est pas forcément intentionnel. Ce sont des valeurs qui font partie de moi et qui ressortent dans mes toiles. Je me rends compte que j’ai traité tel sujet après coup. Je ne me dis pas que je vais traiter de la femme pour aborder tel aspect, dénoncer tel autre, mais quelque chose va ressortir.

À partir des années 2000, il y a trois couleurs qui sont très présentes, le rouge, le jaune et le bleu. Pourquoi, quelle signification ?

Ce sont les couleurs de l’imprimerie, qui étaient très présentes dans les années 1980 : beaucoup d’artistes ont travaillé sur les reproductions, les trames, le CMJN, et il y a un côté peut-être plus industriel en utilisant des couleurs basiques. En créant ma propre gamme de couleurs, qui restent les mêmes dans tous les tableaux, cela unifie l’ensemble de la production. Moins il y a de couleurs et plus on peut jouer sur la répartition des masses.

Cela devient aussi très identitaire, vos couleurs, comme une signature…

Oui.

Vous introduisez également, depuis les années 2000, des personnages issus de la BD, de la culture populaire.

Depuis 2005, environ. Avant, j’utilisais mes propres symboles, le Lapinture, la tenaille, la couronne du Christ… Un langage qui était compréhensible une fois que les gens y étaient familiarisés. Je suis parti sur un nouveau dictionnaire après 2004 avec l’envie de proposer un travail plus rapidement lisible, peut-être parce que je voyage plus. Et j’aime bien ce côté récupération de choses existantes, un peu comme en musique lorsque les DJ reprennent ce qui a été fait pour le dépasser et le rendre plus actuel. J’aime bien cette idée du recyclage. Et pour finir, il y a également le fait de partir de l’enfance, ce moment où l’on est plus intuitif, plus réceptif. Utiliser des référents liés à l’enfance opère un retour en arrière. Lorsque les collectionneurs sont face à la toile, ils retrouvent un peu de l’innocence perdue.

 

Mémo

« Speedy Graphito, un art de vivre. Rétrospective », jusqu’au 21 mai. Musée du Touquet-Paris-Plage, Villa Way Side, angle de l’avenue du Golf et de l’avenue du Château, Le Touquet-Paris-Plage, France. www.letouquet-musee.com

 

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