Centre Pompidou : des idées dans les tuyaux

 Paris  |  17 février 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Livré par les architectes Richard Rogers et Renzo Piano en 1977, le Centre Pompidou vient de fêter ses 40 ans. Retour sur une aventure muséale, sociétale, monumentale ! Le récit de la « Pompidou’s touch », un exemple de transdisciplinarité et de rayonnement culturel.

L’anniversaire des 40 ans du Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, à Paris, constitue un événement national d’envergure. Très vite, le Centre Pompidou est devenu une icône mondiale, le symbole de l’esprit d’avant-garde français, voulu par le président de la République Georges Pompidou, avec, notamment, son architecture, autrefois controversée, conçue par le couple italo-britannique d’architectes, Richard Rogers et Renzo Piano. À l’époque, certains comparaient le bâtiment à un supermarché… « Tant mieux, les gens n’auront pas peur d’y entrer », aurait répondu Piano.

« Pompidou voulait réconcilier la France avec la culture de son temps, constatant que, si notre pays, sous l’impulsion d’André Malraux, s’était adonné aux arts avec conviction, il avait une certaine difficulté à prendre la mesure des innovations plus récentes de la création contemporaine », analyse le président du musée entre 1996 et 2002, Jean-Jacques Aillagon, pour Le Figaro. Dans un quartier jadis populaire, avec l’excavation des Halles de Paris, le projet du musée, puis son édification, ont été un véritable coup de poker, embarquant avec lui plusieurs galeries d’art moderne et contemporain, comme la toute première à s’installer là, celle de Daniel Templon, au 30 rue Beaubourg, en 1972, alors face au trou béant du musée.

Il faut dire que sur la scène de l’avant-garde internationale – qui commençait à se mondialiser, avec une forte concurrence –, Paris avait besoin d’un musée qui rebatte les cartes de l’art contemporain. Inauguré en 1977 avec une exposition montée autour de Marcel Duchamp et réalisée sous la houlette de Jean Clair, le musée enchaîne alors sous la direction du Suédois Pontus Hulten des expositions thématiques d’un nouveau genre, avec en particulier la trilogie « Paris/New York » en 1977, puis « Paris/Berlin » en 1978 et « Paris/Moscou » en 1979, série qui aboutira à « Paris/Paris » en 1981, volet consacré à l’art français de 1937 à 1957. Les accrochages mettent en scène les œuvres avec du design, reconstituent les villes, embrassent les modes de vie… Et rencontrent un franc succès.

Puis, c’est au tour de Dominique Bozo de prendre la direction du musée. Il invite alors un philosophe, Jean-François Lyotard, à concevoir une exposition, « Les Immatériaux » – thématique, là aussi –, construite autour des nouvelles technologies de l’époque, en 1985. Quelques années plus tard, le Centre Pompidou regarde vers la création du monde non-occidental. Ce sera « Les Magiciens de la Terre », en 1989. Cent un artistes sont alors exposés à la fois au Centre Pompidou et à la Grande halle de la Villette. L’exposition est curatée par Jean-Hubert Martin, alors directeur du MNAM, le Musée national d’art moderne du Centre Pompidou.

Dix ans plus tard, le directeur du musée alors en poste depuis 2000, Alfred Pacquement, prend encore une initiative nouvelle : au tour des artistes femmes de la collection du MNAM d’être questionnées. Le musée leur dédie, en mêlant différentes générations, l’exposition « Elles » en 2009.

Le Centre, c’est aussi une suite d’expositions blockbusters. Pour n’en citer que quelques-unes, l’exposition « Dali » en 1979 attire 840.662 visiteurs. L’expérience est renouvelée une vingtaine d’années plus tard, suscitant en 2012 pas moins de 790.090 visites. L’exposition Koons connaît en 2014 un record de fréquentation français pour un artiste vivant. Elle comptabilise 650.000 visiteurs et talonne l’exposition de cette année, « Magritte, la trahison des images », qui enregistre 600.000 visiteurs. Faut-il rappeler que le Centre Pompidou accueille 3 millions de visiteurs par an (sa bibliothèque BPI, plus d’un million par an) et qu’en dépit des attentats récents, il a vu son public encore augmenter en 2016.

« Faire du pluridisciplinaire »

Dans sa structure même, le musée ambitionnait dès le départ une multifonctionnalité et une transdisciplinarité exemplaires. Comme le dit Christine Macel au Figaro, conservatrice au Centre Pompidou et commissaire générale de la prochaine Biennale de Venise, au printemps : « Le Centre Pompidou ne peut être comparé à aucun autre lieu, dans la mesure où il est le Musée national d’art moderne et contemporain (MNAM) le plus important d’Europe, disons l’équivalent du MoMA aux USA, plus une bibliothèque publique d’information, l’IRCAM, les salles de spectacle, etc. Il n’y a donc pas d’équivalent ni de copie à ce jour, où seulement partielle ».

Serges Lasvignes, le président du Centre Pompidou depuis 2015, dont la nomination a suscité quelques polémiques, ayant été auparavant secrétaire général du gouvernement durant trois mandats présidentiels, rejoint en tout point le projet initial du musée. N’a-t-il pas déclaré à France Inter : « Faire du pluridisciplinaire, c’est une volonté que j’ai et on va progresser dans ce sens ».

Avec l’IRCAM pour la musique contemporaine et le Centre de Création Industrielle, le nouvel événement annuel, à partir du 15 mars, « Mutations créations », semble aller dans ce sens. « Chaque année on choisira un sujet d’intérêt commun aux artistes, scientifiques, designers, et aux techniciens et le cas échéant aux entreprises », annonce Serges Lasvignes. Le sujet de cette année tourne autour du numérique. Enfin, Paris aura également sa Biennale, cet automne. Cosmopolis, c’est son nom, sera dédiée aux scènes étrangères émergentes, réunissant des collectifs d’artistes du Pakistan, d’Indonésie ou de Colombie. Sont également au programme pour la rentrée, l’ouverture de deux écoles – un centre de formation professionnelle ouvert sur l’art contemporain et un portail de cours en ligne sur le modèle des MOOC –, ainsi qu’une annexe en banlieue qui ouvrira les réserves du musée, qui, demeurant inexploitées, coûtent pour le moment très cher. Des travaux, dont la rénovation de la « chenille » (les escalators), le tout pour un montant de plus de 100 millions d’euros, sont aussi prévus l’an prochain.

Tous au Bal Monochrome

Pour l’heure, la fête des 40 ans du musée vient de se clore, sur une programmation de spectacles vivants et de performances qui auront occupé tous les espaces du Centre, pour l’occasion ouvert gratuitement au public, venu en nombre. En deux jours, 87.000 personnes ont participé au rendez-vous, un autre record de fréquentation pour le musée. Accueillis avec la fanfare The BrassTa par la ministre de la Culture Audrey Azoulay, samedi dès l’ouverture du musée, les premiers visiteurs ont également pu bénéficier des visites du MNAM par des conférenciers ayant œuvré douze heures durant, sans interruption, à tour de rôle, pour présenter la collection. Un bal, le Bal Monochrome, a été organisé avec des DJ fameux, comme Chloé, Prieur de la Marne ou Ariel Wizman, et a duré jusqu’à deux heures du matin. Bernard Blistène, le directeur du musée, a même donné une conférence samedi après-midi sur le thème « Une histoire festive de l’art ». Rassembleur, le lieu a ainsi pleinement renoué avec le grand public : « Cette relation au public, et à la société en général, est le moteur de l’engagement et de l’action du Centre Pompidou », affirmait Serge Lasvignes.

Mais cette commémoration a en réalité débuté dans des musées en province, musées avec lesquels le Centre Pompidou a mis en place des partenariats de dépôts d’œuvres, dans toute la France. La première exposition a commencé en octobre dernier au musée de Grenoble avec « Kandinsky, les années parisiennes ». On pourrait alors penser que le musée souhaite se développer sur le territoire national, comme on a pu le voir avec le Centre Pompidou à Metz. Serge Lasvignes apporte ici une précision, révélée au quotidien Ouest-France : « Avec plus de 300.000 visites par an, Pompidou Metz marche bien, mais je voudrais par-dessus tout, aujourd’hui, travailler en réseau avec les acteurs culturels existant sur le territoire. Ça se traduit déjà, pour notre anniversaire, par 75 projets menés avec eux. Dans la durée, j’aimerais que cela se traduise par une nouvelle façon de concevoir notre politique de prêts, et de dépôts. De manière à élaborer une sorte de stratégie commune. De se concentrer sur tel ou tel aspect de l’art, dans telle ou telle région. Peut-être de construire des expositions temporaires qui pourraient plus facilement circuler ».

La « Pompidou’s touch »

Si le développement territorial est un axe, il ne figure néanmoins pas au cœur des nouveaux enjeux du musée. Aujourd’hui, avec la globalisation, le Centre Pompidou, à l’étroit dans ses murs, exprime la volonté de s’ouvrir sur le monde. C’est d’abord à Malaga, en Espagne, que le Centre s’est installé temporairement en 2015 pour une durée de cinq ans. À l’horizon de 2018, l’institution ouvrira une succursale à Shanghai, dans un ancien aéroport repensé comme une zone d’activité culturelle. Une opération fructueuse… « Il faut contribuer au rayonnement du Centre Pompidou sur le continent asiatique. Et évidemment, gagner un peu d’argent… », confie Serge Lasvignes, qui prévoit également de faire des acquisitions à moindre prix d’œuvres de la scène chinoise – pendant qu’elles sont « abordables » – et de monter une exposition sur cette scène, en 2019. La même année, le Centre Pompidou ouvrira un nouveau musée à Bruxelles, dans un ancien garage Citroën des années 1950, pour « réaliser ce grand musée d’art moderne et contemporain que la Belgique n’a toujours pas », déclare encore Serge Lasvignes, faisant valoir la « Pompidou’s touch ».

L’anniversaire des 40 ans du Centre permet ainsi d’annoncer les projets du musée. Il permet aussi de rappeler, sur le mode de la fête, que l’institution s’adresse au grand public. Rappeler la diversité de l’offre culturelle, la politique de dépôts en régions, une collection riche de 120.000 œuvres – ce qui met le Centre Pompidou au rang de seconde place mondiale après le MoMA, et première place pour l’Europe.

Le Centre se démarque aussi d’autres musées qui ont inauguré récemment des extensions monumentales, comme la Tate Modern à Londres. Serge Lasvignes précisait ainsi à La Croix : « En l’état des finances publiques, cela n’est pas envisageable. Et puis, cette course à l’agrandissement me trouble. Pourquoi ajouter des galeries aux galeries ? Je préfère que le Centre Pompidou rayonne davantage ». L’ambition est claire, qui consiste à se situer sur l’échiquier international de manière moins spectaculaire que d’autres musées, mais plus scientifique, en exportant son savoir-faire dans le monde, à la manière d’une véritable multinationale publique, culturelle et sociétale. Et puis, avec un budget de 100 millions d’euros, dont 65 millions de subventions de l’État, Serge Lasvignes résume la problématique : « Un tiers de nos ressources propres provient du mécénat et de ce genre de contrat d’utilisation de notre marque ». Imparable…

 

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