Pascal Pinaud ou la mémoire des gestes

 Saint-Paul  |  6 février 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Grosse saison pour le plasticien Pascal Pinaud. Deux expositions lui sont actuellement consacrées près de Nice (« Sempervivum » à la fondation Maeght et « C’est à vous de voir » à l’Espace de l’Art Concret), avant que le Frac de Marseille ne leur emboîte le pas.

Le sud de la France est une terre artistique vivace, et Nice l’un de ses viviers. Dès la fin des années 1950, l’École de Nice a écrit une histoire de l’art, autonome à Paris, avec comme chefs de file Arman, Albert Chubac, Yves Klein, Martial Raysse, Ben ou Bernar Venet. À la croisée de divers courants – Nouveau réalisme, Fluxus, Support/Surface –, elle a donné des couleurs à la scène française.

Pascal Pinaud est un enfant de cette école niçoise, même s’il est né un peu plus loin, à Toulouse, en 1964. Diplômé de la Villa Arson (Nice) en 1990, il y enseigne depuis 1999. En outre, il a réalisé plusieurs projets dans la région, comme une « composition exubérante de réverbères hybrides » pour un arrêt de tram du quartier de Saint-Jean-d’Angély (Nice, 2007). Les trois institutions qui programment Pascal Pinaud en 2017, la fondation Maeght, l’Espace de l’Art Concret et le Frac PACA, rendent ainsi un bel hommage à un enfant – adoptif – de la région.

Une rétrospective, deux projets in situ

À la fondation Maeght, « Sempervivum » prend des airs de rétrospective : tableaux, dessins, photographies, sculptures, installations et néons sont dévoilés au public, le tout réalisé entre 1989 et 2016. « Cela donne l’impression d’une exposition collective », souffle Pascal Pinaud. On ne peut lui donner tort, tant son œuvre occupe un large spectre formel. Pascal Pinaud est un artiste sériel, qui ne donne jamais de fin à ses séries. « En sortant de la Villa Arson, j’avais quatre séries en cours, aujourd’hui il y en a 34 », résume-t-il.

La fondation Maeght expose ainsi ses laques automobiles (Tôles), ses reproductions de tableaux vandalisés (Écrans), où l’on voit notamment la Croix [noire] (1915) de Kasimir Malevitch ornée d’un signe « $ » à la bombe (Ecran n°3 EA (00A18) (2000)), ses Diptyques composés de tissus et canevas aux motifs ornementaux, mais aussi les Patères, œuvres constituées de plaques transparentes récupérées chez des verriers, détourées et assemblées avec d’autres éléments de récupération. Est également exposé un ensemble qu’Olivier Kaeppelin, le directeur de la fondation, avait dévoilé à Busan en 2014 quand il avait assuré le commissariat de la biennale : la mise en correspondance d’On the Way (2014), une sculpture en céramique représentant un chemin de terre travaillé à cru, et des Stères de bois, un ensemble photographique et sculptural de tas de bois. Les Test’Art, agrandissements photographiques de tests de couleurs chez des carrossiers, complètent l’ensemble.

À la fondation, mention spéciale pour un impressionnant mur de dessins : 105 variations formelles autour de la matière grâce à multiples procédés, du collage à la récupération de matériaux. « Le dessin a une liberté et une économie que l’on ne retrouve avec aucun médium », avance le plasticien.

À l’Espace de l’Art Concret, « C’est à vous de voir » propose un projet hybride, dans lequel transparaît le sens de la scénographie de Pascal Pinaud. L’artiste a aussi été commissaire de plusieurs expositions, notamment à la Villa Arson (« Trivial Abstract », en 2009) ou à la galerie Nathalie Obadia (« Upsadream », en 2008). « Je souhaite remettre du sérum physiologique dans l’art, annonce-t-il, je ne fais pas une exposition dans un espace blanc, avec des œuvres tous les deux mètres ».

« C’est à vous de voir » reconstitue un espace domestique à l‘intérieur du Château de Mouans, qui abrite l’Espace de l’Art Concret. Le but de Pascal Pinaud ? « Interroger le regard, tout en redonnant au Château sa valeur d’usage ». Les pièces défilent, du salon à la chambre à coucher, les œuvres aussi, mais également des pièces de mobilier, objets d’artisanat que l’artiste collectionne lui-même. Le tout sans cartel. Il y a beaucoup de moquette, l’univers est un peu vieillot, mais l’artiste le reconnaît sans peine. « Ce sont mes goûts ! » Drôle de sensation que de se promener dans un « musée domestiqué », qui appelle à des interrogations sur le sens de l’institution, la manière dont elle fabrique le regard. « C’est le hors-champ de l’exposition qui m’intéresse », explique Pascal Pinaud.

La prochaine étape sera à Marseille, du 1er juillet au 29 octobre. Pascal Pinaud aura a sa disposition les deux plateaux du Frac pour concevoir « un dispositif architectural », selon les mots de Pascal Neveux, le directeur du lieu. L’exposition sera accompagnée de pièces historiques.

Les matériaux et la mémoire des gestes

Pour Olivier Kaeppelin, « Pascal Pinaud se saisit d’éléments du quotidien, il les transforme et en propose une expérience artistique ». La matière et les gestes : les gestes artisanaux surtout, ceux des ébénistes, des brodeuses, des carrossiers… Le travail de Pascal Pinaud s’inscrit dans la mémoire des rituels sociaux. « C’est un travail qui s’organise autour de protocoles clairs et d’échappées poétiques fantaisistes, explique le directeur de la fondation Maeght. Pascal Pinaud travaille sur le lexique plastique de notre société dont il prélève des composants pour les transformer en une œuvre dont le cœur est une forme abstraite ».

Formellement, les deux expositions dévoilent effectivement le goût de Pascal Pinaud pour l’abstraction, et sa recherche d’un nouveau modus operandi de la peinture, adapté au XXIe siècle. Ses influences sont perceptibles, du minimalisme à Support/Surface, pour sa « déconstruction » de la grammaire du tableau. Mais parallèlement à ces séries, Pascal Pinaud expose aussi des objets plus étonnants, comme son Arbre à fèves 11A21 (2011) : un tronc et ses branches réalisés à partir de fèves de galettes des Rois. « Une sculpture faite d’ADN de gagnants », sourit Pascal Pinaud devant ce drôle de platane, qui a un côté art populaire.

Ce versant artisanal caractérise bien le travail de Pascal Pinaud ; ses œuvres sont autant de patchworks de tissus, de canevas, de tricot, de tôle, de céramique… Autant de matières qui n’ont pas été transformées par la main de l’artiste mais celles d’artisans. Depuis 1995, Pascal Pinaud signe PPP (comprenez « Pascal Pinaud Peintre »). Ces trois lettres, il va jusqu’à les exposer, à terre, PPP (2006), comme le signe d’une paternité artistique qui s’effondre. Il y a chez Pascal Pinaud une certaine forme de négation du travail du sacro-saint artiste. « PPP, c’est une entreprise qui fournit des pièces », annonce-t-il. Un atelier collectif, interdépendant, où l’on cherche la nouvelle voie de la peinture.

 

Mémo

« Pascal Pinaud, Sempervivum », jusqu’au 5 mars. Fondation Marguerite et Aimé Maeght, 06570 Saint-Paul.

« Pascal Pinaud, C’est à vous de voir », jusqu’au 5 mars. Espace de l’Art Concret – centre d’art contemporain, Château de Mouans, 06370 Mouans-Sartoux.

« Pascal Pinaud », du 1er juillet au 29 octobre. Frac PACA, 20 boulevard de Dunkerque, 13002 Marseille.

 

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