Thaddaeus Ropac : « Je suis davantage curieux de regarder ce qui se passe loin de nous »

 Londres  |  31 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

L’événement est de taille… Thaddaeus Ropac inaugure une cinquième galerie, à Londres. Le galeriste explique ici son coup de cœur pour la capitale britannique, revient sur le Brexit, développe sa politique d’expositions… Tout un programme.

La nouvelle succursale de la Galerie Thaddaeus Ropac, à Londres – dans le sillage de Kamel Mennour, qui s’y installait en octobre dernier –, ouvrira au public le 28 avril prochain. La galerie sera implantée dans une ancienne demeure du XVIIIe siècle, au cœur du quartier historique de Mayfair. Dans les espaces du rez-de-chaussée et du premier étage, le nouveau lieu sera inauguré avec une exposition de photographies historiques et de sculptures vidéo de Gilbert & George, une sélection d’œuvres d’art minimal américain issues de la collection Marzona, ainsi que des dessins des années 1950 et 1960. Une sculpture de Joseph Beuys sera également présentée, tout comme une nouvelle performance et des sculptures récentes d’Oliver Beer. Explication.

Vous ouvrez une nouvelle galerie à Londres, au printemps prochain. Quelle est la première raison de ce choix ?

S’installer à Londres s’inscrit dans le sens de la marche de la galerie. Nous représentons beaucoup d’artistes et je crois que nous pouvons mener plusieurs galeries en même temps. C’est très excitant. On fait plus d’expositions et on peut montrer plus d’art. Nous essayons de toucher plus encore de public avec les expositions que nous faisons. C’est dans la logique de notre galerie. Je suis un Européen convaincu, comme je le dis toujours. Aussi, s’installer en Europe était un principe. Je ne voulais pas aller aux États-Unis, ni en Chine, ni ailleurs. Il n’y a pas beaucoup de villes en Europe qui aient autant d’effet sur la visibilité de l’art que Londres.

C’est pourquoi vous n’avez pas choisi Vienne ou Berlin, par exemple ?

Londres et Paris sont des villes très sophistiquées et cosmopolites et elles ont les meilleurs musées en Europe. On ne peut pas comparer ces villes avec d’autres. Le monde de l’art y est particulièrement dynamique. Londres bouge beaucoup et il y a une masse critique d’événements qui ne se retrouve pas ailleurs. Bien sûr, si vous allez dans une ville plus petite, vous pouvez avoir une place plus importante dans la ville, mais en un sens, pour toucher au monde global, Londres était évident.

Qu’attendez-vous de la directrice de la galerie de Londres, Polly Robinson Gaer ?

Je la connais depuis longtemps. Elle travaillait pour deux des plus grandes galeries pendant des années, Anthony d’Offay d’abord, puis comme directrice senior de la Pace Gallery, dont elle a accompagné l’ouverture à Londres. Elle a une grande expérience, elle est anglaise et connaît Londres comme très peu de gens. Je crois qu’elle va vraiment pouvoir nous aider, ouvrir la galerie, réunir l’équipe, qui sera composée de 20 personnes. C’est un recrutement très important et en plus il y a la rénovation du bâtiment historique avec ses cinq étages, ses 1.600 m2, c’est donc assez compliqué. Polly Robinson Gaer travaille de manière à respecter également nos dates butoirs.

Est-ce que vous pensez être attendu à Londres, en particulier par les collectionneurs et les musées ? Quelles ont été leurs réactions ?

Oui, je pense ! Nous avons déjà un nombre important de gens qui comptent sur nous ! Ils ne vivent pas tous à Londres, mais Londres est comme Paris : une destination vers laquelle les gens voyagent. Je crois que les gens viendront de l’intérieur de l’Angleterre, mais aussi de l’étranger. À Paris, le plus gros de notre activité est de faire affaire avec des personnes qui voyagent à Paris. Et à Londres, ce sera la même chose. Les réactions à Londres ont été très fortes, très positives, y compris dans la presse, nous nous sentons les bienvenus et bien accueillis. On compte sur nous pour faire un bon travail, alors c’est une pression en plus, mais c’est un beau défi qui nous pousse à aller plus loin.

Qu’est-ce que le Brexit change pour vous ?

Moralement, oui, cela change, parce que je crois en une Europe forte. Pour moi, personnellement, c’était très déprimant de voir l’Angleterre quitter l’Europe. Sinon, je m’attends à ce que cela soit plus compliqué avec les papiers et l’administration, à nouveau. Je me souviens des années durant lesquelles l’Autriche, par exemple, ne faisait pas encore partie de l’Union Européenne, ce qui rendait plus difficiles les mouvements d’œuvres. Aujourd’hui, nous régressons sur le plan européen, ce qui est très triste et très énervant, mais pour les affaires, cela ne fera pas de différence.

Pourquoi éprouvez-vous la nécessité d’un nouvel espace ?

La croissance est une décision personnelle. Nous en avons parlé avec les artistes avant de nous décider. Ils étaient tous favorables à ce projet et ils aimaient l’idée. Je me suis demandé si j’avais besoin de ce nouveau projet, qui nous demande beaucoup de travail, mais je crois que cela va définitivement nous aider à encore mieux représenter nos artistes. Londres est très connecté au monde des musées internationaux et peu de villes ont cette infrastructure. C’est incomparable avec Berlin, par exemple. La Tate Modern est le musée d’art contemporain qui a le plus de succès dans le monde. On peut vraiment observer comment Londres s’est positionné depuis tant d’années, avec tant d’activités autour de l’art contemporain, qui fait maintenant partie de l’ADN des nouvelles générations. Si l’on considère la manière dont les gens intègrent l’art contemporain dans leur vie quotidienne, on se dit que le monde de l’art a quitté sa tour d’ivoire depuis longtemps. Et c’est bien, je suis content de faire partie de cela.

En quoi Londres est-il un lieu particulièrement vivant pour l’art contemporain ?

Je crois que les médias y sont pour beaucoup. L’Angleterre a été le premier pays à l’avoir inventé, si vous pensez au Turner Prize, très médiatisé grâce à la BBC. Beaucoup de pays ont copié ce prix, la France avec le Prix Marcel Duchamp, l’Autriche avec le Prix Kokoschka… Aujourd’hui, le Turner Prize reçoit une immense audience dans les médias. Quand on parle avec les adolescents qui vont à l’école, ou les étudiants, on se rend compte que l’art contemporain fait partie de leur vie. Quand j’ai grandi, ce n’était pas le cas, la perception de l’art s’arrêtait au tournant du siècle dernier. Vivre avec l’art au quotidien comme quelque chose qui vous appartient au même titre que le sport, c’est une manière normale de voir la culture. Cela a beaucoup changé ces 25 dernières années.

Allez-vous chercher de nouveaux artistes anglais ?

Bien sûr, d’ailleurs nous travaillons avec de jeunes artistes britanniques incroyablement talentueux, comme Oliver Beer, qui fera partie de nos premiers projets à Londres. Nous avons cherché de nouveaux artistes ces dernières années et nous avons fait un pas de côté pour envisager des endroits qui n’avaient pas été explorés avant, comme la Roumanie, le Pakistan, la Corée… J’aime l’idée de voir l’art en dehors de nos frontières européennes et américaines. Pendant des années nous ne regardions l’art que dans ce périmètre. La Chine a tout changé. Il y a encore beaucoup de pays, l’Iran, les pays du Moyen-Orient, je suis davantage curieux de regarder ce qui se passe loin de nous, de trouver de nouvelles destinations sur la carte.

Que pensez-vous du quartier de la galerie de Londres ?

Je voulais être à Mayfair. C’est le cœur du monde de l’art anglo-saxon. Vous y trouvez des galeries les plus conservatrices établies depuis des siècles à côté de galeries d’art contemporain. La variété de Mayfair est vraiment superbe. Je n’ai cherché un espace que là et cela m’a pris deux ans pour trouver la galerie.

Comment vous sentez-vous dans un bâtiment historique ?

Je ne crois pas automatiquement aux immenses murs blancs. J’aime les espaces avec du caractère, avec une âme. Si vous allez à Londres pour prendre une boîte blanche, vous pensez que c’est le plus simple. Quand je me promène à Chelsea à New York, c’est très excitant, car j’y vois du grand art, mais toutes les galeries se ressemblent, les une après les autres. Et je n’ai jamais souhaité être dans ce cas pour mes galeries. Même quand j’étais en train de m’installer à Pantin, j’ai longtemps cherché. Je voulais un espace immense avec un caractère incroyable, et la galerie de Pantin a ce caractère. Ce n’est pas une boîte blanche. Alors, quand je pensais à Londres, je voulais un espace vraiment différent. Je cherchais un bâtiment historique et je n’aurais jamais pensé en trouver un si sublime, un véritable bijou. Le bâtiment de Londres est protégé par le patrimoine britannique, aussi nous devons nous référer à lui pour les changements que nous voulons y faire. Mais c’est un très bon défi pour nous.

Et à Pantin, aujourd’hui, quel est votre ressenti ?

Pantin a été une étape très importante. On me demandait toujours pourquoi je le faisais là plutôt que dans une autre ville, pourquoi deux galeries à Paris, pourquoi est-ce que je croyais autant dans cette ville ? J’ai toujours dit que Paris était le centre absolu de mon activité, et cela ne changera pas. Et on me demande aujourd’hui si je vais moi-même déménager à Londres… Je veux continuer de vivre à Paris où il y a tant d’opportunités ; c’est une ville extraordinaire. La galerie de Londres permet d’accroître nos activités et nous donne plus d’espace pour travailler, mais elle ne prend pas la place de celle de Paris, pas du tout.

Avec combien de collectionneurs et de combien de pays travaillez-vous ?

Mon Dieu ! Je n’ai pas fait le compte. Nous travaillons avec tellement de collectionneurs, de partout, Australie, le monde arabe, l’Amérique latine, l’Asie et bien sûr leur nombre augmente constamment. Nous sommes tellement dans l’équipe de la galerie. En un sens, la vente n’est plus au centre de mon activité, personnellement ; je suis plus impliqué dans la production et avec les artistes.

Que pensez-vous du marché autrichien aujourd’hui ?

L’Autriche est un marché ouvert et curieux, parfois un peu conservateur, mais des collections magnifiques ont été constituées ces dernières années. Il y a en Allemagne et en Autriche quelques-uns des collectionneurs les plus sérieux et pas très connus, qui ont réuni des œuvres formidables. Et nous en faisons partie.

 

 

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La galaxie Ropac

Thaddaeus Ropac a créé la galerie éponyme en 1983 à Salzbourg, dans la Villa Kast, un hôtel particulier du XIXe siècle situé près du jardin Mirabell, dans le centre historique de la ville. Sept ans plus tard, une seconde galerie ouvrait dans le Marais, à Paris. En mars 2010, la galerie inaugure la Salzburg Halle, un espace de 2.500 m2 dans une usine désaffectée à proximité du centre ville. C’est en 2012 que Thaddaeus Ropac – qui représente aujourd’hui environ une soixantaine d’artistes et plusieurs successions de renom – s’installe également dans une ancienne chaudronnerie de 5.000 m2 datant du début du XXe siècle. Aux portes de Paris, à Pantin, les bâtiments sont particulièrement adaptés aux œuvres monumentales. Avec une équipe de 80 salariés, les galeries de France et d’Autriche permettent de réaliser environ 30 expositions personnelles et collectives chaque année, qui s’accompagnent de publications auto-éditées. C’est dans ce contexte qu’est née la nouvelle galerie de Londres, implantée dans un monument classé de 1.600 m2, la Ely House, construite en 1772 par Sir Robert Taylor au cœur du quartier de Mayfair. Les quatre espaces d’exposition de cette galerie sont actuellement en rénovation, sous la houlette de l’architecte new-yorkaise Annabelle Selldorf. Ils ouvriront au printemps prochain.

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