À la recherche du collectionneur belge

 Bruxelles  |  19 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

On les dit exigeants, éclectiques, internationaux… et surtout très nombreux. Qui sont les collectionneurs belges ? En avant-première, un tour d’horizon avant de les croiser dans les allées de la BRAFA.

Petit pays bilingue au cœur de l’Europe, la Belgique est souvent présentée comme « le pays ayant le plus de collectionneurs au mètre carré ». En l’absence d’étude globale sur le sujet, impossible de trancher, mais la Belgique est bien un « terreau de collectionneurs », affirme Axel Gryspeerdt, président de Collectiana, fondation pour l’étude et le développement des collections d’art et de culture. Les choses se corsent quand il s’agit de tenter de définir « le » collectionneur belge. « Il n’existe pas de profil type du collectionneur belge, et si jamais les Belges présentent des spécificités, elles résulteraient d’une conjonction de facteurs tels que l’internationalisation, la mise en réseau, la multitude d’expositions », ajoute Axel Gryspeerdt. Pas de portrait-robot dans ce qui suit, donc, mais un coup de projecteur sur les caractéristiques de ces acteurs clés du monde de l’art.

Des collectionneurs qui ne sont pas arrivés hier

« La tradition de collectionner remonte aux Flandres du XVe siècle, avec de nombreuses commandes de portraits et triptyques », commente Tanguy Eeckhout, commissaire au Musée Dhondt-Dhaenens de Laethem-Saint-Martin. « Les XVIe et XVIIe siècles poursuivent cet engouement avec la création de cabinets de curiosités, avant un ralentissement de l’économie – et des collections – jusqu’à la fin du XIXe. Après la Seconde Guerre mondiale apparaît une nouvelle génération de collectionneurs qui se tourne vers l’art américain et l’art conceptuel », ajoute-t-il. En plein bouleversement sixties et seventies, ils soutiennent Daniel Buren, Marcel Broodthaers, Niele Toroni et bien d’autres, des années avant leur reconnaissance institutionnelle. De là date sans doute la réputation d’audace des collectionneurs belges.

« À partir des années 1980, poursuit Tanguy Eeckhout, l’art contemporain devient bon ton et dépasse le cercle des happy few. Les foires se multiplient partout dans le monde et la génération née après 1945 est plus éclectique dans ses choix, découvrant l’art chinois, post-soviétique… ». Le monde change et les collectionneurs avec lui.

Un point commun : la curiosité

L’ensemble des acteurs du monde de l’art salue en effet l’éclectisme du collectionneur belge, qui n’hésite pas à associer mobilier classique et art contemporain dans son intérieur. « Il m’est souvent arrivé de rendre visite à des collectionneurs chez eux pour voir une sculpture de Richard Long et une gravure plus classique accrochée dans un coin », se réjouit Wilfrid Vacher, directeur associé du département art contemporain à l’antenne bruxelloise de la maison de ventes Cornette de Saint Cyr.

Éclectisme qui est pourtant loin d’être synonyme d’amateurisme, la rigueur des collectionneurs étant un autre point unanimement souligné. Christophe Dosogne, rédacteur en chef de la revue COLLECT, précise : « Le collectionneur belge est très au courant de ce qui se passe, il peut prendre des risques en acquérant tôt dans la carrière d’un artiste, mais il sait aussi revendre des pièces pour acheter mieux ». Qui dit achat dit investissement, et même si le terme apparaît comme un gros mot pour certains, il est évident que les collectionneurs belges savent placer leurs billes… sans oublier leur passion.

« Le collectionneur sait de plus en plus ce qu’il veut, il a son goût et sa personnalité », ajoute Viviane Berko, galeriste spécialisée dans les peintures du XIXe. Une impression partagée par Thomas Caron, fondateur du site Artlead, qui vise à démocratiser la collection d’œuvres d’art contemporaines. « La tendance internationale des art advisors, ces conseillers en achat d’art, très développée aux États-Unis et dans les pays émergents, est quasi inexistante en Belgique », souligne-t-il. Et pas seulement parce que les montants investis seraient moins élevés. Informé et autonome, le collectionneur n’est cependant pas isolé. Regroupé en cercle de collectionneurs et attentif à ce qu’acquièrent ses pairs, il profite d’une émulation certaine. En 2014, l’exposition « Passions secrètes » au Tripostal, à Lille, a présenté les œuvres contemporaines rassemblées par des collectionneurs de la région de Courtrai. « Cette exposition a révélé que ce petit territoire recelait 4.000 pièces contemporaines. Il y a forcément un effet boule de neige », conclue Tanguy Eeckhout. D’où la présence de mêmes artistes, tels Juan Muñoz et Elmgreen & Dragset dans plusieurs collections.

Un globe-trotter ancré dans son territoire

Interrogé sur les différences entre collectionneurs flamands et wallons, Olivier Meessen, cofondateur de la galerie d’art contemporain Meessen De Clercq, insiste : « Je suis Européen et Belge, je suis Wallon ». Pays fédéral traversé par une distinction linguistique et culturelle, la Belgique n’est pas refermée sur cette différence ni sur elle-même. Certes, les Flamands sont réputés pour leur goût pointu en art contemporain, les Wallons pour leur attachement à la tradition et aux antiquités. Mais la généralisation se brouille quand on considère Bruxelles, ville francophone fréquentée depuis les années 1950 par les collectionneurs d’art contemporain.

« Les Belges défendent beaucoup leur art et sont les premiers acheteurs de tableaux et mobilier belges », confirme Wilfrid Vacher. L’attachement à l’histoire du pays est réel et soutient donc l’achat des antiquités, même si le « goût traditionnel est en baisse », constate Rodolphe de Maleingreau d’Hembise, commissaire-priseur chez Haynault à Bruxelles. « Plus que de nouvelles collections, on est face à une nouvelle façon de collectionner : on va garder le buffet de Bonne Maman, mais on va pendre une affiche au-dessus ». Aux maisons de ventes de s’adapter pour atteindre cette clientèle émergente, en proposant des pièces variées, à tous les prix.

Si le collectionneur belge profite du faible coût de l’immobilier pour déployer sa collection chez lui, il est loin d’être pantouflard. « Le Belge est à l’image de sa capitale, ajoute Olivier Meessen : au milieu de beaucoup de pays, à quelques heures d’Amsterdam, Paris et Londres.  Il bouge beaucoup et n’est pas lié par la nationalité d’un artiste ou d’une galerie – il peut acheter belge à Hong Kong et vice versa ».

Entre discrétion et partage

En Belgique, « collection privée » ne rime pas avec « collection invisible ». Les collectionneurs ont toujours prêté et offert aux institutions du pays. Mais en contrepartie logique de l’absence d’impôt sur la fortune, l’inexistence d’avantages fiscaux en cas de donation rend plus compliquées les relations entre musées et collectionneurs désireux de pérenniser leur collection. En 2011, Herman Daled vendait sa collection majeure d’art conceptuel au MoMA. Dans un entretien à La Libre Belgique, il s’avouait « déçu du manque total d’intérêt de la part des institutions belges ». Mais ce « couac » médiatisé ne doit pas éclipser la générosité des collectionneurs : en 17 ans, le Fonds du Patrimoine de la Fondation Roi Baudouin a ainsi reçu près de 19.000 œuvres provenant de 40 donateurs différents.

Et si les collectionneurs créaient leur propre « institution » ? Depuis quelques années se multiplient les fondations, centres d’art et expositions initiés par des collectionneurs. On peut citer, parmi de nombreux exemples, la Fondation Herbert à Gent, la Collection Vanmoerkerke à Ostende, la Bibliotheca Wittockiana à Woluwe-Saint-Pierre. Amaury de Solages, collectionneur et fondateur de la Maison Particulière à Bruxelles, explique : « Je voulais partager ma collection, mais j’étais réticent à ouvrir les portes de mon appartement. D’autres collectionneurs partageaient cette envie, et la Maison Particulière permet de la réaliser ». Reprenant les codes du domicile privé, la Maison Particulière offre un accrochage changeant, actuellement autour du thème « From here to eternity ». Mais si les collectionneurs souhaitent partager leur passion, ils ne cherchent pas à se mettre en avant : la plupart des cartels indiquent simplement « Collection privée ».

Collectionneur belge, es-tu là ?

La BRAFA, avec ses exposants variés et des prix dans la fourchette des 10.000 à 100.000 €, correspond bien à la sensibilité des collectionneurs belges. Sur neuf jours, on les verra nombreux aller d’un stand d’art contemporain à un marchand d’estampes, curieux et concentrés. C’est sans doute le lieu idéal pour rencontrer « le » collectionneur belge, si jamais celui-ci existe.

Passionné et rationnel, local et international, discret et partageur… Et si la nature du collectionneur belge résidait dans ses paradoxes ? Le paradoxe, qui est au cœur de l’acte de collectionner, obsession irrationnelle et privée d’un côté, lien complexe au monde de l’autre. Le collectionneur réunit des objets, mais peut-être est-ce du côté des idées que l’on trouvera un terme à notre recherche. On laissera le mot de la fin à Alain Servais, collectionneur belge d’art contemporain : « On ne sait pas ce qui aura une reconnaissance demain, et en cela le collectionneur rejoint le financier, mon ancien métier. Pour imaginer ce qui va être retenu des années 2000, on doit comprendre la société d’aujourd’hui ».

 

 

Focus

La BD, bulle spéculative ?

Si Hergé était un fervent collectionneur d’art contemporain, allant jusqu’à situer la dernière aventure de Tintin dans le milieu de l’art, ses concitoyens ont renversé la donne… en collectionnant de la bande dessinée. Thierry Goossens, expert en planches et dessins chez Millon à Bruxelles, a suivi l’évolution du marché. « Les purs nostalgiques commencent à laisser la place aux investisseurs, ce qui explique une nette augmentation des prix ces deux dernières années. Nous avons ainsi vendu il y a quelques mois un dessin d’Hergé pour près de 110.000 €. Le défi, pour les années à venir, va donc être moins de trouver des acheteurs que des vendeurs de belles pièces ».

 

 

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Quand le Congo était belge

Le passé colonial de la Belgique explique son attachement pour l’art africain, des œuvres se retrouvant souvent dans des familles sans pratique de la collection. « Et puis, à la fin des années 1960, des marchands importants s’installent place des Sablons à Bruxelles et font de la ville la plaque tournante de l’art africain, qu’elle est encore aujourd’hui », complète Didier Claes, galeriste spécialisé. Bernard de Grunne, marchand et fils d’un des premiers collectionneurs d’art tribal, confirme : « Le marché s’est développé organiquement, passant de moins de 50 collectionneurs dans les années 1960 à quelques centaines actuellement ». Inscrits dans l’éclectisme belge, les collectionneurs d’art tribal l’intègrent à leurs achats d’art moderne et contemporain ou bien se spécialisent fortement dans une période, une aire géographique ou une technique.

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