La BRAFA, au cœur du marché de l’art

 Bruxelles  |  19 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À Bruxelles, en janvier, plus de quatre millénaires d’histoire de l’art défilent à la BRAFA. De l’archéologie à la création contemporaine, un rendez-vous européen majeur. Et une rentrée test pour le marché de l’art.

En janvier, de retour d’un réveillon à Saint-Barth, quand rien ne vous tente, pas même une omelette aux truffes blanches d’Alba, filez à Bruxelles ! Pourquoi donc une destination aussi flandresque ? Une envie de belgitude au cœur de l’hiver ? Le charme intemporel de la place de Brouckère ? Disons plutôt qu’en ce début d’année, le rendez-vous le plus smart — un mois après Art Basel sur les côtes de Floride, en décembre, et peu avant l’Armory Show à New York, en mars —, c’est évidemment la BRAFA. Comprenez la Brussels Art Fair, l’une des plus anciennes foires d’art et d’antiquités au monde. Autant dire la plus belle invention bruxelloise… juste après le Délirium Café et ses 3.000 bières.

Alors résumons : après les plaisirs de la chère et les joies du houblon, Bruxelles, du samedi 21 au dimanche 29 janvier, vous offre ce qui se fait sans doute de mieux en matière d’antiquariat. Bien sûr, d’aucuns diront que rien ne vaut la Biennale des Antiquaires, que faire ses emplettes à Paris en septembre est le comble du chic. Que Frieze Masters en octobre à Londres, pour les mordus du Fine art, est toujours l’occasion d’un vrai choc, un crash-test esthétique qui vous secoue jusqu’à Noël… Bref, on a trop longtemps porté sur la BRAFA un regard condescendant, celui du collectionneur blasé comparant la foire belge à une « petite TEFAF ». Non, Bruxelles n’a décidément rien à voir avec un quelconque « Maastricht low cost ». D’ailleurs, tous les vieux routiers de la profession vous le diront : la BRAFA est une mine à ciel ouvert, un de ces filons aurifères qui chaque année depuis le milieu des années 1990, quand Christian de Bruyn décida d’ouvrir le salon aux marchands étrangers, charrie des pépites grosses comme l’Atomium. Donc, oubliez Maastricht, foire de la province du Limbourg, nichée dans un coin perdu des Pays-Bas, 85 % d’humidité, et concentrez-vous sur la capitale belge.

Premier avantage : de Paris, d’Amsterdam ou de Cologne, vous n’êtes qu’à un choux de Bruxelles, avec des trajets directs au départ de Londres, en à peine deux heures par l’Eurostar. Deuxième agrément : un ticket d’entrée proposé au prix imbattable de 25 €, pour en prendre plein la vue, c’est cadeau. Enfin, troisième bonne raison de rallier Bruxelles : la ville est jumelée avec Kiev, ce qui permet le soir de croiser en ville quelques beautés ukrainiennes à la plastique aimable. Vous êtes amateur d’art, ne l’oubliez pas ! Il serait en tous cas dommage de passer à côté d’un événement que l’attachée de presse n’hésite pas à classer « parmi les rendez-vous culturels incontournables du mois de janvier en Europe ». Un enthousiasme auquel on pourra facilement adhérer : la BRAFA vaut beaucoup plus qu’un simple détour… Bien sûr, la liste de ses 132 participants venant des quatre coins de la planète — du Canada au Japon, de la Russie à la Grèce — pourrait déjà suffire à convaincre. Tout comme la présence ô combien vertigineuse de milliers d’objets réunis en un seul lieu (entre 10.000 et 15.000 à chaque nouvelle édition). Mais ce qui séduit à la BRAFA, avant la beauté, au-delà des œuvres supersoniques qui s’y bousculent tous les deux mètres, c’est l’ambiance. Est-ce le lieu, les bâtiments de briques et de fer forgé du site Tour & Taxis, le long du canal ? Peut-être ce brin d’élégance old fashion, une certaine décontraction aussi, peu habituelle dans le monde du négoce d’art. Toujours est-il qu’ici, saison après saison, une fois passé devant les façades bleues et ocres de l’Entrepôt royal, tout s’éclaire. Vous entrez de plain-pied dans un monde de tableaux vernis et de meubles marquetés, un monde aux proportions assez idéales. Une sorte de caverne ali-babesque où se croisent une vingtaine de spécialités, de l’art précolombien et des planches originales de bande dessinée, de la sculpture Haute époque et du design, de l’art tribal, des céramiques, des livres anciens…

Le maître des lieux, Harold t’Kint de Roodenbeke, président de la BRAFA pour la cinquième année consécutive, précise qu’à ses yeux la foire « doit demeurer attractive, ouverte et généreuse ». Une manière de rappeler que l’événement figure dans le Top 5 des foires d’art et d’antiquités, et que sur la bonne centaine de galeries qui y participent, si 40 % sont belges, le gros de la troupe des exposants vient de l’étranger, avec pas moins de seize pays représentés. Pour la générosité, on laissera aux visiteurs le soin de s’exprimer, en rappelant tout de même qu’ils furent l’an passé plus de 58.000 à fouler les allées embouteillées d’une édition de haut vol, décrochant là un nouveau record d’affluence.

La clé de la stratégie bruxelloise

Maintenant, que dire de cette 62e édition ? Que treize exposants font cette année leur apparition ou signent leur retour, soit un turn over de seulement 10 %, pouvant s’interpréter comme un indicateur de la satisfaction des 90 % restant. Que la foire couvre 15.400 m². Que les tenants de l’art moderne et de l’art contemporain sont plus nombreux. « C’est un fait, constate Harold t’Kint de Roodenbeke. Une foire telle que la BRAFA est avant tout le reflet du marché et de ses tendances, mais elle ne les crée pas. Nous sommes attentifs à l’évolution de ce marché, nous analysons les candidatures et les demandes, tout en restant attentifs à celles du public. Or, pour cinq candidatures en moderne ou contemporain, nous n’en recevons qu’une seule en arts anciens. Nous avions déjà des pôles extrêmement forts, notamment en art tribal et en archéologie, et nous avons souhaité en constituer un aussi fort en moderne et en contemporain. Dans la foulée de galeries telles Albert Baronian, Meessen De Clercq ou la Patinoire Royale l’an dernier, nous sommes très heureux d’accueillir cette année, pour la première fois, la Galerie de la Béraudière, Bernier/Eliades, Patrick De Brock, Rodolphe Janssen ou Omer Tiroche. Comme nous sommes tout aussi heureux de retrouver Pierre Segoura, la Galerie Sismann et Albert Vandervelden (La Mésangère), qui viennent incontestablement renforcer le secteur des arts anciens. Tout est question d’équilibre ! »

Et puisqu’on en parle, sachez que la clé de la stratégie bruxelloise réside sans doute là. Mesure et éclectisme… Car si certaines grandes foires ont depuis ces dernières années pu connaître quelques revers, la BRAFA, semble-t-il, résiste plutôt bien aux aléas du temps. Une solidité qu’elle doit sûrement à son positionnement médian. L’amplitude de sa gamme de prix, en effet, conjuguée à la variété des spécialités, permet de brasser un public réputé connaisseur, mais dont les comportements d’achat restent maîtrisés, signant des factures qui ne flirtent pas nécessairement avec des hauteurs stratosphériques. En somme, une clientèle stable, faite de collectionneurs majoritairement européens, plutôt fidèles et exigeants. Des Allemands, des Belges et des Hollandais bien sûr, mais aussi des Anglais, des Suisses, des Français, quelques Américains aussi, qui parfois font preuve d’audace, s’aventurant loin de Maastricht, sur des voies moins mainstream.

Pour Harold t’Kint de Roodenbeke, « la BRAFA est un véritable musée éphémère, à la seule différence que toutes les œuvres y sont à vendre ! Aux côtés d’œuvres muséales, à des niveaux de prix forcément élevés, il est fondamental de pouvoir proposer des pièces plus accessibles, idéales pour débuter une collection ou, tout simplement, se laisser tenter ».

C‘est beau, c’est rare, c’est le moment d’acheter !

La tentation, il en sera donc fortement question au cours de ces neuf jours de liesse esthétique qui verront défiler, de l’archéologie à la création contemporaine, plus de quatre millénaires d’histoire de l’art. Si l’on voulait commencer par le début, il faudrait citer l’antique, un segment ici très en pointe, animé par une quinzaine de marchands dont des enseignes fidèles, comme la galerie David Ghezelbash qui offre sur son stand une ravissante petite tête de pharaon de la période ptolémaïque. On passe de l’Égypte à la Grèce antique avec la galerie Gilgamesh, où Daniel Lebeurrier a déniché une œnochoé en terre cuite beige datée de l’époque géométrique. Chez Jacques Barrère, c’est une tête de bouddha du IIIe ou IVe siècle qui vous éveillera à l’art gréco-bouddhique du Gandhara. C’est beau, c’est rare, c’est le moment d’acheter !

Plus loin, du mobilier classique, tendance « boiseries et dorures » chez Steinitz, de la peinture moderne, quelques objets de vertu chez Porfirius Kunstkammer, des meubles 1950… Et puis, une section que l’on adore, celle des arts premiers et précolombiens. On sait que la BRAFA, pour une foire généraliste, propose un plateau « primitif » comptant parmi les plus affutés de la scène mondiale, avec cette année treize galeries. On y retrouve le toujours très souriant Didier Claes, avec un stand dominé par une figure d’ancêtre Uli de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Autre poids lourd de la spécialité, Bernard Dulon propose une très belle harpe du peuple Mangbetu. Chez Bernard de Grunne, nouvel entrant sur cette édition, l’amateur de curiosités noires découvrira plusieurs masques Pende du Congo.

Bon… Comme on ne peut évidemment pas citer toutes les spécialités et flatter chaque marchand, on trouvera la parade avec Axel Vervoordt, antiquaire protéiforme et collectionneur joyeusement polymorphe, dont la variété de styles apparente sa galerie à une encyclopédie du bon goût. Art contemporain, pièces d’archéologie, design, sculptures médiévales… Si les Vervoordt ratissent large, ils exposent pointu : une chaise en bois de Péqui, par exemple, du début des années 1970, due à l’architecte brésilien de la nature, grand amoureux de la forêt, José Zanine Caldas. Une œuvre blonde, d’une beauté brutale… Encore une bonne raison, s’il en manquait, de faire un tour à Bruxelles en janvier !

 

 

 

Zoom

Plein la vue avec Julio Le Parc

Plaisir d’offrir, joie de recevoir… C’est cette année un hommage à Julio Le Parc qui sera rendu à l’occasion de l’édition 2017 de la BRAFA. La tradition désormais bien ancrée d’accueillir sur la foire un invité d’honneur est ainsi respectée, mais elle revêt cette année une forme nouvelle, plus appuyée. Louanges et actions de grâce, donc, à l’artiste argentin né en 1928, cofondateur du GRAV (Groupe de Recherche d’Art Visuel) dans les années 1960, aux côtés notamment de François Morellet et d’Yvaral. Le mouvement, la lumière… L’hommage au pionnier de l’art cinétique tient en quatre œuvres, intégrées au cœur de la foire : un Continuel Mobile de 1963 installé à l’entrée principale, une toile de 1970, Surface couleur, trônant au centre, et puis deux Sphères, l’une rouge, l’autre bleue, de 2,10 mètres de diamètre chacune, disposées dans chacun des patios. Dernière précision : pour faire bonne mesure, le décor général de la foire est lui aussi inspiré du cinétisme, joliment revisité dans une scénographie due à l’agence bruxelloise Volume Architecture. Un projet farouchement « perceptuel », emmené par le duo Nicolas de Liedekerke et Daniel Culot, dont on connaît la radicalité inventive.

 

 

Focus

Les Brafa Art Talks

Le partenariat public/privé, les enjeux de l’archéométrie ou encore le mécénat dans le domaine patrimonial… Ce sont quelques-uns des thèmes qui seront débattus lors des Brafa Art Talks. Il s’agit-là, vous l’aurez compris, du cycle de conférences quotidiennes organisées sur la foire. Une thématique sans surprise (la conservation et la valorisation du patrimoine), mais loin d’être fade. D’autant qu’elle est cette année confiée à un partenaire expert, la Fondation Roi Baudouin, qui fête à la BRAFA le 30e anniversaire de son Fonds du Patrimoine. Rendez-vous, donc, chaque jour à 16 heures, au Brafa Lounge. Et puis, si la générosité des philanthropes vous émeut, vous passerez sur le stand de la Fondation, qui présente les dernières pièces de sa collection, dont un portrait de l’apôtre Matthieu dû au jeune Antoine van Dyck, une sculpture chryséléphantine art nouveau représentant la Fortune, ou encore les Heures Tramerie, un témoignage de l’enluminure tournaisienne du début du XVIe siècle…

 

 

Verbatim

« En tant qu’organisateurs, et étant nous-mêmes marchands, nous sommes extrêmement attentifs et intransigeants quant à la probité et au professionnalisme de nos exposants. La plupart d’entre eux participent d’ailleurs aux plus grands salons internationaux, ce qui constitue tout de même un gage de fiabilité ! Il en va de même pour notre vetting, pour lequel nous faisons appel à plus de cent experts indépendants, et à qui nous offrons les services pointus d’un laboratoire scientifique spécialisé pendant les journées d’expertise. Dans le cas d’une pièce qui pose question, la règle de l’unanimité prévaut au sein de la commission d’admission concernée. Tout est mis en place afin de protéger tant l’exposant que l’acquéreur d’une erreur toujours possible. Au niveau mondial, le plus gros problème actuel concerne les vols et fouilles illégales pratiquées dans des zones de conflit. Dans le cas de pièces volées, il est totalement impossible de les écouler sur le marché légal, car ces pièces sont connues, ont été publiées ou apparaissent dans les registres d’organismes internationaux tels l’Art Loss Register. Elles sont donc très facilement traçables et identifiables. Le cas des pièces exhumées illégalement pose un autre problème puisqu’elles ne sont, par définition, pas connues du marché. Dans un cas comme dans l’autre, les acheteurs sont tout autant à blâmer que les auteurs, et nous condamnons avec la plus grande vigueur de tels agissements ».

Harold t’Kint de Roodenbeke, président de la BRAFA

 

 

Mémo

BRAFA – Brussels Art Fair. Du samedi 21 au dimanche 29 janvier. Tour & Taxis, 88 avenue du Port, Bruxelles, Belgique. www.brafa.art

 

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