Data : Rauschenberg, les enchères à la traîne ?

 Paris  |  12 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Robert Rauschenberg, le frondeur ; Robert Rauschenberg, l’expérimentateur invétéré. Celui qui travaillait dans « l’intervalle séparant l’art de la vie » a contribué à l’émergence du concept de « plasticien », en imprimant de sa marque l’histoire de l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Le marché suit-il ?

Robert Milton Ernest Rauschenberg naît le 22 octobre 1925 à Port Arthur, dans un Texas acquis à l’extraction pétrolière. Ses parents, protestants convaincus, n’ont pas beaucoup de moyens ; il descend d’un grand-père médecin allemand qui s’était entiché d’une Indienne Cherokee.

À seize ans, le jeune Rauschenberg commence des études de pharmacie à l’Université du Texas d’Austin. En 1943, il est incorporé dans l’armée américaine et intègre le Navy Hospital Corps de San Diego, en Californie. Libéré en 1945, il intègre le Kansas City Art Institute puis s’envole pour l’Académie Julian à Paris. Il y rencontre Susan Weil, avec qui il aura un fils. Rauschenberg poursuit ses études au Black Mountain College (Caroline du Nord), où il rencontre Josef Albers. Un crochet par New York et l’Art Students League, aux côtés de Morris Kantor et Vaclav Vytlacil, lui permet de faire la connaissance de Knox Martin et de Cy Twombly.

L’année 1952 marque un tournant dans sa carrière. Alors qu’il est encore étudiant au Black Mountain College, il participe à l’ « Untitled event », ou Theatre Piece N°.1, fréquemment considéré par les historiens comme le premier happening, aux côtés de John Cage, Merce Cunningham, du pianiste David Tudor et de Jay Watt. La même année, il parcourt l’Europe et l’Afrique du Nord avec son amant Cy Twombly.

Au tournant des années 1950, alors que les États-Unis sont acquis à l’expressionnisme abstrait, Robert Rauschenberg a déjà entrepris d’incorporer les matériaux du quotidien dans ses œuvres, de désacraliser l’art et d’abolir le principe sacré de l’expression de soi. Ses premières œuvres sont des peintures monochromes blanches, noires, or et rouges, réalisées avec papier journal marouflé et peintes. Son premier coup de maître est Erased de Kooning Drawing (1953) : après avoir convaincu le vénérable artiste de lui donner un dessin, il l’efface et l’expose. C’est aussi à cette époque qu’il commence la série Combines (1953-1964), qui associe à la peinture le collage et l’assemblage d’éléments les plus divers, prélevés du quotidien. À cette époque, son inspiration est largement alimentée – et c’est réciproque –  par Jasper Johns, son autre amant. C’est entre 1955 et 1959 qu’il crée Monogram, l’œuvre la plus célèbre de la série Combines : sorte de tableau abstrait posé horizontalement, sur lequel est juchée une chèvre angora au museau peint, ceinte d’un pneu d’automobile. Dans cette œuvre, à rebours de la tradition du collage telle qu’elle s’est instaurée au XXe siècle, aucune association inconsciente n’est perceptible. La chèvre reste irréductiblement chèvre, le pneu reste pneu.

Suite à sa rencontre avec la danseuse en 1952, il collabore pendant dix ans avec la Merce Cunningham Company en tant que directeur artistique, créant costumes et décors, se chargeant des éclairages et de la régie des ballets. Il collaborera ensuite avec Trisha Brown et Paul Taylor. Avant tout, Robert Rauschenberg est un homme de scène qui subit le magnétisme des planches.

Aux Combines suivra la période des Silkscreen (1962-1964), où l’image et sa reproduction prennent une place plus déterminante. Pour ce faire, Robert Rauschenberg a recours à la technique de transfert d’images à l’aide d’essence sur soie – une technique propre au Pop Art, inventée en 1962, peut-être par Andy Warhol, peut-être par Rauschenberg, la paternité étant discutée.

En 1964, Rauschenberg devient le premier artiste américain à remporter le Lion d’Or à la Biennale de Venise – ce qui vaut plusieurs crises d’étranglement en Europe. Deux ans plus tard, il poursuit son exploration des nouveaux médias et des formes d’expression émergentes en fondant, avec l’ingénieur Billy Klüver des Bell Laboratories, les Experiments in Art and Technology (EAT). Les EAT favorisent la collaboration entre scientifiques et artistes ; ce groupe a pu créer des séries de performances (9 Evenings: Theatre and Engineering en 1966) ou le E.A.T. Pepsi Pavilion pour l’Exposition universelle de 1970 à Osaka (Japon).

Dans les années 1970, Robert Rauschenberg poursuit un travail sériel, se rapprochant volontiers d’œuvres plus abstraites : les Cardboards (1971-1972) et les Venetians (1972-1973) sollicitent des objets trouvés ; les Hoarfrosts (1974-1976) et les Jammers (1975-1976) le tissu, du coton au satin ; les Spreads (1975-1983) et les Scales (1977-1981) renouent avec les transferts d’images et les installations.

L’artiste est ensuite occupé par deux projets d’envergure : The ¼ Mile or 2 Furlong Piece (1981-1998), soit 191 panneaux disparates convoquant l’essentiel de ses techniques, y compris la peinture, le collage de tissu, des sculptures réalisées en carton et en ferraille, et divers procédés de transfert d’images et d’impression. Le second projet est le Rauschenberg Overseas Culture Interchange (ROCI), une série de voyages autour du monde témoignant de sa grande foi en l’échange culturel et artistique.

En devenant célèbre, Robert Rauschenberg consacre une partie de sa fortune à la philanthropie, soutient financièrement la création artistique, mais aussi le Parti démocrate américain. Il meurt le 12 mai 2008, à Captiva Island, dans son atelier de Floride.

Un poids lourd de lart contemporain

Grosse actualité pour Robert Rauschenberg. En plus de sa rétrospective à la Tate Modern, la galerie Thaddaeus Ropac (Paris) accueille jusqu’au 14 janvier l’exposition « Salvage », qui dévoile la dernière série de l’artiste réalisée sur toile, mêlant peinture et sérigraphies – Thaddaeus Ropac représente la succession de l’artiste américain depuis avril 2015.

Robert Rauschenberg est un poids lourd de l’art contemporain. Depuis la fin des années 1950, ses œuvres ont été exposées dans près de 1.200 expositions, dont plus d’un quart (28 %) étaient monographiques, une part considérable. Le rythme était plutôt régulier jusqu’au milieu des années 1990-début des années 2000, quand le nombre de commissaires incluant des œuvres de Rauschenberg à leurs expositions a littéralement explosé. Une dizaine d’expositions au total par an se sont ainsi métamorphosées en une quarantaine d’expositions collectives et une dizaine de monographiques tous les ans, en quelques années seulement, entre 1995 et 2003.

Au début de sa carrière, Robert Rauschenberg commence par écumer les galeries de New York. En 1951 a lieu sa première exposition à la Betty Parsons Gallery, durant laquelle aucune œuvre n’est vendue. En 1953, il expose ses White Paintings à la galerie Eleanor Ward’s Stable. En 1954 et 1955, il offre deux expositions chez Charles Egan, où il dévoile notamment le Bed (1955), de la série des Combines. À la fin des années 1950, Leo Castelli, convaincu par sa femme Ileana Sonnabend, expose Rauschenberg.

Très vite, les choses s’institutionnalisent. En 1959, l’artiste participe à la première Biennale de Paris – et expose chez Daniel Cordier en 1961. En 1963 lui est consacrée une première rétrospective (à 38 ans) au Jewish Museum (New York). En 1976, une rétrospective de mi-carrière lui est dédiée à la National Collection of Fine Arts – aujourd’hui Smithsonian Museum of American Art — au Smithsonian Institute (Washington). Le Centre Pompidou (Paris) lui offre une exposition en 1981, puis le Guggenheim (New York) en 1997, le Metropolitan Museum (New York) en 2005, exposition qui voyage au MoCA (Los Angeles), au Centre Georges Pompidou (Paris) et au Moderna Museet (Stockholm). Le dernier événement d’envergure dédié au plasticien remonte à 2009, quand la Peggy Guggenheim Collection (Venise) organisait « Robert Rauschenberg: Gluts », une exposition de ses dernières séries de sculptures, montrée ensuite au Musée Tinguely (Bâle), au Musée Guggenheim (Bilbao) et à la Villa e Collezione Panza (Varèse).

En 1970, Rauschenberg a l’occasion de participer à la 35e Biennale de Venise, mais il se joint aux artistes qui, en protestation face à l’action militaire des États-Unis au Viêt Nam, retirent leurs œuvres du Pavillon national. Qu’à cela ne tienne, il participera à la Biennale de Venise en 1978, 1990, 1995, 2003 et 2015 à titre posthume, à Performa en 2007, à la Whitney Biennial en 1973 ou aux prestigieuses Documenta de 1968 et 1977.

Les États-Unis ont accueilli 55 % des expositions de Robert Rauschenberg, suivis par l’Allemagne (13 %), l’Italie (5 %) et les autres pays européens. Même si près de 170 institutions réparties dans une trentaine de pays possèdent ses œuvres, Robert Rauschenberg demeure un héraut de l’art occidental.

Côté presse, le New York Times a représenté une formidable chambre d’écho pour Rauschenberg. Le quotidien lui a consacré 1.500 papiers en 30 ans, un quart des articles écrit en anglais sur Robert Rauschenberg et un sixième du total. Le fait que l’anglais et l’allemand représentent à eux seuls 80 % de la couverture médiatique de Robert Rauschenberg souligne de nouveau le fort tropisme occidental de l’artiste.

Les œuvres de la série Combines aujourdhui les plus prisées

Si le premier marché a été une voie sans grands encombres pour Robert Rauschenberg, ce dernier a connu quelques frictions avec le monde des enchères, notamment dans les années 1970, quand il s’est battu pour faire valoir le droit de suite aux États-Unis. L’affaire était née à l’issue de la vente, par Robert Scull chez Sotheby’s en 1973, d’une partie de sa collection, comprenant des œuvres de Rauschenberg ayant réalisé une forte valeur ajoutée. Si, au niveau fédéral, cette tentative de lobbying s’est soldée par un échec, elle a donné naissance au California Resale Royalty Act, en 1976.

Aux enchères, depuis la fin des années 1990, le volume d’affaires de Robert Rauschenberg a été plutôt stable, oscillant entre 3 et 8 M$ par an ; cela si l’on excepte quelques années frénétiques, entre 2006 et 2010, quand ses ventes ont connu un pic : 20 M$ de volume d’affaires moyen malgré un trou d’air en 2009 (5,9 M$). Ces années fastes étaient alimentées par quelques bons scores. En 2010, Studio Painting (1960-1961), une œuvre de la série des Combines, estimée entre 6 et 9 M$, était achetée par la Collection Michael Crichton pour 11 M$ chez Christie’s (New York). Les œuvres de la série Combines sont aujourd’hui les plus prisées par les acheteurs.

Depuis 2007, son taux d’invendus a eu tendance à augmenter, conséquence assez fréquente de la croissance du nombre de lots proposés à la vente. Pour exemple, 155 lots proposés à la vente en moyenne entre 2004 et 2007 pour un taux d’invendus peu sensible de 6,25 % – et 240 lots proposés pour 27 % d’invendus depuis 2010. Depuis 1990, l’artiste se révèle être une valeur sûre – à défaut de performer outre mesure –, avec un taux d’invendus très faible, 15 %. Moins rassurant, sur les 18 lots proposés à des niveaux de prix dépassant le million de dollars, huit n’ont pas trouvé preneur.

Plus récemment, en 2014, Paul Taylor Dance cédait chez Sotheby’s quatre pièces de Robert Rauschenberg. Deux Combines, mais aussi Tracer (1962), une œuvre créée pour une danse de Paul Taylor éponyme, qui partait pour un décevant 437.000 $ (avec frais), et Pink Clay Painting (to Pete), considérée comme le seul exemple encore sur le marché des peintures à l’argile de Robert Rauschenberg, cédée pour un solide 425.000 $ (avec frais).

Les résultats annoncent la couleur… Le marché de Robert Rauschenberg appartient aux États-Unis, qui ont cédé 63 % de ses œuvres pour 90 % de son volume d’affaires. Sotheby’s prend la part du lion en s’offrant 52 % du volume d’affaires de l’artiste aux enchères, pour 17 % des lots vendus. Sa concurrente Christie’s, en cédant 27 % des lots pour 42 % du volume d’affaires, peine à sécuriser les meilleurs lots.

Aujourd’hui, les œuvres de Robert Rauschenberg se vendent à des niveaux de prix tout à fait raisonnables, en moyenne 300.000 $ pour une peinture, 55.000 $ pour un dessin et 3.500 $ pour un multiple. Malgré une assise institutionnelle puissante, l’artiste n’a pas vraiment décollé aux enchères.

 

 

Focus

Rauschenberg à la Tate

Ce sont six décennies de travail qui son actuellement exposées à la Tate de Londres, pour autant de médiums : dessins, peintures, sculptures, impressions, sons et vidéos de performances. La rétrospective londonienne consacrée à Robert Rauschenberg dévoile l’immense spectre artistique occupé par l’artiste. Du 21 mai au 17 septembre 2017, l’exposition voyagera au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, puis au Musée d’Art Moderne de San Francisco, du 4 novembre 2017 au 25 mars 2018.

 

« Robert Rauschenberg », jusqu’au 2 avril. Tate Modern, Bankside, Londres, Royaume-Uni. www.tate.org

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