Jelle Bouwhuis : décoloniser le monde de l’art

 Amsterdam  |  12 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Jelle Bouwhuis est curateur au Stedelijk Museum. Il y a dirigé le projet « Stedelijk Museum Bureau Amsterdam » pendant dix ans. Récemment, il était en charge, parmi d’autres, des « Global Collaborations », montant des expositions à Yogyakarta, Beyrouth, Belgrade ou Bombay. Rencontre.

Quelle est votre formation ?

Longtemps, j’ai réalisé des petits boulots sans rapport avec l’art et je jouais de la musique dans un groupe, jusqu’à ce que j’étudie l’histoire de l’art, à l’âge de 23 ans. L’histoire de l’art me semblait être une de ces disciplines d’étude qui ne poussaient pas à être carriériste. Et puis, au cours de mes études, j’ai travaillé pour des enseignants et je suis ainsi devenu critique d’art pour un quotidien. Plus tard, je me suis peu à peu intéressé au marketing et j’ai développé les relations publiques pour certains musées.

Comment voyez-vous le rôle des commissaires d’expositions et la relation entre le curateur et l’artiste ?

C’est une question difficile… Dans une perspective institutionnelle, j’observe une très grande séparation entre les deux, les commissaires bénéficient d’un travail fixe et payé, à l’inverse des artistes. Par ailleurs, on doit beaucoup d’expositions monographiques aux artistes eux-mêmes. En pratique, ils curatent souvent leurs propres expositions. Il est certain que dans de plus petites institutions, les rôles des curateurs et des artistes sont très interdépendants. Je pense qu’il est bien plus intéressant de ne pas s’arrêter à un titre et d’avoir de la souplesse quant aux rôles de commissaire, d’artiste, d’écrivain et de critique d’art. Qu’est-ce qu’un commissaire alors ?  Cela peut dépendre de ce que l’on cherche. C’est vrai qu’il y a une tendance qui se dessine depuis les années 1960, lorsque les commissaires ont commencé à assumer un rôle-clé. Aujourd’hui, beaucoup d’institutions se préoccupent de chiffres, de finance et d’assurer la publicité autour de leurs programmes. Si cela est parfois difficile, même avec un artiste connu, on se dit que peut-être un commissaire d’expositions star pourra faire le job.

Quel a été le moment le plus mémorable de votre carrière ?

Mon implication dans le projet « Global Collaborations » a été une expérience passionnante. Nous avons travaillé avec plusieurs institutions issues de diverses parties du monde, ce qui nous a permis de nous immerger dans des contextes complètement différents du nôtre. Chacune d’entre elles était pleine d’énergie, idéaliste, dirigée par des gens passionnants, ayant vraiment des choses à dire. C’était fabuleux qu’une infrastructure institutionnelle comme la nôtre nous permette de mettre en place un projet tel que celui-ci. En terme de process, cela m’a aussi fait prendre la mesure de la puissance des grandes institutions des Pays-Bas et d’autres pays d’Europe occidentale, qui sont devenues dominantes grâce à des stratégies préformatées, induites par l’économie. Des institutions qui sont aujourd’hui plus préoccupées par la façon de pérenniser l’institution que par le souci d’expérimenter les différentes possibilités artistiques. Le projet a permis, en quelque sorte, l’émergence d’une vision émancipatrice, visionnaire, quant au rôle des institutions dans la société – ce qui fut autrefois la promesse de l’art moderne -, en bouleversant constamment la vision monoculturelle qui aujourd’hui caractérise de nombreuses institutions artistiques. Depuis cette expérience, je me sens très concerné par ces questions.

Qu’est-ce que, finalement, « Global Collaborations » a apporté au monde de l’art contemporain ?

Les institutions culturelles doivent trouver leur place dans une société responsable et garder leur liberté artistique, ainsi que leur diversité. C’est pour cette raison, j’imagine, que ma directrice précédente au  Stedelijk, Ann Goldstein, a pleinement approuvé ce programme ambitieux. Pour aborder en profondeur les questions qui hantent la société d’aujourd’hui, comme le multiculturalisme, la migration, la durabilité et les approches collectives plutôt qu’individuelles. Le projet a validé le choix d’un modèle curatorial collectif permettant aux petites institutions de travailler ensemble pour faire face à ces défis souvent ignorés ou plus simplement évités. Pour nous, le projet était une indication manifeste de la nécessité d’un modèle plus inclusif dans les institutions d’art. Concrètement, les institutions partenaires poursuivent d’une certaine manière le projet, même si le « Stedelijk Museum Bureau Amsterdam » a fermé ses portes et que le projet « Global Collaborations » a pris fin. L’AUB Art Gallery, sur le campus de l’American University of Beirut, a été la première à publier un catalogue consacré à notre projet, et le Musée d’Art Contemporain à Belgrade, ainsi que la Clark House Initiative à Bombay, vont bientôt suivre. C’est un vrai compliment pour moi !

Quelles ont été les réalisations du « Stedelijk Museum Bureau Amsterdam » au cours de ces dix dernières années ? Et pourquoi ferme-t-il maintenant ?

Ce que j’ai le plus à cœur, c’est l’apport du SMBA à la construction d’un certain modèle participatif. Ses programmes étaient tout autant réalisés par les nombreux participants que par notre équipe – qu’il s’agisse des artistes, des commissaires ou des différents visiteurs, qui jouaient souvent eux-mêmes le rôle de programmateurs. Voilà un projet qui a révélé une sensibilité nouvelle pour l’exploration de divers thèmes liés à l’art et à la société. En tant que tel, il a offert une alternative moins conventionnelle au musée.

Quelles raisons vous ont poussé à voyager en Israël dans le cadre de cette recherche, et qu’en rapportez-vous comme expérience ?

C’est un de mes projets de recherche personnels. L’un des anciens directeurs du Stedelijk Museum, Willem Sandberg, a été l’un des précurseurs du modèle du musée d’art moderne avec lequel nous sommes devenus familiers après la Seconde Guerre mondiale, développant un vif intérêt pour le modernisme et pour les mouvements d’avant-garde. Grâce à son approche inclusive, le Stedelijk est devenu un lieu vibrant, internationalement célèbre pour l’émancipation de l’art moderne et contemporain, et un parangon de la liberté d’expression. Après sa retraite, en 1963, Sandberg a participé à la création du Musée d’Israël, à Jérusalem. Je suis fasciné par cette histoire, car le contexte historique et social de l’art moderne en Israël était totalement différent de celui de la Hollande d’après-guerre. Comment l’idéalisme quelque peu naïf de Sandberg a-t-il fonctionné dans le musée national d’Israël ? Je pense que cette question est particulièrement pertinente, au moment où la Palestine voit fleurir des espaces d’art et des musées.

Comment voyez-vous votre rôle dans le monde de l’art, dans les cinq prochaines années ?

J’ai entrepris une recherche sur les musées d’art moderne et contemporain et je vais pour cela visiter une vingtaine d’entre eux à travers le monde. Je poursuis cette analyse et cette comparaison pour déterminer ce que la mondialisation signifie pour l’institution culturelle, comment elle influence les collections et les expositions du musée. C’est un travail ambitieux, mais aussi désespérément nécessaire, je pense. Il existe la petite publication de Claire Bishop, Radical Museology (disponible en ligne), dans laquelle elle compare trois musées très marqués par le rôle qu’ils jouent dans la société. Je vais réaliser un sondage plus important, en mettant l’accent sur la mondialisation. Par ailleurs, je vais continuer à écrire et à réaliser des projets indépendants.

Quel est votre rôle favori dans le monde de l’art, celui qui vous donne le plus de satisfaction ?

Si on colle trop à un rôle, on ne parvient plus à être satisfait et on a envie de faire autre chose. C’est mon cas… Je ne sais pas lequel de mes rôles est mon favori. Peut-être demeurer un esprit libre et critique. Et être satisfait ainsi !

Que pensez-vous de la scène de l’art contemporain à Amsterdam… et du monde de l’art en général ?

Quand vous dites « le monde de l’art », c’est déjà un non sens, parce qu’il y a beaucoup de « mondes d’art ». Ce que je vois à Amsterdam, c’est qu’il y a une scission entre les grandes institutions d’un côté et les petites institutions, voire marginales, de l’autre. Amsterdam est une ville très culturelle, elle regorge d’artistes alors que la ville souffre d’une intense gentrification et de la spéculation, ce qui signifie que les petites institutions ne peuvent pas rester dans le centre et doivent se déplacer vers la périphérie, tandis que les grandes attirent toutes les ressources et captent l’attention. Mais elles ne sont en aucun cas représentatives du « monde de l’art ». Nous avons vraiment besoin de décoloniser nos institutions, même si cela signifie que nous devons d’abord dé-institutionnaliser nos esprits. Pourquoi une personne guidée par une mentalité contemporaine voudrait-elle dépendre des institutions traditionnelles ? En particulier, depuis qu’elles sont devenues très exclusives. Alors qu’aujourd’hui nous avons tous les outils à notre disposition pour être des participants actifs, nous-mêmes, de la vie artistique… S’il est important pour l’art de se rapprocher de la société et de la vie, connectons-nous plutôt les uns aux autres, directement, et réinventons-nous en tant que collectif. Ce serait formidable que les institutions soutiennent cette tendance plutôt que de nous éblouir avec le soi-disant « un pour cent » du monde de l’art.

Que pensez-vous de la tendance récente du commissaire d’expositions comme profession populaire ?

Quand vous dites « populaire », cela peut vouloir dire que tout le monde peut être un curateur, ce qui est une belle idée. Dans les années 1960-1970, il était souvent dit que tout le monde pouvait être un artiste. En fait, aujourd’hui, tout le monde peut être un commissaire d’expositions. Il vous suffit de vous connecter via les médias sociaux, de publier un catalogue électronique, d’inviter des amis et de demander à certains d’entre eux de proposer une critique DIY (« Do It Yourself »). Davantage de personnes actives dans ce domaine signifie un plus haut niveau d’inclusion, l’introduction de nouvelles perspectives et plus de différences culturelles. Comme ce que nous avons connu dans la sphère musicale, avec le punk, le raï ou le hip-hop…

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