L’héritage des avant-gardes

 Bruxelles  |  12 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Avec l’exposition « The power of the Avant-Garde, Now and Then », le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles propose une relecture des mouvements radicaux, sans tomber dans la traditionnelle rétrospective. Un accrochage entre enquête historique et reflet de l’époque.

Elle est toute petite face aux 48 portraits créés par Gerhard Richter en 1972 pour le pavillon allemand de la Biennale de Venise (ici dans une réédition de 1998), rendant un vibrant hommage aux intellectuels et musiciens qui ont fait l’avant-garde, de Franz Kafka à Albert Einstein, en passant par Oscar Wilde. Elle, c’est la petite grenade que Matthias Rogg, directeur du Militärhistorisches Museum de Dresde, a posée à l’entrée de l’exposition « The power of the Avant-Garde, Now and Then ».

Une grenade… Le choix de Matthias Rogg et Ulrich Bischoff, le commissaire de l’exposition, n’est pas si étonnant. D’abord, parce que le terme « avant-garde » désignait au préalable la pointe d’une armée, avant celle de la pensée artistique ; ensuite, cela a trait aux avant-gardes elles-mêmes, explosives, puisqu’elles ont fait sauter le monde de l’art en quelques décennies à peine, tout en jetant les bases d’une nouvelle grammaire artistique. Enfin, l’image en elle-même de la grenade rime avec celle de l’exposition. Les avant-gardes, soit ce noyau d’énergie pure qui n’en finit plus de se propager dans le temps et l’espace. Et le projet de « The power of the Avant-Garde, Now and Then » est justement de proposer une enquête des avant-gardes, non en tant que courant artistique, déjà vu et revu, mais dans la permanence de leur influence pour les artistes. L’image est belle, celle de l’onde qui se propage.

Dialogues et quiproquos

Plutôt que de proposer une énième enquête sur le sujet, Ulrich Bischoff a souhaité instaurer un « dialogue » entre la création contemporaine et notre héritage des avant-gardes – auxquelles l’exposition a posé comme limites temporelles 1919, soit la création du Bauhaus. En tout, 120 œuvres emblématiques de l’avant-garde historique et quinze propositions d’artistes contemporains, parmi lesquels Olafur Eliasson, Marlene Dumas, Jeff Wall, David Claerbout ou William Kentridge.

Ces mises en relation, le plus souvent en « tandems », dévoilent quelques heureuses correspondances ; des rimes formelles, thématiques, philosophiques. « Les tandems, explique Ulrich Bischoff, permettent de mettre en évidence une modernité intacte, sans cesse reformulée. […] Le choix fait par des artistes actuels doit permettre de montrer quelles composantes de l’avant-garde internationale sont aujourd’hui encore porteuses d’un pouvoir de rayonnement ».

Ainsi, les panneaux de la série Alpha and Omega (1908-1909) d’Edvard Munch côtoient Marlene Dumas, The Blonde, The Brunette and The Black Woman (1992). Vingt-deux lithographies d’Edvard Munch, alors qu’il était interné, retracent l’idylle originelle manquée entre l’homme et la femme, puisque Alpha s’acoquine avec des animaux. En face, les huiles sur toiles de Marlene Dumas illustrent le portfolio avec brio, entre voyeurisme et animalité.

De la même manière, Marcel Odenbach et son œuvre Closed and Hanged (2013), représentant des robes de juges réalisées à partir de collages rouges d’images marquantes de la cour fédérale allemande, mais aussi du procès Eichmann, le tout accompagné de coulures de sang, entre en correspondance avec des gravures satiriques de James Ensor, dont Les Mauvais Médecins (1895). Un siècle de différence… et deux moyens de jeter l’opprobre sur les institutions qui nous gouvernent, les dommages collatéraux que créent les structures qui guident la vie des citoyens.

Parfois, c’est plus compliqué, comme dans le cas de William Kentridge et Dziga Vertov – cinéaste russe d’avant-garde, puisque Ulrich Bischoff a pris soin de laisser une part belle au cinéma dans son exposition –, où l’on voit moins où le commissaire a voulu en venir.

Dehors l’avant-garde parisienne

Dans l’exposition « The power of the Avant-Garde, Now and Then », il n’est pas question d’exhaustivité. Dehors l’avant-garde parisienne, celle de Picasso, Matisse ou Apollinaire. Celle-ci, on la connaît trop bien. Au contraire, l’exploration des autres foyers européens que furent la Russie, l’Allemagne et l’Italie est privilégiée. Du côté allemand, Die Brücke et Der Blaue Reiter avec Karl Schmidt-Rottluff, August Make ou Emil Nolde ; puis le Bauhaus, qui conclut l’exposition. Le futurisme italien, avec un de ces bronzes fameux d’Umberto Boccioni (Forme uniche della continuità nello spazio, 1913), mais aussi des toiles de Gino Severini ou Giacomo Balla ; le cubo-futurisme russe, enfin, avec les œuvres de Kasimir Malevitch, Lioubov Popova ou Olga Rozanova.

Évidemment, la scène belge n’est pas laissée pour compte avec quelques œuvres de Félicien Rops, Léon Spilliaert et des noms moins connus, à l’instar de Prosper de Troyer ou Oscar Jespers.

Des énergies se manifestent

Si les avant-gardes ont pris, c’est qu’elles sont nées dans un terreau fertile, explique Ulrich Bischoff. « Dans un environnement où le bouleversement des structures sociales se fait fortement sentir, dans les sociétés qui subissent des transformations rapides, les impulsions d’un art avant-gardiste peuvent déployer leurs effets de manière particulièrement efficace : des énergies se manifestent, de nouvelles formes apparaissent, des visions et des projets créatifs élargissent l’horizon ».

D’un côté, l’héritage des avant-gardes, soit. Mais de l’autre, ne décèle-t-on pas, en contrepoint, dans les mots d’Ulrich Bischoff, une incitation à considérer notre époque comme propice à l’émergence d’une nouvelle révolution ? La post-modernité triomphante doit-elle nécessairement sonner le glas des avant-gardes ? Peut-on encore, dans la création contemporaine, honorer celle du siècle précédent, ou serait-il bénéfique de l’envoyer dans les rayons de l’histoire de l’art et de (re)faire tabula rasa ? À cet acte violent, Ulrich Bischoff a préféré chercher ce qui rayonnait encore dans les avant-gardes historiques, comme pour déceler ce qui pourrait fonctionner dans sa réactualisation.

 

Zoom

Picasso sculpteur

Parallèlement à « The power of the Avant-Garde, Now and Then », BOZAR accueille l’exposition « Picasso. Sculptures ». L’accrochage dévoile 80 pièces de l’artiste catalan, entrant en correspondance avec ses œuvres picturales et graphiques, ou encore avec ses céramiques. Déjà montée au MoMA (New York) et au Musée Picasso (Paris), cette exposition adopte toutefois un angle différent, dû au regard des deux commissaires, Cécile Godefroy et Virginie Perdrisot. Au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, jusqu’au 5 mars.

 

Mémo

« The power of the Avant-Garde, Now and Then », jusqu’au 22 janvier. BOZAR, Palais des Beaux-Arts, 23 rue Ravenstein, Bruxelles, Belgique. www.bozar.be

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