Data : Picabia, nihilisme et humour aux enchères

 Paris  |  5 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Un peintre de talent, un esprit taquin, une vie romanesque… Francis Picabia a marqué le XXe siècle par l’éclectisme de sa peinture et sa forte participation à la vie intellectuelle française et américaine. Qu’en reste-t-il sur le marché ?

Francis-Marie Martinez de Picabia naît le 22 janvier 1879 à Paris. Il est enfant unique. S’il grandit dans un certain confort matériel – le mariage de ses parents unit l’aristocratie espagnole et la bourgeoisie française –, il n’est pas épargné affectivement. Il a sept ans quand sa mère meurt de la tuberculose et se retrouve alors coincé avec son père, Juan Martinez Picabia, consul de Cuba à Paris, son oncle célibataire, Maurice Davanne, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, et son grand-père, Alphonse Davanne, riche homme d’affaires et fervent photographe amateur, un temps président de la Société Française de Photographie. Dans un univers peut-être trop viril, Francis échappe à l’ennui par la peinture.

En 1895, après une scolarité mouvementée, il use les bancs de l’École des Arts Décoratifs auprès de Braque et de Marie Laurencin. En 1899, Francis Picabia entre au Salon des Artistes Français avec le tableau Une Rue aux Martigues. Au début du XXe siècle, sa peinture doit beaucoup à l’impressionnisme. Il expose au Salon d’Automne et au Salon des Indépendants, mais aussi en galerie, chez Berthe Weill ou à la galerie Haussmann. Ses peintures se vendent bien.

En 1908, Francis Picabia rencontre Gabrielle Buffet, jeune musicienne d’avant-garde, qui l’incite à poursuivre ses recherches. Sa fortune personnelle aidant, il délaisse peu à peu son style synthétique et ses marchands pour se frayer un chemin dans les « -ismes » du XXe siècle naissant : fauvisme, futurisme, cubisme et orphisme. Son style est foisonnant et s’adapte à toutes les contraintes, tous les styles, tous les manifestes. Certaines de ses peintures tendent volontiers vers l’abstraction.

Entre 1910 et 1911, Picabia intègre les cercles parisiens de l’avant-garde en rencontrant Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. En 1913, pendant le fameux Armory Show qui voit exposé le Nu descendant un escalier de son compère Marcel Duchamp, Francis Picabia est présent en tant qu’exposant, mais surtout comme ambassadeur et porte-parole de l’avant-garde européenne. Il est marqué par la ville, parangon de la modernité, et déclare : « New York est la seule ville cubiste au monde… la cité futuriste. Elle exprime la pensée moderne dans son architecture, sa vie, son esprit ». Quand la guerre éclate, il parvient à retourner à New York. Là-bas, il participe à la Revue 291 d’Alfred Steiglitz et commence sa période dite « mécanomorphique » en soustrayant des rouages et machines de leur contexte, non sans leur conférer une tension érotique et en les accompagnant de titres poétiques. Il poursuivra leur radicalisation vers un géométrisme quasi abstrait et les exposera en 1922 à la galerie Dalmau, à Barcelone – exposition qui malgré la préface d’André Breton fut un échec retentissant.

Les excès de la vie new-yorkaise plongent Picabia dans de profondes angoisses, qui quitte la ville pour voyager, notamment à Barcelone, tout en prenant soin d’éviter la guerre. Il se met à la poésie et publie son premier recueil en 1917 (Cinquante-deux miroirs).

Sa posture résolument dadaïste lui permet de coller sans peine au mouvement et il entre en contact avec Tristan Tzara. Francis Picabia se sépare à cette époque de sa première femme et commence une nouvelle aventure avec Germaine Everling. La période dada est faste. Francis Picabia continue à peindre, non sans controverses, possède sa propre revue, 391, et participe à maintes publications, dont la revue Littérature qui s’inscrit entre la fin du mouvement dada et la naissance du surréalisme. André Breton joue le rôle du rédacteur en chef. Mot d’ordre : « Envoyez-moi tout ce qui vous plaira et surtout ne reculez devant aucune violence, la voie n’a jamais été si libre ». Picabia réalise les couvertures de la revue et y publie de nombreux textes. Cette idylle avec André Breton ne durera qu’un temps, Picabia devenant par la suite un opposant au surréalisme, déclarant un jour « les œufs artificiels ne font pas des poules ».

Au début des années 1920, il déménage pour une vingtaine d’années sur la Côte d’Azur. Là-bas, il mène une vie mondaine, toujours branché avec Paris par ses tribunes et textes publiés dans les revues – il porte ainsi un coup fatal à dada – et y trouve une nouvelle muse, Olga Mohler, qui deviendra sa compagne officielle suite au départ de Germaine Everling, en 1935. À ses côtés, son art prend un nouveau tournant, par le biais de ses transparences néo-romantiques, qu’il expose notamment chez Léonce Rosenberg.

Ses dernières années sont marquées par une grande diversité de style : des toiles faussement académiques et réalistes qui reprennent les codes de la publicité américaine, de l’imagerie populaire, mais aussi ceux des magazines érotiques ; il peint également de nouvelles superpositions et des paysages qui rappellent sa période impressionniste ; enfin il mène quelques incursions prononcées dans l’abstraction géométrique. Il se remet aussi à écrire – Thalassa dans le désert paraît en 1945.

Trop passionné de voitures et de jeux d’argent, Francis Picabia finit ruiné et à la fin de l’année 1951 est touché par une artériosclérose paralysante qui l’empêche de peindre. Il meurt deux ans plus tard, le 30 novembre 1953.

Dans plus de 40 institutions réparties dans une vingtaine de pays

Actuellement exposé au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, mais aussi, plus modestement, à la galerie Nathalie Seroussi (Paris) dans le cadre de l’accrochage de groupe « La femme visible » (jusqu’au 14 janvier), Francis Picabia reste une figure majeure de la modernité, encore largement discutée et exposée. Son nihilisme, nourri par les affres de deux conflits mondiaux, son éclectisme pictural et créatif et son apport déterminant à dada en sont la cause.

Depuis 1928, ses travaux ont été montrés à plus de 430 reprises, assez fréquemment dans le cadre d’expositions monographiques – 16 % du total. Le rythme de ses expositions a littéralement explosé au tournant des années 2000, passant d’une moyenne de 3,5 expositions par an entre 1980 et 1999 à plus d’une quinzaine depuis.

Francis Picabia a souvent été exposé en galerie, à 38 % des fois. Jusque dans les années 1990, il a d’ailleurs surtout été montré chez les marchands et les galeristes, avant que les institutions reprennent le flambeau – environ 150 expositions muséales depuis l’année 2000, pour une centaine d’apparitions en galeries. Aujourd’hui, une vingtaine de marchands – majoritairement en France, en Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni – assurent son héritage.

Ces dernières années ont d’ailleurs été ponctuées par quelques expositions marquantes. D’abord  « Francis Picabia – A Retrospective », présentée au Kunsthaus de Zurich en 2016, aujourd’hui accrochée aux cimaises du MoMA. En 2014, le MNAM – Centre Pompidou exposait un ensemble de dessins réalisés par Francis Picabia pour la revue Littérature, suite à leur acquisition par l’institution grâce au mécénat de Sanofi ; ils étaient accompagnés de photographies de Man Ray (« Man Ray, Picabia et la revue Littérature »). En 2012, c’est la Kunsthalle de Krems qui, en Autriche, y était allée de sa rétrospective.

Dans les group shows, c’est le plus souvent aux côtés de Marcel Duchamp, Pablo Picasso, Max Ernst, Man Ray et Joan Miró que l’on a pu apprécier les œuvres de Francis Picabia.

Les États-Unis et la France, les deux pays d’adoption du peintre, ont accueilli 44 % de ses expositions, suivis par l’Allemagne (16 %). Si les trois pays représentent six expositions sur dix où l’on retrouvait les œuvres du peintre, Picabia jouit néanmoins d’une stature internationale prononcée. Plus de 40 institutions disséminées en une vingtaine de pays possèdent ses œuvres dans leurs collections – des expositions consacrées au peintre ont pu être vues dans une trentaine de pays.

Le catalogue raisonné de l’artiste est actuellement en cours de préparation par le comité Picabia, qui a d’ores et déjà publié deux volumes (1898 -1914 et 1915-1927) en collaboration avec le fonds Mercator.

Très exposé, Francis Picabia ne jouit pas d’une couverture médiatique si fournie, même si elle est en augmentation : 230 articles en moyenne depuis 2010, contre 160 dans les années 2000 et 25 dans les années 1990. Un cinquième de ces articles a été publié en France, 13 % aux États-Unis, 12 % en Espagne. Les plumes les plus prolifiques : Kenneth Baker (The Telegraph), Bernd Noack (rther Nachrichten), Carol Vogel (The New York Times), Judith Benhamou-Huet (Les Échos), Christoph Heim (Basler Zeitung).

Petite Udnie, un Picabia record issu de la collection Bourdon

Aux enchères, la cote du peintre demeure sage. Son volume d’affaires ne dépasse que rarement les dix millions de dollars ; cela n’a été le cas qu’entre 2006 et 2008, en 2012 et en 2013. Depuis 1985, ce volume d’affaires s’est élevé à 117,4 M$. Le marché de l’artiste s’est montré très stable entre 1985 et 2005, engrangeant en moyenne 1,5 M$ par an. C’est tout de même durant ces années que s’est établi un record, qui n’a jamais été battu depuis. En 1990, la maison de ventes Loudmer cédait l’huile sur toile Petite Udnie (1913-1914) pour 24 millions de francs (4,1 M$) lors de la dispersion de la collection Bourdon.

En tout, 27 œuvres de l’artiste ont dépassé le million de dollars ; 24 depuis 2005. Avec l’explosion du prix de ses lots les plus prestigieux, le marché des œuvres de Francis Picabia a gagné en volatilité. Récemment, dans le cadre de la dispersion de la collection de Leslie Waddington par Christie’s le 4 octobre 2016, Lampe (1923), estimée entre 800.000 et 1,2 M£, est partie pour 3,6 M£ (4,6 M$). L’œuvre, qui avait appartenu à Jacques Doucet et était toujours présentée dans son cadre d’origine dû à Pierre Legrain, a été vendue à un acheteur asiatique au téléphone, qui emportait avec cette adjudication le record pour une œuvre sur papier de l’artiste. Pendant la même vente, Chariot, une aquarelle représentant un homme en rose entouré de bandes noires et blanches, peinte au début des années 1920, était cédée pour 1,6 M£ (2 M$).

La France reste leader sur le marché de l’artiste : plus de la moitié des lots signés Picabia (56 %) y sont dispersés, pour le tiers de son volume d’affaires. Néanmoins, les œuvres s’échangent à des niveaux de prix moins élevés que dans les pays anglo-saxons – en moyenne 56.000 $ contre 165.000 aux États-Unis et 168.000 au Royaume-Uni. Les États-Unis ont dispersé 14 % des lots de l’artiste pour le quart de son volume d’affaires, le Royaume-Uni un cinquième pour 39 %. Le taux d’invendus frappant les œuvres de Francis Picabia s’élève à 22 % ; il est relativement stable depuis une dizaine d’années.

Aujourd’hui, il faut compter entre 5.000 et 20.000 $ pour acquérir une œuvre sur papier de l’artiste, les meilleures dépassant parfois le million de dollars. Prévoir environ 1.000 $ pour les rares multiples proposés à la vente – majoritairement des lithographies et des eaux-fortes. Tablez entre 50.000 et 300.000 $ pour ses peintures. Précisons que les œuvres sur papier de Picabia représentent un marché important : elles représentent 53 % des lots échangés pour 26 % du chiffre d’affaires. En 2016, 25 de ces œuvres sur papier se sont vendues pour 9,2 M$. Point négatif : 21 sont restées sur le carreau.

La méfiance ici prévaut néanmoins, certains observateurs pointant du doigt l’existence de faux circulant sur le marché. C’est un article de Judith Benhamou-Huet qui a mis le feu aux poudres en juillet 2016, avec citations de Catherine Hug (l’une des commissaires de la rétrospective Picabia montée à Zurich et New York) et d’Alan Tarica à l’appui.

 

 

Focus

Picabia, star de New York

C’est l’une des expositions blockbuster de New York, puisque Francis Picabia n’avait pas bénéficié de rétrospective aux États-Unis depuis près de 50 ans. Depuis le 21 novembre et jusqu’au 19 mars prochain, le Museum of Modern Art (MoMA) accueille « Francis Picabia: Our Heads Are Round so Our Thoughts Can Change Direction », nouvelle version à la sauce new-yorkaise de l’exposition montée en 2016 au Kunsthaus de Zurich. Près de 50 années de création sont dévoilées, des débuts impressionnistes aux dernières illustrations pour Pierre André Benoit en 1952, alors que Picabia est atteint d’artériosclérose.

 

 

Mémo

« Francis Picabia: Our Heads Are Round so Our Thoughts Can Change Direction », jusqu’au 19 mars. Museum of Modern Art, 11 W 53rd St, New York, États-Unis. www.moma.org

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