Catherine Alestchenkoff : Monaco, un balcon sur la mer

 Monte-Carlo  |  4 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Une balade à Monaco, en compagnie de Catherine Alestchenkoff, directrice des événements culturels du Grimaldi Forum. Un tour d’horizon à 180 degrés, pour embrasser la politique d’expositions de ce lieu aussi unique que méditerranéen.

Figure longiligne, d’une élégance toute grimaldienne, elle est un peu l’esprit du lieu. En ce début de matinée, dans le quartier du Larvotto, Catherine Alestchenkoff regarde l’horizon. Historienne de l’art, elle n’hésite pourtant pas à flirter avec le marketing culturel, montant au Grimaldi Forum de Monaco des expositions très blockbusters, où l’artistique côtoie l’événementiel. Une certaine idée de l’entertainment, mais revisité à la manière monégasque. Une vision de l’art plutôt « chic et choc », cosmopolite et rafraîchissante. Bref, un vrai talent dans l’exercice de l’ingénierie culturelle, qui rayonne bien au-delà de ce timbre-poste de 2 km², deuxième plus petit État du monde.

Elle est fine, on pourrait la penser presque légère, mais ne vous y trompez pas, Catherine Alestchenkoff est une machine de guerre : un bélier en habit chic. À la tête des événements artistiques du Grimaldi Forum – ce mastaba d’acier et de verre qui surplombe la baie de Monaco -, la dame secoue la Riviera. En quinze ans, elle a fait de « ce lieu sans collection » la vitrine culturelle de la Principauté. Une maîtrise d’histoire de l’art à la Sorbonne, décrochée en 1982, puis huit années passées au musée d’Art moderne de la Ville de Paris comme documentaliste pour les catalogues d’exposition (« Kees Van Dongen », « Figures du moderne »…), la jeune femme sera ensuite assistante d’exposition, notamment sur l’accrochage « André Derain, le peintre du trouble moderne », en 1994. Elle rejoint l’année suivante le département Édition d’objets de Paris-Musées, où elle est alors en charge de la conception et du suivi éditorial des produits dérivés. En février 2000, elle met le cap au sud et débarque à Monaco, prenant la barre de ce paquebot culturel de 4.000 m2. Femme solaire, elle apprécie le Rocher et la température moyenne de 20° qui règne ici toute l’année. Femme pressée, volontiers cosmopolite, elle trouve à la Principauté le charme discret d’une ville-monde où se croisent plus de 125 nationalités.

Le cap du million d’entrées

Au cours d’un petit-déjeuner en terrasse, entre jeux de lumière et clapot méditerranéen, on découvre que la dame ne s’en laisse pas conter. Une pratique fine de la programmation muséographique, un art consommé des outils de médiation, un vrai savoir-faire dans la mise en perspective des projets à l’international… Ajoutez à ça une grosse, très grosse capacité à mobiliser un réseau de spécialistes. Catherine Alestchenkoff chouchoute son public et soigne ses contenus. De l’expo « Grace Kelly » à celle d’Andy Warhol, elle a montré que l’équation d’une exposition pouvant totaliser plus d’un million de visiteurs pouvait se résumer en un mot : tailor-made. Du sur mesure, à l’image des tailleurs londoniens de Savile Row… La formule – qui, selon elle, repose sur deux exigences – est en fait assez simple. « Une valeur scientifique indéniable et une qualité rigoureuse dans la mise en place de l’événement ». C’est ainsi que l’on monte, en tout cas à Monaco, une exposition qui non seulement contente le prince Albert et distrait la princesse Charlène, mais attire aussi du monde, beaucoup de monde… Si les chiffres de fréquentation tonitruants des musées et autres lieux de culture ne sont pas nécessairement des gages de qualité (a fortiori quand ils sont gonflés à l’hélium), ils peuvent parfois sonner juste. Créée en 2007, l’exposition-hommage « Les années Grace Kelly », curatée par Frédéric Mitterrand, a d’abord été vue à Monaco par 135.000 visiteurs en deux mois. « Alors que nous avons un ennemi, sourit-elle, la plage à cent mètres ! » L’expo a très vite entamé une itinérance internationale qui, en treize étapes à ce jour, l’a conduite de Paris (Hôtel de Ville) à Rome (Palazzo Ruspoli), en passant par Londres (Victoria & Albert Museum) et Moscou (Ekaterina Cultural Foundation). Quittant le continent européen, l’hommage a filé au Brésil, à la fondation Armando Alvares Penteado de Sao Paulo, avant de ralier Toronto au Canada, Bendigo en Australie, et puis Astana au Kazakhstan, Doylestown, Baku…

Mais passer le cap du million d’entrées n’est pas une mince affaire. C’est d’ailleurs là que madame Alestchenkoff doit passer le grand braquet. « Pour chacune des expositions, je collabore avec des personnalités du milieu de l’art, garantes d’un niveau scientifique d’excellence dans le domaine traité ». Ce fut le cas avec l’archéologue Jean-Paul Desroches, mongoliste et fin sinologue, conservateur général du patrimoine et haute figure du musée d’art asiatique Guimet, qui plancha en 2001 sur l’exposition « Chine, le siècle du premier empereur ». Pour illustrer le règne de Qin Shi Huangdi (une sélection inédite de quelque 120 pièces issues des musées de la province de Shaanxi), mieux valait, en effet, maîtriser le sujet ! À angle pointu, donc, Catherine Alestchenkoff répond par un commissariat acéré. Elle appelle le critique d’art italien Germano Celant, curateur au musée Guggenheim, pour monter « Super Warhol » en 2003 et « New York, New York » en 2006. C’est une égyptologue de haut vol, Christiane Ziegler, grande prêtresse des fouilles du Louvre à Saqqara, qui sera choisie pour « Reines d’Égypte », en 2008. Ou encore le patron de la collection Pinault à Venise, Martin Bethenod, pour cogiter autour de la notion d’intertextualité, à l’occasion d’« Art Lovers » en 2014.

Sous le signe de l’ambition muséale

Bien sûr, la grande Catherine sait qu’aujourd’hui la pertinence du sujet ne suffit pas à la réussite d’un projet. Pour boucler le dossier en finesse, il faut du strass, de l’éclat. Mais pas trop. On appelle ça « la force de l’écriture scénographique ». Là, on n’a pas hésité non plus. On a mobilisé les as de la déco, la crème du design d’espace. Matali Crasset, Ettore Sottsass, Nathalie Crinière ou Frédéric Casanova sont là pour ça. Pour que « ça joue »… Et de fait, été après été, le Grimaldi Forum – qui produit chaque année une lecture inédite d’un mouvement artistique majeur ou d’un sujet patrimonial – fait salle comble (50.000 à 70.000 visiteurs en moyenne). L’été dernier était à nouveau placé sous le signe de l’ambition muséale, avec une soixantaine d’œuvres de Francis Bacon présentées par Martin Harrison, auteur du catalogue raisonné de l’artiste. Une expo « lourde », dont le budget s’est élevé à 2,5 M€.

Au bout d’une heure et trois cafés, toujours en terrasse, Catherine Alestchenkoff enchaîne justement sur Bacon, précisant la stratégie de développement culturel d’un Grimaldi Forum « hors les murs ». Elle veut parler de l’exposition qu’elle organise actuellement en collaboration avec le musée Guggenheim de Bilbao, centrée sur les relations du peintre avec l’Espagne (« De Picasso à Velázquez »). Et puis elle voudrait dire un mot aussi sur le concept d’ »Event Factory », en référence à l’univers warholien. Et puis présenter (quand même) le prochain événement estival… Ce sera « Cité Interdite, vie de cour des empereurs et des impératrices de Chine », dont le commissariat sera à nouveau assuré par Jean-Paul Desroches. On pourrait discuter encore longtemps, de l’identité culturelle monégasque, de la communication de marque, de l’espace et de l’histoire, de Fernand Braudel, de la vue sur la Méditerranée… Mais Catherine Alestchenkoff doit encore ficeler un budget, accueillir un club de collectionneurs et… trouver le titre de sa prochaine expo phare !

 

 

Zoom

Dans le cadre de la politique de développement culturel dite « Grimaldi Forum Hors les murs », Catherine Alestchenkoff participe actuellement, en collaboration avec le musée Guggenheim de Bilbao, à une exposition centrée sur les relations de Francis Bacon avec l’Espagne (« De Picasso à Velázquez »). Sur les cimaises ibériques, du 30 septembre 2016 au 18 janvier 2017, une sélection de quatre-vingt-dix tableaux majeurs de l’artiste britannique, dont de nombreuses pièces jusqu’alors à peine montrées, exposées en regard d’œuvres de maîtres classiques qui l’ont influencé, tels Zurbarán, Le Greco ou Goya.

 

À lire

Triptyque. Trois études sur Francis Bacon, par Jonathan Littell. Éditions Gallimard, collection L’Arbalète, 2011.

 

Mémo

L’exposition de l’été 2017, « Cité Interdite, vie de cour des empereurs et des impératrices de Chine », aura pour commissaire Jean-Paul Desroches. Celle de l’été 2018, consacrée à Roy Lichtenstein, sera curatée par Camille Morineau, qui avait dirigé l’accrochage de la rétrospective très « pop » du Centre Pompidou.

 

Grimaldi Forum. 10 avenue Princesse Grace, 98000 Monaco. +377 99 99 20 00. www.grimaldiforum.com

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