Bertrand Scholler ou l’esprit Bellechasse

 Paris  |  4 janvier 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Plus qu’une adresse, le 55Bellechasse est un lieu singulier, parisien mais pas trop, où se croisent des talents hors-frontières. Une galerie d’art contemporain dont l’initiateur, Bertrand Scholler, encourage à « ré-humaniser le marché de l’art ».

Dans le VIIe arrondissement de Paris, quartier cher aux ambassades, non loin de l’ancien couvent des Dames de Bellechasse, est nichée une galerie aux accents très contemporains. Le maître des lieux, Bertrand Scholler, s’y emploie depuis février 2013 « à combiner certaines traditions du métier de marchand d’artistes avec une vision entrepreneuriale et internationale des enjeux qui bouleversent ce métier depuis une dizaine d’années ». L’exercice est ambitieux, qui demande d’ailleurs quelques éclaircissements. Rencontre avec un homme de l’art, défenseur de nouveaux talents et artisan d’histoires exclusives.

55Bellechasse, c’est une jolie adresse, mais au-delà, quelle est la singularité de cette galerie ?

On doit être la seule galerie, assez folle, pour présenter des artistes inconnus en foire. En général, les galeristes y présentent des œuvres relevant du second marché, des valeurs affirmées ou bien des choses très commerciales. Ce n’est pas notre cas, et je crois que notre singularité réside là. C’est une stratégie qui signifie aussi un engagement sur la durée, en faveur d’artistes émergents dont les signatures sont encore assez inédites. Ces artistes, je les réuni deux fois par an, je réexplique alors le propos, qui consiste à fonctionner comme une équipe. Niloufar Banisadr, Pascal Vochelet, Christiann Conradie, Vladimir Sulyagin… Ils sont tous très différents et, pour moi, très complémentaires. Le dénominateur commun, c’est qu’ils ont décidé de dédier leur vie à l’art, dans un engagement total, au point qu’ils ne pourraient sans doute pas faire autre chose.

L’implication, c’est ça « l’esprit Bellechasse » ?

Il y a en effet un « esprit Bellechasse », comme il y a aussi un « contrat Bellechasse », assez différent de ce qui se pratique communément. Ici, on dit aux artistes : « On fait deux métiers avec vous, un métier de galeriste, vous apportez vos tableaux et c’est 50-50, mais dès lors où on dépense de l’argent avec un tiers, un organisateur de foire par exemple, un imprimeur, un encadreur, un tireur de photos, on partage ce coût pour moitié ». Moi, j’avance la totalité de la somme, dette que je récupère sur la part de l’artiste. On est ainsi lié. De fait, le succès ne peut être que partagé.

C’est un contrat où l’on crée de la dette…

Oui, et c’est très impliquant. Pour un solo show, sur une foire comme Art Paris Art Fair par exemple, la moitié du coût de la participation est donc affectée sur la moitié de la part de l’artiste. Vous voyez, je ne suis pas un mécène. La galerie, d’ailleurs, ne possède pas ce qu’elle vend, les œuvres appartiennent aux artistes. On ne multiplie pas ici la mise par trois, quatre ou cinq.

Un mot de votre parcours…

Je suis ingénieur des Mines, j’ai fait l’École du pétrole et des moteurs, et puis Sciences Po, mention « économie et finance ». Mais voilà, j’ai toujours rêvé d’être marchand d’art. Ça va vous paraître une légende urbaine, mais un jour, en me baladant dans Paris, je me suis retrouvé face à des dizaines de tableaux provenant d’un squat d’artistes évacué, des œuvres d’art sur lesquelles les passants marchaient. Chaque jour j’ai séché des cours, retournant dans cette rue pour récupérer des toiles avant le passage des éboueurs. Le virus était là… Ce sont des tableaux que j’ai toujours gardés, sauf un que j’ai à l’époque vendu, mais que j’ai pu racheter des années après en galerie ! Et puis j’ai fait du conseil en stratégie dans divers secteurs, j’ai été directeur du développement du Stade de France à l’international, donc très impliqué auprès de la FIFA, notamment à l’occasion de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, en 2010, ou encore sur le championnat d’Europe en Suisse, en 2008.

Ici aussi vous remplissez les gradins ?

Il y a un lien assez fort entre les stades et les galeries, dont le succès vient de la fréquence et de la diversité de la programmation. Le premier client du stade, c’est le contenu, l’équipe de foot. Le propriétaire du stade loue le lieu et y attire du public. Une galerie, c’est pareil, sauf que le client, c’est l’artiste. La seule différence, c’est qu’au 55Bellechasse on ne pratique pas la stratégie du sold out pour cultiver la rareté et créer des listes d’attente !

La galerie est créée en 2013…

Oui, mais avant je lance un cabinet de stratégie spécialisé là encore dans les stades. J’ai alors pour client la fédération de Turquie de football, et c’est dans l’avion entre Istanbul et Paris, de retour d’une mission, que je rencontre Niloufar Banisadr. Et là, je me dis « c’est tellement bien », que je plonge dans l’aventure. C’est pour cette artiste qu’au départ je crée la galerie, en 2013. Première expo, gros succès, 200 personnes devant la porte. C’est une aventure que je vis aux côtés de mon associé américain, Hans Mautner, ancien banquier, président d’un très gros groupe qui, il y a une quarantaine d’années, achetait déjà Basquiat et Gerhard Richter. Une seule règle, rien au-dessus de 30.000 ou 40.000 $. Ce type incroyable, qui à New York s’est longtemps occupé de la politique d’investissement au département des dessins du MoMA, est aujourd’hui à la tête d’une collection d’art contemporain fabuleuse.

Vous défendez des artistes dont le travail, dites-vous, « sort de l’ordinaire »…

Disons que chacune des voies explorées est très peu empruntée par d’autres. Ça peut être par exemple un mêlange entre abstraction et hyperréalisme, chez Christiann Conradie, un artiste sud-africain qui vit en ce moment au Mexique. « Sortir de l’ordinaire », ça veut dire aussi que l’on vend, mais sans esprit commercial. Vous ne trouverez pas ici de tableaux assortis au canapé.

Vous avez contribué, au cours de ces trois dernières années, à l’émergence de combien d’artistes ?

Sur une vingtaine d’artistes sous contrat, peintres, photographes et sculpteurs, issus d’une dizaine de pays, je dirais que trois ou quatre vivent aujourd’hui de leur art, même si tous vivent pour l’art. La vie d’une galerie s’inscrit dans un temps long. Vous semez et puis vous attendez parfois des années avant que la graine prenne.

On vous voit beaucoup sur les foires…

À la galerie, je monte en moyenne trois expositions par mois, avec des périodes plus denses, d’avril à juin, où l’on peut réaliser un nouvel accrochage tous les quatre jours. Ce qui représente sur l’année plus de cinquante expositions, tant en France qu’à l’étranger. Pour les foires, je pense que nous en sommes à une vingtaine par an, sur un rythme de deux par mois environ. Nous sommes à Bâle, sur le off, avec Scope, cette foire qui a fidélisé depuis vingt ans les galeries qui ne pouvaient pas participer au in d’Art Basel, et où on vend aussi bien à des musées qu’à des collectionneurs. Nous étions à Art Paris Art Fair l’an passé, là on revient d’Art Copenhaguen, fin octobre nous repartons pour Art.Fair à Cologne, juste après Young International Artists à Paris, un très beau rendez-vous aussi. Et puis Contemporary Istanbul en novembre, Arte Fiera à Bologne fin janvier… Comme nous venons d’ouvrir un espace à Miami, l’été dernier, nous allons de là-bas commencer à rayonner, notamment avec Zona Maco, la foire d’art contemporain de Mexico.

Vous dites vouloir « repenser et ré-humaniser le marché de l’art, sans négliger la place de l’argent »…

Vous savez, j’ai mis longtemps à entrer chez Perrotin ou Gagosian. J’ai toujours trouvé les lieux froids, presque arrogants. J’ai été marqué par le bouquin d’Assouline sur Kahnweiler, L’Homme de l’art, où il est question de cette intimité, cette relation particulière de l’artiste au galeriste, ces après-midi passés non pas chez un banquier, mais à l’écoute du temps. Aujourd’hui, on investit, on crée une cote, profitant de l’artiste jusqu’à ce qu’il soit démonétisé. Prenez, par exemple, les prix records pour Christopher Wool. Bien sûr, c’est bien, même si ça reste des lettres sur un fond blanc. En tout cas, ça illustre ce qui n’est pas humain dans ce marché, où il n’y a aucune rationnalité. Et ça, c’est très injuste pour les artistes qui bossent, les artistes qui cherchent. Parce que pour trouver, il faut aussi des coups de pouce. Pour moi, la seule chose qui vaille, ce sont les artistes en adéquation avec l’époque, plus qu’avec le marché. Mais c’est vrai, je n’oublie pas que cela reste un business.

À propos, justement, les œuvres que vous défendez sont proposées dans quelle gamme de prix ?

De 500 à 3.000 € vous trouvez des tirages de jeunes photographes, l’offre pour des artistes plus confirmés tourne autour de 20.000 €. Pour la peinture, la fourchette va de 5.000 à 15.000 €, avec des pointes à 25.000 pour trois de nos artistes, Niloufar Banisadr, qui rayonne aujourd’hui dans le monde entier à partir d’une petite galerie, Pascal Vochelet et David Ramirez-Gomez, un Colombien qui vit au Danemark. Ce sont nos trois locomotives, très impliquées, un peu à l’image des sportifs de haut niveau.

Vous collaborez avec d’autres galeries, en France et à l’étranger. Travailler en réseau, aujourd’hui, est devenu nécessaire ?

Là, on est au cœur de la stratégie. Face aux bons contenus, il y a deux solutions, envoyer en foire, où le coût d’acquisition d’un client est énorme, 40.000 € en moyenne pour la location d’un stand. Ce qui représente en gros 60.000 visiteurs, mais seulement 10.000 qui jettent un coup d’œil, 2.000 qui rentrent, et finalement tout juste 200 qui échangent vraiment avec l’artiste. Si vous faites tourner cette exposition avec des galeries en réseau, avec à chaque fois un nouveau vernissage à 150 personnes, le coût d’opportunité est génial. C’est d’ailleurs pour ça qu’on commence à Bilbao mi-octobre, l’idée étant d’être moins dépendant des foires. Réunir une dizaine de lieux en Europe continentale, sous la forme d’un GIE, un groupement d’intérêt économique, c’est s’offrir à dix une foire itinérante à l’année pour le prix d’un seul stand. Et au meilleur moment, puisque vous ferez la belle saison à Paris, en mai et juin, alors qu’à Noël mieux vaut être à Vienne.

Le Club 55Bellechasse, c’est quoi, au juste ?

C’est un lieu qui, à chaque fois qu’il est inutilisé, est perdu. Alors on y partage des soirées et des brunchs singuliers autour de repas chics et diététiques… avec du vin ! Un lieu où l’on se parle et où l’on s’écoute, sur des thèmes en rapport avec l’accrochage, « oser se dévoiler », « le trop »… Un lieu avec plein de convives qui, sans nécessairement acheter de l’art d’ailleurs, sont prêts à soutenir l’aventure.

Les trois clés pour constituer une collection ?

Avoir confiance en son galeriste, celui qui se bat pour faire émerger, non pas le produit financier, mais l’artiste qui fera date dans l’histoire de l’art. Acheter peu, mais bien. Et puis, un dernier conseil, pour reprendre le titre du livre de Susanna Tamaro, « va où ton cœur te porte ». À quoi j’ajouterais « et ta bourse t’accompagne » !

 

Galerie 55Bellechasse. 55 rue de Bellechasse, Paris VIIe. 01 75 57 39 39. Et 7111 Noth Miami Avenue, 33150 Miami, Floride. www.galerie55.com

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