Data : Robert Mapplethorpe, un marché qui se stabilise

 Paris  |  27 décembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Le « peintre sculpteur », encore abordable aux enchères, connaît un marché en voie de stabilisation, malgré de grandes disparités. Tout en restant encore largement vendu aux États-Unis…

Robert Mapplethorpe naît le 4 novembre 1946 dans l’État de New York, au sein d’une famille catholique d’origine anglo-irlandaise. Il est le troisième d’une fratrie de six enfants. Il passe son enfance à Floral Park, cité du Queens (New York) où il fréquente la paroisse Our Lady of the Snows. « Enfant, j’étais catholique et j’allais à l’église tous les dimanches. Une église a une certaine magie et un certain mystère pour un enfant. Cela montre encore aujourd’hui comment j’organise les choses » (Deborah A. Levinson, Robert Mapplethorpe’s extraordinary vision).

En 1963, Robert Mapplethorpe entre au Pratt Institute, à Brooklyn. D’abord, et manifestement pour plaire à son père, il suit des cours de design publicitaire. Mauvaise pioche. Il en est renvoyé deux ans plus tard et porte alors son intérêt plutôt vers les arts plastiques — dessin, peinture, sculpture. Il réalise à cette époque des collages volontiers surréalistes, concomitamment à sa découverte du cannabis et du LSD. Il rencontre Patti Smith, avec qui il se lie d’amitié — après une courte idylle.

À cette époque, Robert Mapplethorpe est largement marqué par Marcel Duchamp et Joseph Cornell : il poursuit sa pratique du collage, mais réalise également des boîtes, des installations et des pièces d’autels, influencées par son enfance catholique, mais aussi la magie noire.

À la fin des années 1960, Robert Mapplethorpe est fasciné par l’avant-garde new-yorkaise. Il fréquente notamment les clubs près d’Union Square, comme le Max’s Kansas City ou le CBGB, où se retrouvent les membres de la Factory ; Andy Warhol lui-même, mais aussi Gerard Malanga ou Candy Darling.

D’après Patti Smith, ce n’est qu’au début des années 1970 que Robert Mapplethorpe commence la photographie. Son intérêt pour le médium est indissociable de ses visites au Metropolitan Museum (New York) ; visites auprès de John McKendry, conservateur des dessins et de la photographie, qui lui permet de découvrir l’histoire de la photographie. Ce dernier lui offre également un Polaroid et des pellicules. L’artiste déclarera à ce propos, quelque temps avant son décès : « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de regarder, de créer une sculpture » (Janet Kardon, « Robert Mapplethorpe interview », 1988). Son rapport à la photographie est ainsi, sculptural, tant par l’importance accordée aux volumes qu’à la sensualité des surfaces.

En 1972, c’est Sam Wagstaff qui entre dans la vie du photographe. Ce riche amateur l’incite à développer sa pratique, notamment à réaliser des Polaroïds grand format ; il lui offre un loft au 24 Bond Street, ainsi qu’un appareil photo Hasselblad. Leur relation, d’abord amoureuse, deviendra amicale par la suite. La première exposition de Polaroïds de Robert Mapplethorpe a lieu à la Light Gallery de New York, en 1973.

En 1975, Robert Mapplethorpe signe la photo de couverture du disque de Patti Smith, Horses. La seconde moitié des années 1970 voit changer l’iconographie du photographe. Il shoote de plus en plus d’images sur le thème du sadomasochisme homosexuel. À la fin de la décennie, son attention se porte plutôt sur des portraits d’Africains-Américains. En 1979, Robert Mapplethorpe commence sa collaboration avec Tom Baril, qui développera ses photos jusqu’à sa mort.

L’année 1980 marque sa rencontre avec Lisa Lyon, la première championne du monde de bodybuilding, au cours d’une fête à New York. Rencontre fructueuse puisque le photographe tirera son portrait à maintes reprises, avec notamment une publication dans Artforum en 1980, dans Elle en 1983, et une exposition à la galerie Léo Castelli la même année.

En 1982, Robert Mapplethorpe vend sa collection de photographies anciennes chez Sotheby’s à New York. Il continue néanmoins à collectionner, entre autres, la verrerie vénitienne des années 1950 et les céramiques scandinaves. En 1985, il commence à produire des tirages platine. Parallèlement, il multiplie les projets. En 1986, Robert Mapplethorpe crée par exemple les décors pour Portraits in Reflection, une chorégraphie de Lucinda Childs au Joyce Theater (New York).

Malheureusement, les choses se gâtent. En septembre 1986, alors qu’il est hospitalisé pour une pneumonie, les médecins le déclarent atteint du sida. Son compagnon Sam Wagstaff décède de la même maladie un an plus tard. Cette disparition incitera le photographe à créer la Robert Mapplethorpe Foundation, une organisation caritative destinée à financer la recherche contre le sida, ainsi que des projets photographiques. Mapplethorpe décède le 9 mars 1989.

1988, première rétrospective au Whitney

C’est clairement dans la seconde moitié des années 1970 que s’est cristallisé l’intérêt porté au travail de Robert Mapplethorpe. En 1977, à New York, la Holly Solomon Gallery organisait une première exposition de ses photographies et The Kitchen présentait « Erotic Photos », alors que Robert Mapplethorpe multipliait ses prises de vue érotiques. La même année, il participait à la Documenta 6 de Cassel. En 1978, le musée Chrysler de Norfolk publiait le premier catalogue jamais consacré à Mapplethorpe. Et la même année, la Robert Miller Gallery devenait son marchand exclusif.

L’une de ses premières expositions monographiques d’envergure a lieu à l’Institute of Contemporary Art de Londres, en 1983. Il a cependant fallu attendre 1988 pour que la première rétrospective de son œuvre soit inaugurée au Whitney Museum (New York). Rétrospective à laquelle Robert Mapplethorpe dut se rendre, pour la soirée de vernissage, en fauteuil roulant, alors affaibli par le sida.

Ses expositions ont ensuite connu un nouveau souffle à la fin des années 1990, pour atteindre un pic en 2009, année marquant le vingtième anniversaire de sa disparition. Cette année-là, six galeries et huit musées organisaient des expositions monographiques, parmi lesquelles « Robert Mapplethorpe, La Perfezione nella Forma » à la Galerie des Offices (Florence), « Polaroids: Mapplethorpe » au Mary & Leigh Block Museum of Art (Evanston) ou « Robert Mapplethorpe – Photographs » à la National Gallery of Slovenia (Ljubljana).

Depuis 1977, les photographies de Robert Mapplethorpe ont été exposées dans plus de 700 expositions, dont 155 étaient monographiques — 22 % du total, un résultat considérable. Aussi bien exposé en musée (52 % de ses expositions) qu’en galerie (42 %), Robert Mapplethorpe a pu compter sur le soutien de marchands de choix, à l’instar des galeries Weinstein, Sean Kelly, Baldwin, Fay Gold et Fraenkel.

Robert Mapplethorpe est largement reconnu sur la scène internationale. Une quarantaine de pays ont accueilli ses photographies pour des expositions, et ses œuvres ont intégré une quarantaine de collections institutionnelles disséminées dans une douzaine de pays. Pourtant, il reste bien un enfant des États-Unis, qui ont accueilli 45 % des expositions lui étant consacré — avec une part moindre de solo shows, 18 % seulement. Les institutions les plus enclines à exposer son travail furent new-yorkaises : le Leslie Lohman Museum, le Whitney Museum of American Art et le MoMA PS1.

C’est auprès de son modèle Andy Warhol que l’on a le plus souvent retrouvé Robert Mapplethorpe ; après, ce sont les grands photographes américains, et en premier lieu Cindy Sherman, Nan Goldin, mais aussi Man Ray.

Côté presse, la couverture médiatique de Robert Mapplethorpe a connu une croissance plutôt stable ces 25 dernières années, hormis deux pics. Le premier, en 1989, suite au décès de l’artiste. Le second, en 2010, après quelques bons résultats aux enchères. Depuis, le nombre d’articles publiés à propos de Robert Mapplethorpe s’est stabilisé autour des 800 parutions par an. Seulement un quart de ces articles est publié aux États-Unis, les autres pays phares étant le Royaume-Uni (10 %), l’Allemagne (7 %) ou l’Italie (6,7 %). Les plumes les plus prolifiques à son sujet ont été Kenneth Baker (The Telegraph), Randy Kennedy (AL), James Adams (The Globe et Mail), Jonathan Jones (The Guardian).

Un portrait de Warhol pour 560.000 $

« J’ai une admiration sans limite pour le corps nu. Je le vénère », déclarait Robert Mapplethorpe. Ces corps nus ont fait sa renommée, pourtant, ses œuvres les plus prisées – certains de ses portraits, certes – sont surtout ses fleurs, suggestives mais épurées ; peut-être moins agressives pour les collectionneurs que son approche de la sexualité. Son record va ainsi à un portrait de Warhol réalisé en 1987, vendu 560.000 $ sur une estimation haute de 300.000, chez Christie’s à New York le 17 octobre 2006. Cet exemplaire unique avait été adjugé au décuple de ses versions multiples.

Ces variations de prix ne sont pas inhabituelles. La différence enregistrée entre deux clichés de Man in Polyester Suit (1980), #7/15 et #1/15, vendus respectivement 478.000 $ en octobre 2015 chez Sotheby’s New York et 388.000 $ en novembre 2015 chez Christie’s Paris l’atteste.

Depuis 1989, quelque 2.200 œuvres de Robert Mapplethorpe ont été proposées à la vente. Le marché de ses photographies reste abordable : près de la moitié de ses œuvres ont été acquises pour moins de 10.000 $. Un quart sont restées sans acquéreur. Le taux d’invendu des tirages de Robert Mapplethorpe a eu tendance à augmenter avec le temps, conséquence directe de la croissance du nombre de ses photographies proposées aux enchères chaque année — une centaine de lots par an entre 2000 et 2009, et 125 en moyenne depuis.

Les résultats de ses œuvres aux enchères varient, du fait de belles adjudications. Un pic en 2006 (2,6 M$), qui s’explique par le bon résultat du portrait d’Andy Warhol ; en 2010 (2 M$), suite à la vente de deux Calla Lily (1984) chez Christie’s New York pour 270.000 et 220.000 $ au cours de la même vacation ; en 2016 par la cession de Flag (1989), échangée en octobre dernier chez Chrisite’s pour 400.000 $ — la seconde meilleure performance d’une photographie de Robert Mapplethorpe aux enchères.

Comme le révèle ces résultats, c’est bien Christie’s qui mène la danse. L’auctioneer, du haut d’un volume d’affaires de 12,5 M$, a raflé 46 % du marché de Mapplethorpe en ne cédant que 32 % de ses lots. Il est talonné par Sotheby’s (27 % du marché de l’artiste, pour 21 % des lots cédés) et Phillips (15 % pour 14 % des lots adjugés). Les États-Unis, sans grande surprise, demeurent le lieu privilégié par les maisons de ventes pour céder les tirages de Mapplethorpe. Soit 72 % du volume d’affaires de l’artiste, pour 61 % des lots cédés.

Le marché de Robert Mapplethorpe, grande figure de la photographie,  reste donc encore abordable, malgré de grandes disparités. Depuis 2007, ses tirages se sont stabilisés autour d’un prix moyen de 15.000 $.

 

 

Verbatim

« Mapplethorpe est un artiste puissant : peu d’œuvres ont connu un tel retentissement au-delà de la sphère artistique, car il a décadenassé des interdits sociaux. Armé d’un œil esthétique au scalpel et d’une grande culture visuelle, il a révélé trois tabous de la société américaine : la violence, l’homosexualité et les relations interraciales… dont les stigmates demeurent. Mapplethorpe a forcé un débat, historique et toujours contemporain, contre la censure artistique, bien sûr, mais surtout sociale. Son œuvre, si actuelle dans son propos engagé, ne pouvait que profondément renforcer les valeurs de tolérance et d’ouverture que je souhaite véhiculer avec le Musée ».

Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal

 

 

Mémo

« Focus : Perfection. Robert Mapplethorpe », jusqu’au 22 janvier 2017. Musée des beaux-arts de Montréal. 1380 rue Sherbrooke O, Montréal (Québec), Canada. www.mbam.qc.ca

 

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