Trent Morse : le stylo à bille, un sérieux medium pour la création

 New York  |  27 décembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Avec la présentation de 30 artistes du monde entier, Ballpoint Art, le premier livre sur l’art créé avec des stylos à bille, vient d’être publié. Des chefs-d’œuvre avec un outil humble, des portraits denses et des dessins abstraits… AMA a rencontré l’auteur de cette somme, Trent Morse, basé à Brooklyn.

Quelle est votre formation ?

J’ai toujours été très intéressé par l’art. J’aimais dessiner de petits bonhommes en bâtonnets, des scènes de guerre et des déserts islandais lorsque j’étais enfant à Tacoma, à Washington, où j’ai grandi. J’ai étudié le design graphique au lycée et à l’University of Washington, où je me suis passionné pour l’histoire de l’art et j’ai d’ailleurs changé ma matière principale, même si une licence en histoire de l’art ne débouchait pas vraiment sur un avenir professionnel. J’ai étudié pas mal de sujets différents là-bas, de l’art tribal à l’art contemporain de la côte Ouest. Après l’université, j’ai passé un an à Gunagzhou, en Chine, à enseigner l’anglais et j’ai écrit mes premiers papiers journalistiques pour le magazine That’s Gunagzhou. Lorsque je suis revenu aux États-Unis, j’ai travaillé dans une galerie à Seattle et un peu plus tard dans un laboratoire photo à Portland, dans l’Oregon. Puis, j’ai déménagé à New York pour mon master d’écriture non-fictionnelle au Sarah Lawrence College, où j’ai écrit une thèse en journalisme sur des artistes new-yorkais focalisés sur les célébrités. Après cela, j’ai commencé à écrire des articles pour Saatchi Online Magazine, dont le nom actuel est Saatchi Art. Je suis aussi devenu responsable de la rubrique art pour un journal de Brooklyn, le WG News+Arts, qui m’a mené à devenir rédacteur à ARTnews.

Quelle a été votre expérience de critique pour ARTnews ?

Cela a été une très belle expérience. J’ai vraiment appris beaucoup sur le journalisme et l’écriture, comment par exemple ouvrir un paragraphe ou comment raconter une histoire, quelles citations utiliser, etc. Le rédacteur en chef me donnait des retours très précieux. Et j’ai adoré travailler avec les rédacteurs juniors et seniors. Aussi, cela m’a permis de rencontrer beaucoup de critiques d’art. Et c’est ainsi que j’ai rencontré l’éditeur de mon livre.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire un ouvrage sur la création artistique au stylo à bille ?

Tout a commencé à ARTnews avec un article, en 2013, que m’avait commandé mon rédacteur en chef, Robin Cembalest, sur des œuvres d’art réalisées à l’encre contemporaine. J’étais un peu paniqué par l’ampleur du sujet, car les encres peuvent aussi comprendre l’encre indienne, les tatouages et beaucoup d’autres choses. Assez tôt cependant j’ai réalisé que beaucoup d’artistes auxquels je m’intéressais utilisaient les stylos à bille, alors j’ai trouvé l’axe de mon article. Celui-ci a fini par devenir un article de tête en janvier 2014 et a été publié en ligne, comptabilisant des tonnes de clics. Puis, un éditeur m’a contacté pour faire un livre, mais il voulait un ouvrage sur la pratique. Comme je ne suis pas artiste, je suis finalement tombé sur Laurence King, qui fait de superbes livres avec un très beau graphisme et pour un prix raisonnable. Je voulais que le livre puisse toucher un large public, au-delà du monde de l’art, car les stylos à bille sont utilisés par tout le monde.

Comment avez-vous procédé à la sélection de ces 30 artistes ?

Ça a été un processus intense. Nous voulions avec l’éditeur un angle international, et il y a eu plein de très bons artistes américains que je n’ai pas pu inclure dans le livre. Je voulais aussi parler des artistes connus, des artistes en milieu de carrière et de l’art brut. Puis, avec la structure du livre divisée en deux sections — « Spaces & Structures » et « Creatures & Characters » — j’ai dû équilibrer le nombre d’artistes entre les deux catégories. Il y avait déjà beaucoup de noms que je voulais inclure dans mon article pour ARTnews, mais j’en ai ajouté un bon nombre. Certains ont été recommandés par Richard Klein, qui a curaté l’exposition « Ballpoint Pen Drawing Since 1950 », en 2013 à l’Aldrich Contemporary Art Museum, dans le Connecticut, qui était la première et probablement la seule grande exposition dans un musée consacrée à ce sujet. En outre, le galeriste new-yorkais Kerry Schuss, qui avait présenté une exposition de groupe dans sa galerie en 2003, intitulée « Ballpoint Inklings », m’a donné quelques noms. Les artistes eux-mêmes m’ont aussi fait des recommandations, comme pour Lori Ellison, dont on m’avait beaucoup parlé à New York. Ou encore Butt Johnson, qui réalise des dessins surréalistes et des dessins techniques en incorporant des algorithmes et des formes abstraites.

Pourquoi avoir créer deux catégories dans ce livre ?

Tous utilisent le même médium. Alors, j’ai décidé de le catégoriser par sujets : une catégorie figurative avec des personnes, des animaux et des monstres pouvaient retenir l’attention d’un grand public (« Creatures & Characters »). L’autre section, « Spaces & Structures », est plus fluide, avec de l’art abstrait coexistant avec des dessins d’architecture. Et puis les deux catégories semblaient assez bien faire écho à ce que, d’ordinaire, les gens gribouillent avec leur stylo à bille. À l’origine, il y avait trois sections. La troisième était « Outsider Artists » (artistes de l’art brut), mais je ne voulais pas les classer à part. J’ai décidé de les ranger avec des artistes de premier ordre, pour que l’œil puisse comparer différents artistes, reconnus ou autodidactes… et voir comment ils se confrontaient les uns aux autres.

Quelle a été la plus grande difficulté et comment l’avez-vous surmontée ?

Deux problématiques sont apparues. La première difficulté était de parler de l’art brut, avec des artistes comme Beverly Baker et Melvin Way, qui n’étaient pas disponibles ou n’étaient pas stables. Alors, j’ai parlé avec des gens qui pouvaient témoigner de leurs processus créatifs. Melvin Way avait travaillé avec certaines personnes dans un centre d’art thérapie, à New York. Pour Beverly Baker, je me suis entretenu avec sa soeur et sa mère, quelqu’un aussi qui a fait de l’art thérapie avec elle. Une autre difficulté a été de réunir les artistes les plus connus, comme les frères Chapman ou Rita Ackermann, qui étaient au début réticents à participer au livre. Mais après leur avoir expliqué qu’il y aurait un panorama de l’histoire de l’art du stylo à bille, et après leur avoir donné une liste d’artistes, ils étaient finalement heureux d’y participer. Jake Chapman fut particulièrement difficile à joindre, parce qu’il était engagé dans beaucoup de projets en même temps, mais il a accepté à la toute dernière minute.

Quel a été le moment le plus mémorable dans la préparation de ce livre ?

Je suis allé voir l’exposition de Il Lee à Art Projects International. Je me suis rendu compte, en voyant son travail, combien son art était épique et magnifique. Ce fut un moment mémorable. J’espère que mon livre, qui reproduit son travail avec des plans détaillés, pourra aider les lecteurs à pleinement l’apprécier aussi.

Que pensez-vous de l’art du stylo à bille dans le monde de la création contemporaine ?

Les artistes empruntent tous des directions différentes. Par exemple, Rebecca E. Chamberlain m’a confié qu’elle n’utiliserait plus l’encre des stylos à bille parce que trop fragile, même si elle adore l’encre du bic. Mais il y a aussi des puristes, comme Dawn Clements et Marlene McCarty, qui utilisent toujours le stylo à bille et l’envisage comme un outil conceptuel qu’ils peuvent saisir de leurs mains. Je pense que l’art du stylo à bille permet une grande variété, si les artistes continuent à l’utiliser de manière singulière. C’est ainsi que le stylo à bille sera plus largement accepté comme un médium sérieux. Au final, les gens vont devenir nostalgiques des lignes, des images ou des notes dessinées à la main, parce que les smartphones sont si largement utilisés. Avec un peu de chance, les stylos peuvent aussi devenir plus stables, parce que dans les stylos à bille, il n’y a pas d’encre en réalité, il y a une solution à base de teinture. Aujourd’hui, des encres anciennes figurent dans certains stylos, que de plus en plus d’artistes commencent à utiliser.

En un mot, qu’espérez-vous susciter, auprès des lecteurs, avec ce livre ?

De manière générale, j’espère restituer dans ce livre la voix des artistes. C’est pour cette raison que j’ai réalisé tant d’interviews et que j’ai utilisé beaucoup de citations. Je veux saisir leurs idées, autant que possible, et les transmettre avec leurs propres mots. En résumé, j’espère que les lecteurs pourront voir qu’un stylo à bille tout bête est un médium sérieux pour l’art.

Quelle a été votre expérience à Introspective Magazine ?

J’adore ce travail, car j’apprends beaucoup sur l’architecture intérieure et le design. Le magazine fait partie de la compagnie 1stdibs, qui a pour but de reproduire numériquement le célèbre marché aux puces de Paris, en mêlant des antiquités haut de gamme avec de l’art et, de plus en plus, des meubles contemporains. Cela a été fascinant pour moi de me concentrer sur le mobilier et son histoire, car je viens de l’édition d’art. Aussi, j’adore l’expérience de la collaborations avec beaucoup de journalistes pointus qui écrivent aussi pour The New York Times et Architectural Digest. C’est une publication hebdomadaire en ligne, mais le traitement de l’information est similaire à un magazine papier. Notre processus de travail est très intense et concentré. L’entreprise est aussi très intéressante, car c’est une société technologique qui regarde vers l’esthétique, les antiquités, le design et l’art contemporain.

Quels sont vos projets ?

Je suis enthousiaste à l’idée de faire une petite pause après ce livre. Le prochain gros projet serait d’organiser une exposition d’art du stylo à bille, en vrai, en accrochant le travail des artistes du livre sur les murs. Je suis super excité à ce propos ! Ce serait un véritable challenge, parce que je n’ai curaté qu’une seule exposition d’art dans ma vie. Je voudrais aussi continuer à écrire pour ARTnews. Et j’espère écrire davantage d’articles sur le mobilier contemporain et ensuite, probablement, faire un livre sur ce sujet.

 

 

Mémo

Trent Morse est critique d’art et journaliste pour  ARTnewsArt+Auction, Saatchi Art et d’autres publications depuis des années. Il est aujourd’hui rédacteur en chef du magazine Introspective.

Ballpoint Art, par Trent Morse. Laurence King Publishing, 2016, 176 pages.

Tags : , , ,

Ad.