Data : Ferdinand Hodler, un Suisse aux enchères

 Paris  |  24 novembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Il est l’un des peintres suisses les plus connus, aux côtés de Félix Vallotton, de Cuno Amiet et de Paul Klee… Coup de projecteur sur Ferdinand Hodler, chantre du « parallélisme » et inoxydable gloire helvète.

 

Ferdinand Hodler naît le 14 mars 1853 à Berne (Suisse). Son père, Johann Hodler, ébéniste, peine à joindre les deux bouts pour une fratrie de six dont Ferdinand est l’aîné. Sa mère Margareta travaille comme cuisinière. À huit ans seulement, il a déjà vu son père et deux de ses frères succomber à la tuberculose. Sa mère, remariée au peintre décorateur Gottlieb Schüpbach, meurt à son tour de la tuberculose en 1867. Ferdinand a douze ans, il reprend l’atelier du peintre pour faire vivre la famille. Il esquisse des « vues de Suisse » fabriquées en série pour les touristes à Thoune. La tuberculose continuera à frapper, inlassablement, donnant au peintre une proximité forte avec la mort. Tous ses frères et sœurs ont succombé à la maladie.

En 1872, Ferdinand Hodler s’installe à Genève, où il demeurera jusqu’à sa mort. Ses premières toiles sont réalistes, typiques de l’école suisse. Il vénère Gustave Courbet. Un voyage en 1878 en Espagne lui ouvre de nouveaux horizons ; il adopte un chromatisme plus léger, à dominante gris clair contrastant avec les couleurs ocres de ses premières réalisations. Progressivement, son rapprochement au symbolisme le couronne de succès. En 1890, Ferdinand Hodler peint une ambitieuse composition, La Nuit (aujourd’hui au Kunstmuseum de Bern), sa première toile de grand format où il se représente arraché au sommeil par le fantôme de la mort et entouré de corps nus, enlacés et lascifs. Il présente la toile au Salon du Champ-de-Mars en 1891, œuvre qui frappe Pierre Puvis de Chavannes, la référence du peintre, dont Hodler a retenu la leçon : utiliser toutes les formes et les couleurs comme éléments décoratifs fondamentaux.

De son vivant, Ferdinand Hodler a embrassé le scandale. D’abord en exposant La Nuit au Salon du Champ-de-Mars. Si la toile a assis la réputation du peintre symboliste en suscitant notamment une défense acharnée de Puvis de Chavannes, elle a quand même fait couler beaucoup d’encre avant d’être refusée quelque mois plus tard — par le président du conseil municipal de Genève — au Musée Rath. Diverses expositions ont aussi été très mal reçues par le public, comme une vaste exposition monographique dévoilée au public à Berne en 1887.

La fin du XIXe siècle consacre Ferdinand Hodler le paysagiste. Ses toiles deviennent plus colorées et expressionnistes ; elles proposent une stylisation forte du paysage, s’approchant de visions utopiques. Ferdinand Hodler continue aussi à représenter la vie contemporaine et des sujets banals qui font sa renommée, à l’instar de Étudiant à Iéna (1908) ou ses célèbres cherons — aujourd’hui au musée d’Orsay. En 1896, il enseigne à l’École des Arts et Métiers de Fribourg, sur invitation de Léon Genoud. Il prononce à la Société des Amis des Beaux-Arts de Fribourg sa conférence sur La Mission de l’artiste, en mars 1897, où il expose sa vision de l’art, plus particulièrement sa théorie du parallélisme, la répétition de formes semblables qui « [si elle] n’est pas la dominante, est alors un élément d’ordre » du tableau. Ce parallélisme est plus qu’un simple agencement formel, il s’agit plutôt d’une pensée morale et philosophique, reposant sur le constat que la nature a un ordre, fondé sur la répétition. Cette conférence est publiée dans La Liberté de Fribourg quelques jours après son exposé.

S’il peine à percer en France, où l’on reproche son expressionnisme, Ferdinand Hodler est considéré comme l’un des plus éminents peintres suisses, ce que le pays lui rend bien. En avril 1908, le tableau Le Bûcheron est choisi par l’artiste, à la demande de la Banque Nationale Suisse, pour figurer au dos des billets de 50 francs — une série en circulation de 1911 à 1958, mais qui décevra le peintre par la médiocre qualité de sa reproduction. Par ailleurs, il est membre de nombreuses sociétés artistiques et le Kunstmuseum de Bern fait l’acquisition de quatre œuvres symbolistes majeures, en 1901 — La Nuit (Die Nacht), Le Jour (Der Tag), Les Âmes déçues (Enttäuschte Seelen) et Eurythmie.

En 1914, Hodler dénonce le pilonnage effectué par l’artillerie allemande sur Reims — en étant cosignataire de la « Protestation de Genève » —, ce qui lui vaut d’être rayé de toutes les sociétés artistiques allemandes. Pire, il perd sa maîtresse Valentine Godé-Darel en 1915, amante qu’il aura peinte à diverses reprises : Valentine Godé-Darel malade (1914), Valentine Godé-Darel mourante (1915) et Valentine Godé-Darel sur son lit de mort (1915). Lui-même disparaît dans une certaine solitude, le 19 mai 1918 à Genève.

Symbole de l’identité suisse

Ferdinand Hodler a connu la renommée de son vivant, comme témoigne le fait qu’il a été l’invité d’honneur de la Sécession viennoise de 1904, avec 31 tableaux exposés à la clef. Cet événement lui a offert une notoriété internationale qui ne l’a plus quitté. Depuis 1971, les œuvres de Ferdinand Hodler ont été montrées à près de 200 reprises — 22 % dans le cadre d’expositions monographiques. Essentiellement exposé en Suisse, aux États-Unis et en Allemagne, puisque ces trois pays ont accueilli près de trois expositions sur quatre, Hodler a tout de même été montré dans une vingtaine de pays, très majoritairement en Occident.

C’est bien en Suisse qu’il est le plus célébré. Le pays a accueilli 44 % des expositions de Ferdinand Hodler. Parmi les plus notables, une rétrospective à la fondation Beyeler et « Ferdinand Hodler. Die Wahrheit » au Kunsthaus de Zurich en 2013, « Ferdinand Hodler. Œuvres sur papier » au MAH – Musée d’art et d’histoire de Genève, ou encore « Ferdinand Hodler. Eine symbolistische Vision » au Kunstmuseum de Berne en 2008. Le pays ne cesse de réécrire l’histoire de l’un de ses plus éminents peintres, d’autant plus que les musées de Bâle, de Genève, de Zurich et de Berne conservent des ensembles particulièrement importants de ses œuvres. En Suisse, Zurich et Berne ont accueilli plus de 40 % des expositions du peintre ; le Kunsthaus de Zurich a exposé à lui seul Hodler à près de 20 reprises. Déjà en 1920, pour la première participation de la Suisse à la Biennale de Venise, le pavillon national était presque exclusivement constitué de tableaux du peintre bernois. En outre, la fondation Pro Helvetia utilise Hodler comme symbole à l’étranger de l’identité suisse. Depuis les années 1970, elle a financé de multiples expositions en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, au Japon, etc.

On a d’ailleurs souvent retrouvé Ferdinand Hodler exposé auprès de ses compatriotes, à l’instar de Félix Vallotton ou du symboliste Cuno Amiet, même si on le montre plus volontiers auprès de Paul Klee, Pablo Picasso ou Edvard Munch.

Hors de Suisse, les expositions monographiques sont tout de même plus éparses : « View To Infinity » à la Neue Galerie (New York) en 2012 ou « A Symbolist Vision » au Musée des Beaux-Arts de Budapest en 2008. Auparavant, deux rétrospectives notables ont été organisées. La première, dévoilée au musée d’Orsay (Paris) en 2007 était soutenue par la fondation Pro Helvetia ; la seconde a été montrée au Musée municipal de La Haye en 2004. Le même musée avait déjà présenté une rétrospective au public en 1999.

La couverture médiatique croissante de Ferdinand Hodler suit le rythme de ses expositions, qui s’accélère. Exposé dans moins d’une poignée d’expositions par an dans les années 1990, Ferdinand Hodler est montré dans une dizaine tous les ans depuis 2010. Alors que l’on comptait une trentaine d’articles par an à propos de l’artiste, on en dénombre dix fois plus depuis 2010.

Une nouvelle fois, la nation reconnaissante chérit son champion, puisque 65 % des articles publiés à propos de Ferdinand Hodler sont parus en Suisse, notamment par les plumes de Sabine Altorfer et Christoph Heim. Le Neue Zürcher Zeitung, le Berner Zeitung, le ddeutsche Zeitung et Der Bund ont représenté 20 % de sa couverture médiatique.

Un marché très national

Côté marché, si la cote de Ferdinand Hodler a franchi un palier aux enchères à partir de 2005, elle semble plutôt stagnante depuis, quoique volatile. La période coulant de 2005 à 2011 a été tonitruante avec plus de 100 lots présentés tous les ans  et des prix moyens élevés : 300.000 $ et 270.000 $ en 2006 et 2007, 163.000 $ en 2011. Ces bons résultats étaient le signe d’un marché vigoureux porté par des lots phares. Après, les choses ont semblé devoir se tasser ; moins d’œuvres à la vente et à des niveaux de prix moins élevés. En 2015, la pire année de l’artiste sur la décennie, une soixantaine de lots ont été présentés aux enchères pour un ridicule volume d’affaires de 253.000 $. Cette année contraste avec 2013, un excellent cru avec un prix moyen dépassant les 200.000 $. Cela est largement imputable à quelques ventes, dont un coup de marteau frappé à Zurich chez Sotheby’s à 10 millions de francs suisses (7,3 M$) pour le paysage Montanalandschaft Mit Becs de Bosson (1915). Cette année-là, Christie’s n’était pas en reste puisqu’elle adjugeait en décembre, et dans la même ville, Der Traum des Hirten (1896) à 2,88 millions de francs suisses (2,7 M$). Cette délicate toile représentant un berger transi, surplombé par un ciel habité de femmes nues — qui avait fait parler d’elle lors de sa première apparition à l’Exposition Nationale suisse de 1896 (Genève) —, est aujourd’hui visible au Met Museum (New York). Un an plus tôt, le 24 septembre 2012, la même maison cédait Kastanienallee bei Biberist (1898) pour 5,4 millions de francs suisses (4,8 M$), aujourd’hui la quatrième meilleure adjudication de l’artiste.

C’est bien chez la concurrente Sotheby’s qu’il faut aller chercher les meilleurs résultats. Le record pour une œuvre de Ferdinand Hodler remonte à 2007, quand la maison cédait dans son antenne zurichoise Der Genfersee von Saint-Prex aus (1901) pour 10,9 millions de francs suisses (7,9 M$). La toile représente une succession de paysages stylisés (prairie, mer, montagnes), aux couleurs vives, œuvre marquée par le parallélisme si caractéristique de Hodler. En 2011, Sotheby’s frappait à nouveau fort en cédant Genfersee Von Chexbres aus pour (6,7 M$).

Le marché de Hodler reste très national, tout en étant dominé par Christie’s et Sotheby’s. Les deux maisons ont raflé presque les trois quarts du volume d’affaires de l’artiste en dispersant moins d’un tiers de ses œuvres. En Suisse, le marché de Ferdinand Hodler a dépassé les 170 M$ depuis 1990, soit 97 % du total. La maison la plus active est sans doute Dobiaschofsky, qui a cédé près de 300 lots de l’artiste (18 % du total), mais ne récoltant que 800.000 $ en surestimant assez fréquemment ses œuvres. Kornfeld se place sur un segment plus haut de gamme. La maison bernoise a dispersé environ 160 lots pour 23 M$ (17 % du total).

Une peinture de Ferdinand Hodler s’échange en moyenne pour 750.000 $, même s’il est encore possible de trouver des lots à moins de 100.000 $. Ce médium a représenté 99 % du volume d’affaires de l’artiste. Un dessin, plus abordable, se vend en moyenne à 8.000 $, quand les éditions, principalement des lithographies et des héliogravures, se situent à des niveaux de prix variant entre 1.000 et 5.000 $. Si ses œuvres se vendent à bon prix, elles sont aussi nombreuses à rester sur le carreau. Le taux d’invendus touchant les œuvres de Ferdinand Hodler, 31 %, est plutôt élevé pour un peintre de sa trempe.

Malgré quelques bons résultats aux enchères depuis une dizaine d’années et porté par son pays d’origine comme symbole de l’identité nationale, le marché de Ferdinand Hodler semble plutôt stagner depuis deux ans. Contraction pérenne du marché ou simple manque de matière première ? Il est encore trop tôt pour trancher.

 

 

À lire

« La mission de l’artiste (s’il est permis de dire la mission) est d’exprimer l’élément éternel de la nature, la beauté, d’en dégager la beauté essentielle. Il fait valoir la nature en mettant en évidence les choses, il fait valoir les formes du corps humain ; il nous montre une nature agrandie, simplifiée, dégagée de tous les détails insignifiants. Il nous montre une œuvre qui est selon la mesure de son expérience, de son cœur et de son esprit ».

Ferdinand Hodler, La Mission de l’artiste, 1897

 

Repères

« Pourquoi réunir le temps d’une exposition Ferdinand Hodler, Claude Monet et Edvard Munch ? Un Français né en 1840 et mort en 1926, un Suisse né en 1853 et mort en 1918 et un Norvégien né en 1863 et mort en 1944 : la composition du trio peut paraître étrange. Ils ne se sont même pas rencontrés, et, s’il ne fait aucun doute qu’Hodler et Munch ont souvent regardé Monet, la réciproque n’est pas démontrée. Circonstance aggravante : l’histoire de l’art a pris l’habitude de les classer dans des catégories différentes, impressionnisme, postimpressionnisme ou symbolisme. Or, c’est ce classement que l’on se propose de remettre en cause en montrant que leurs œuvres ont bien plus à se dire entre elles qu’on ne le croirait… »

Philippe Dagen, critique et historien de l’art

 

Verbatim

« Jusqu’à l’obsession, Hodler, Monet et Munch tentent de représenter l’impalpable : la neige, le soleil vu de face, l’eau vive… D’un bout à l’autre de l’Europe, chacun s’obstine à peindre « des choses impossibles » ».

Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan

 

Mémo

« Hodler, Monet, Munch. Peindre l’impossible ». Jusqu’au 22 janvier 2017. Musée Marmottan Monet, 2 rue Louis-Boilly, Paris XVIe. www.marmottan.fr

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