Collection David Bowie : la folie Memphis

 Londres  |  22 novembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Retour sur l’un des courants majeurs du design, à l’occasion de la vente de la collection David Bowie, chez Sotheby’s à Londres. De très chères enchères pour un ensemble de meubles et objets réalisés par le groupe Memphis.

L’industrialisation du XIXe siècle fait entrer l’Europe dans l’ère de la mécanique. L’appel à la modernité du futurisme italien offre une vision poétique des métropoles contre les conventions de la société et de l’art italien d’alors. L’idée de rupture et de négation du passé pour un élan moderniste jalonnera l’art du XXe siècle. 1968 fait entrer le monde dans une post-modernité caractérisée par une attitude intellectuelle remettant en cause les limites séparant le champ esthétique du domaine utilitaire. C’est aussi une manière d’atteindre l’idée d’art total. Cette idée se répand avec les courants artistiques modernes que sont le futurisme, le suprématisme, le constructivisme. Sont alors créés des meubles projetant une véritable réforme de l’art de vivre. Rappelons à cet égard le pouvoir que l’objet a sur l’homme. Alors que les années d’après-guerre introduisent l’adage « le beau au service de l’utile », les années post-modernes tendent à une esthétisation complète du monde grâce à des objets manufacturés et lisses. Le post-modernisme initie cette réflexion sur le statut même des objets. Cette remise en question des propriétés fonctionnelles du design s’inspire du culte de l’objet et propose des meubles dont la fonction s’efface au profit de la forme. L’anti-design et le design radical italien adoptent cette tendance. Les années 1970-1980 sont marquées par les groupes Memphis ou Alchymia, dont les créations en mélaminé s’adressent plutôt à une clientèle élitiste.

Le choc pétrolier de 1973 incite une nouvelle réflexion politique, économique et écologique. De ce fait, il remet en cause les méthodes de production. L’instabilité économique qui règne alors engage une critique de la société de consommation. En 1966, à Florence, deux groupes initient une pensée nouvelle scellant de nouveaux préceptes, Superstudio et Archizoom. Ce dernier, fondé par Andrea Branzi, Gilberto Corretti, Paolo Deganello et Massimo Morozzi s’attelle à la conception d’une urbanisation novatrice, La Non Stop City. Leurs influences artistiques oscillent entre pop art et land art (plus tard, la série Animali Domestici d’Andrea Branzi s’inspirera plus librement de ce courant). Le groupe Alchymia, porté quant à lui par Alessandro Guerrerio et sa soeur Adriana, s’intéresse à la création sous toutes ses formes. Les créateurs expérimentent les frontières de l’art et du design. L’exemple du fauteuil Proust d’Alessandro Mendini en est le parfait exemple.

Le dessein commun du rejet du rationalisme ne permet cependant pas d’éviter une scission au sein du groupe. Entre-temps, l’exposition « The New Domestic Landscape » en 1972, au MoMA, sème les idées révolutionnaires de cette nouvelle création italienne.

En 1981, Ettore Sottsass et Michele de Lucchi créent Memphis, groupe structuré qui jouit d’une organisation commerciale efficace. Poltronova ou encore Artemide soutiennent la production des meubles et objets. Le salon du meuble de Milan de cette même année diffuse ces idées nouvelles. Les couleurs vives, les formes primaires, l’utilisation du plastique laminé, deviennent les poncifs de cette création joyeuse et ludique. Cet anti-design repose sur une liberté figurative sans limite où décoration et ornementation interviennent à la genèse de la création.

La période post-memphis sera marquée par une distanciation nette avec l’industrie. L’heure est à l’expérimentation, mais la douce folie italienne s’est désormais éteinte au profit d’une certaine sobriété, parfois austère.

Icônes du design

Cette vacation londonienne dédiée au mobilier exprime parfaitement la diversité de production du groupe Memphis : mobilier, objets d’art, céramique, textile, arts de la table… Avant les résultats de la vente, Florent Jeanniard, spécialiste en design chez Sotheby’s à Paris, nous rappelait l’importance de cet événement : « Il s’agit en effet d’une collection et quelle collection, celle de David Bowie ! Nous sommes heureux que, grâce à cette vente, des œuvres du groupe Memphis mettant plus en lumière Ettore Sottsass soient découvertes par un plus large public, et non pas uniquement par des amateurs de design. Le dernier grand événement qui avait mis en lumière ce mouvement du design fut la dispersion de la collection de Karl Lagerfeld en 1991, toujours chez Sotheby’s, à Monaco. À n’en pas douter, la provenance prestigieuse, celle de David Bowie, devrait grandement contribuer à obtenir des résultats importants et connaître quelques très belles enchères ». Florent Jeanniard ne s’est donc pas trompé, au vu des résultats exceptionnels. Admirateurs de David Bowie et collectionneurs se sont ainsi livrés bataille pour remporter la centaine d’icônes du design présentée ce jour-là. Certains puristes ont dû se plaire à s’imaginer écouter Heroes, Tonight ou encore Blackstar sur le radiophonographe Brionvega RR126 des frères Castiglioni, poussé jusqu’à 257.000 £. Autre remarquable adjudication d’un objet de cette firme italienne, la Radio cube TS522D de Marco Zanuso, estimée 150 £, adjugée 30.000 £ !

David Bowie, artiste aux multiples facettes, a fait de sa vie une œuvre d’art totale. Du canapé Big Sur de Peter Shire (adjugé 77.500 £) à la bibliothèque Carlton d’Ettore Sottsas (vendue 52.500 £), en passant par la lampe Désir de Nathalie du Pasquier (21.250 £), l’entière collection a trouvé preneur. S’il est encore tôt pour évoquer un véritable revival, selon Florent Jeanniard, « il s’agit avant tout de la dispersion d’un goût, celui de David Bowie, mais on note depuis quelques mois que les créations de grands designers des années 80 arrivent de plus en plus sur le marché et que les prix augmentent doucement d’année en année ! La dispersion de cette collection contribuera à booster les prix, mais il faut espérer qu’ils se maintiendront par la suite ». Cette vente marque sans doute une étape historique pour le marché du design. L’aura de David Bowie subsiste à travers les objets de cette collection, qui sont désormais élevés au rang de reliques sacrées.

 

Mémo

Dispersée à Londres les 10 et 11 novembre derniers chez Sotheby’s, la collection David Bowie enregistre, sur ses trois volets, un produit global de 32,9 M£. La troisième partie, intitulée « Design : Ettore Sottsass et le groupe Memphis », a totalisé 1,4 M£ sur 100 lots, soit plus de dix fois l’estimation haute… et treize nouveaux records enregistrés.

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