Data: Cy Twombly

 Paris  |  18 novembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Cy Twombly, peut-être l’un des peintres les plus en vogue du moment, s’apprête à être exposé au Centre Pompidou. Parallèlement, son marché se porte très bien. Plus particulièrement depuis son décès…

Edwin Parker Twombly Jr. naît le 25 avril 1928 à Lexington (Virginie). Il se met jeune au dessin et à la peinture, et rapidement, sous l’œil de l’Espagnol Pierre Daura. Entre 1947 et 1949, il poursuit son apprentissage en s’inscrivant à la Boston Museum School, à l’issue de laquelle il intègre le département d’art à la Washington and Lee University, à Lexington. À l’Art Students League of New York (1950-1951), il rencontre Knox Martin et Robert Rauschenberg, avec qui il noue une amitié tendre. En suivant ses conseils, il fait une halte au Black Mountain College (Caroline du Nord), où il côtoie Franz Kline, Robert Motherwell, le poète Charles Olson, John Cage et Merce Cunningham. L’époque est à l’expressionnisme abstrait ; Cy Twombly fréquente la galerie Kootz (New York) où sont exposés Pollock, Rothko, Newman, Still ou Motherwell. Il obtient sa première exposition solo à la galerie The Seven Stairs (Chicago) en 1951, puis à la galerie Kootz la même année, présentant des monotypes et des dessins au crayon noir qui suggèrent des formes totémiques, voire phalliques.

En 1952, il traverse pour la première fois l’Atlantique ; Cy Twombly parcourt l’Italie, l’Espagne et l’Afrique du Nord en compagnie de Robert Rauschenberg. L’année suivante, il effectue son service militaire à Camp Gordon (Géorgie), avant d’être affecté au poste de cryptographe à Washington.  En 1957, il se retrouve à Rome où il déploie une intense activité graphique ; il y peint notamment Olympia, Sunset, Blue Room et Arcadia, certaines de ses toiles les plus fameuses. Dans ses dessins, les motifs des graffitis et des griffures apparaissent, se juxtaposant à des lettres, des mots et des chiffres.

À cette époque déjà, Cy Twombly partage avec son père spirituel Nicolas Poussin un amour immodéré pour l’Antiquité classique, que l’on retrouve aussi bien dans les thèmes de ses toiles que dans leurs noms et ses inscriptions — des gribouillages lascifs, nonchalants, proches du graffiti, qu’il appose sur nombre de ses œuvres. Mais ce n’est pas tout, au musée ethnographique de Pigorini, Twombly tombe en admiration devant des objets anciens venus d’Afrique.

En 1958, il signe un contrat avec Leo Castelli et en 1960 s’installe à Rome avec sa femme Luisa Tatiana Franchetti et son fils Cyrus Alessandro, où il fréquente un atelier sur la piazza del Biscione. En décembre 1963, il travaille sur Nine Discourses on Commodus, un ensemble de neuf panneaux sur la vie de l’empereur romain Aurelius Commodus. Son style y est éclatant, badinant entre figuration et abstraction pure ; sont posés, ou jetés, sur la toile des bribes graphiques, le simple geste de l’écriture, ces signes inintelligibles qui ont fait sa renommée. Une forme qui n’est pas sans rappeler les premières tentatives d’expressions calligraphiques d’un jeune enfant, mais avec la réflexion de l’érudit. Cy Twombly crée un langage qui ne parle pas.

Il voyage beaucoup, énormément ; alterne entre Rome et New York. En 1966, de retour à Rome, il travaille sur les peintures à fond gris, les Blackboard Paintings. Cette série est exposée pour la première fois aux États-Unis chez Leo Castelli l’année suivante. En 1969, il peint les quatorze grandes peintures qui forment la série Bolsena. Dans les années 1960, son style est plutôt à l’éclatement de la matière, ce qui se manifeste par un usage intensif des crayons de couleur et du pastel, notamment dans ses dessins.

En 1978, Cy Twombly achève de peindre les dix toiles qui forment le cycle Fifty Days at Iliam, inspiré par la lecture de l’Iliade. Puis en 1979, Yvon Lambert publie le premier volume du catalogue raisonné des dessins de l’artiste, avec un essai de Roland Barthes. « TW », comme le surnomme le sémiologue, « provoque en nous un travail de langage ».

Dans les années 1970 et 1980, les expositions se multiplient, aussi bien en institutions que dans les galeries d’Yvon Lambert, Léo Castelli ou Lucio Amelio. En 1987, Harald Szeemann est commissaire d’une grande rétrospective au Kunsthaus de Zurich.

En 1993, la nostalgie frappe et Cy Twombly achète une maison à Lexington, où il passera de plus en plus de temps au fil des ans. En 1995, au faîte de sa carrière, il inaugure la Cy Twombly Gallery, un musée dessiné par Renzo Piano et financé par la famille Ménil à Houston. Puis les prix les plus prestigieux commencent à tomber : le Praemium Imperiale en 1996, le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2001, le Premio Constantino Nivola pour ses sculptures en 2002.
Entre 2005 et 2006, il entame les séries Bacchus et Blooming : A Scattering of Blossoms and Other Things — inspirée de haïkus japonais sur les pivoines —, et exposées dans les galeries Gagosian. Les dernières années de sa vie sont marquées par un fort retour à la couleur.

Entre 2007 et 2010, Cy Twombly réalise le plafond de la salle des Bronzes du musée du Louvre. Nouvelle consécration, puisqu’il est l’un des rares artistes vivants à intégrer le musée, avec Braque, Anselm Kiefer ou François Morellet. En 2011, alors qu’une exposition est consacrée à sa relation avec Poussin à la Dulwich Picture Gallery de Londres, il meurt le 5 juillet à Rome.

L’actualité autour de Cy Twombly est forte. Le Musée National d’Art Moderne (MNAM) s’apprête ainsi à accueillir une large rétrospective, sous le commissariat de Jonas Storsve, conservateur du Cabinet d’art graphique du MNAM. Du 30 novembre 2016 au 24 avril 2017, l’exposition sobrement intitulée « Cy Twombly », mais se présentant comme un événement sans précédent en Europe, proposera de redécouvrir son œuvre autour de trois axes que sont ses séries les plus représentatives : Nine Discourses on Commodus (1963), Fifty Days at Iliam (1978) et Coronation of Sesostris (2000).

Il y a quelques jours, c’est le Philadelphia Museum of Art (États-Unis) qui annonçait fièrement avoir reçu le don de cinq statues en bronze de l’artiste, de la part de la fondation Cy Twombly, afin de compléter sa collection — qui comprend depuis 1989 le fameux cycle Fifty Days at Iliam. Les sculptures seront visibles dès le 19 novembre. Cette forte actualité n’est pas inhabituelle. Depuis 1958, les œuvres du peintre ont été montrées dans près de 600 expositions, un rythme qui a d’ailleurs explosé au début des années 2000. Depuis 2006, on voit les œuvres de Cy Twombly dans une dizaine d’expositions de groupe et une poignée d’expositions monographiques tous les ans.

Parmi ses apparitions importantes, la première, en octobre 1965 au Museum Haus Lange (Krefeld). Une exposition itinérante qui fut ensuite montrée au Palais des Beaux-Arts (Bruxelles) et au Stadelijk Museum (Amsterdam). En 1968, le Milwaukee Art Center était le premier musée aux États-Unis à consacrer une exposition à l’artiste. Suivirent quelques années fastes. 1973 d’abord, durant laquelle la Kunsthalle de Berne organisait une rétrospective itinérante de ses peintures et le Kunstmuseum de Bâle dévoilait une large sélection de ses dessins. En 1984, une nouvelle exposition était consacrée aux œuvres sur papier de l’artiste, au CAPC de Bordeaux, quand la Kunsthalle de Baden-Baden accueillait une nouvelle rétrospective. L’année 2000 marquait la première grande rétrospective des sculptures de Cy Twombly au Kunstmuseum de Bâle.

Cy Twombly a été montré plus de 200 fois en galeries, soit plus d’un tiers de ses expositions. Très soutenu par la galerie Gagosian depuis sa première exposition personnelle en 1989, il y a bénéficié d’une vingtaine de solo shows et a été intégré à une quinzaine d’expositions collectives. De son côté, Leo Castelli a exposé plus de 20 fois l’artiste à New York, entre 1959 et 1987. Cy Twombly n’a pas non plus été boudé des expositions internationales avec cinq biennales de Venise à son compteur (1964, 1978, 1988, 2001, 2003), mais aussi deux participations à Documenta, en 1977 et 1982.

Aux États-Unis, qui représentent plus du tiers de ses expositions, il a été montré en très grande majorité à New York, notamment chez Leo Castelli et Larry Gagosian, mais assez fréquemment aussi au MoMA, au Fisher Landau Center For Art ou au Whitney Museum of American Art. New York a accueilli à elle seule 16 % des expositions de Cy Twombly, plus que la France. Étrangement, l’Italie n’a pas abrité un grand nombre de manifestions consacrées à Cy Twombly, à peine plus de 6 % du total.

La presse s’est empressée de relayer l’exposition croissante de Cy Twombly, dont la couverture médiatique a explosé au début des années 2000. Ces derniers temps, près de 1.000 articles lui étaient consacrés tous les ans — une cinquantaine dans les années 1990. En 2011, un très grand nombre d’articles ont été publiés à son sujet. En cause, quelques expositions de premier plan comme « Cy Twombly Tribute – A Scattering Of Blossoms & Other Things » au MOCA (Los Angeles), « Cy Twombly: Sculpture » au MoMA (New York) ou « Le temps retrouvé » à la Collection Lambert (Avignon).

Un article sur deux à propos du peintre a été publié en anglais, les journalistes les plus prolixes à son sujet étant tous anglo-saxons : Carol Vogel (The New York Times), Kenneth Baker (The Telegraph), Kelly Crow (Dow Jones) et Jackie Wullschlager (Financial Times). Une nouvelle fois, l’Italie, alors qu’elle a été une terre d’accueil du peintre, ne représente que 7 % de sa couverture médiatique.

Pierre Restany écrivait à propos de Cy Twombly que « son graphisme est poésie, reportage, geste furtif, défoulement sexuel, écriture automatique, affirmation de soi, et refus aussi… il n’y a ni syntaxe ni logique, mais un frémissement de l’être, un murmure qui va jusqu’au fond des choses » (1961). Un murmure qui a commencé à faire du bruit sur le second marché et plus particulièrement celui des enchères, à partir de 2011. D’aucuns verraient dans cette explosion de la cote de l’artiste une conséquence directe de son décès.

Cette année-là, en mai, Christie’s New York tapait le marteau à 13,5 M$ pour une toile sans titre de la série des Blackboard Paintings peinte en 1967. Un résultat retentissant puisqu’il doublait quasiment le dernier record de l’artiste, établi en 2006. Au mois de novembre, Phillips de Pury & Company (New York) cédait une autre toile sans titre et bien plus récente (2006) à 8 M$. La fièvre Twombly tombait sur les enchères et les années suivantes devaient le confirmer.

Entre 2011 et 2016, ses œuvres ont passé treize fois le cap des 10 M$, deux fois les 50 M$. La première fois, le 12 novembre 2014 chez Christie’s à New York, avec un record mondial de 69,6 M$ allant à une toile issue de la série Blackboard de 1970, restée dans une même collection privée pendant 40 ans. La seconde, un an plus tard, le 11 novembre 2015, chez Sotheby’s cette fois-ci. Le marteau s’abattait à 62,7 M$ pour une nouvelle œuvre de la série Blackboard : Untitled (New York City) (1968), faisant de cette série la plus prisée aux enchères.

Cy Twombly est décidément un artiste bankable. D’après Artprice, sa cote a augmenté de 479 % depuis 2004 et l’artiste accuse un très faible taux d’invendus, à peine 17 %. Près de 40 % du temps, ses œuvres se vendent au-dessus de leurs estimations hautes et Cy Twombly figure aujourd’hui parmi les dix artistes les plus lucratifs aux enchères.

Un marché tout de même cadenassé par Sotheby’s et Christie’s, qui ont aspiré 89 % du chiffre d’affaires de l’artiste en ne cédant que deux tiers des lots. Par ricochet, les États-Unis et le Royaume-Uni ont représenté 98 % du marché de l’artiste en valeur.

À des niveaux moins stratosphériques, ces cinq dernières années, ses éditions se sont vendues en moyenne pour 20.000 $, avec de grandes disparités. Il est encore largement possible d’obtenir des lithographies à moins de 10.000 $. Pour un dessin, il faut compter une moyenne de 610.000 $, même s’il est aussi possible de trouver des œuvres à moins de 200.000. Bref, Cy Twombly est une des valeurs les plus sûres du moment. Encensé par la critique, les institutions et le marché, l’artiste semble entrer de plain-pied dans l’histoire de l’art.

 

 

Verbatim

« L’immense culture que Cy Twombly acquiert est extrêmement riche et originale et se ressent dans toute son œuvre. Ses lectures l’emmènent loin : Goethe, Hérodote, Homère, Horace, Keats, Mallarmé, Ovide, Rilke, Sappho, Spenser, Virgile, sont tous cités dans ses œuvres. D’autres auteurs moins attendus, comme Lesley Blanch, Robert Burton, George Gissing ou le poète mystique perse du XIIIe siècle Djalâl-al-Dîn Rûmî apparaissent de façon plus ou moins marquée. L’image que nous avons de Cy Twombly, peintre lettré, de l’Olympe grec et de l’histoire antique, est une image juste, mais partielle. Tout est en effet beaucoup plus complexe qu’il n’en a l’air. L’aspect sophistiqué de son travail est traversé par une attention constante aux réalités vernaculaires, plus ou moins visible, mais bien présente. Cy Twombly avait l’esprit délicieusement mal tourné, lorsqu’il le voulait. Pourtant il s’irrita le jour où Kirk Varnedoe découvrit les quatre lettres du mot « FUCK » écrit au bas de la peinture Academy (1955). On peut d’ailleurs lire le même mot devant l’inscription « Olympia » dans la peinture éponyme – ce qui change drôlement la donne ! »

Jonas Storsve, commissaire de l’exposition

 

 

Mémo

Le Centre Pompidou organise la première rétrospective complète de l’œuvre de l’artiste américain Cy Twombly. Événement de l’automne, cette exposition d’une ampleur inédite est uniquement présentée à Paris. Elle rassemble des prêts venant de collections publiques et privées du monde entier. Construite autour de trois grands cycles, Nine Discourses on Commodus (1963), Fifty Days at Iliam (1978) et Coronation of Sesostris (2000), la rétrospective retrace l’ensemble de la carrière de l’artiste à travers un parcours chronologique de 140 peintures, sculptures, dessins et photographies permettant d’appréhender toute la richesse d’une œuvre, à la fois savante et sensuelle. L’exposition est organisée en collaboration avec la Cy Twombly Foundation et son président Nicola del Roscio, la Fondazione Nicola Del Roscio, Gaeta, et avec le soutien d’Alessandro Twombly, le fils de l’artiste.

« Cy Twombly ». Du 30 novembre 2016 au 24 avril 2017. Centre Pompidou, galerie 1, niveau 6. Place Georges-Pompidou, Paris IVe. www.centrepompidou.fr

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