Élection de Donald Trump : les réactions du milieu culturel

 New York  |  18 novembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Manifestement inquiets par la victoire de Donald Trump, les artistes et les professionnels de l’art américains ont largement témoignés de leur désarroi dans les médias et sur les réseaux sociaux. En contrepoint de cette revue de presse, Véronique Chagnon-Burke, directrice de Christie’s Education à New York, française vivant de longue date aux États-Unis, donne son point de vue personnel sur l’événement.

« We have a lot of work to do to make America smart again »… Nous avons encore beaucoup de travail pour rendre l’Amérique de nouveau intelligente », estime l’artiste Shepard Fairey, l’auteur de la célèbre affiche Hope de Barak Obama, sur le site Artnet. Oscillant entre stupeur, déception et combativité, les artistes ont été nombreux à réagir au lendemain de la victoire de Donald Trump, le 8 novembre dernier. Sur les réseaux sociaux, ces derniers, qui, de près ou de loin, soutenaient Hillary Clinton, ont largement exprimé leur inquiétude. Car en matière artistique, le camp démocrate recueillait la plupart des soutiens. Outre les vedettes de la chanson (Madonna, Lady Gaga, Bruce Springsteen…), très investies dans les derniers jours précédant le scrutin, le monde de l’art contemporain aussi s’était mobilisé en faveur de la candidate. Le 12 septembre dernier, Larry Gagosian organisait la vente de charité Art for Hillary, avec des œuvres de Jeff Koons, Chuck Close, Barbara Kruger ou Sarah Sze.

Peu de temps avant le résultat, c’est de nouveau Barbara Kruger qui signait la couverture du New York Magazine. Il s’agit d’une photo en gros plan du visage du désormais nouveau président, barré du terme « Loser ». Cette une, publiée avant le résultat, peut s’analyser comme la métaphore de l’aveuglement de la presse ou de la communauté artistique, dont plusieurs représentants reconnaissaient après le résultat vivre un peu « dans une bulle ».

« Nous avons choisi cette image pour trois raisons », justifiait Adam Moss, le rédacteur en chef du magazine. « Elle reflète la façon de s’exprimer de Trump, qui fonctionne par simple épithète ; c’est une description de sa personne et c’est, enfin, un appel sur le résultat des élections ». Sur les réseaux, de Yoko Ono à David Shrighley, de multiples voix ont pris le relais. Déjà connu pour son engagement contre le Brexit, Wolfgang Tillmans a publié sur son compte Instagram de nombreux messages, textes et photos, telle que l’image de Gee Vaucher représentant Lady Liberty en pleurs, se cachant le visage dans les mains. « Le cauchemar Trump est là » titre de son côté le site Hyperallergic, média dédié à la scène émergente américaine. « La communauté de l’art va devoir inventer de nouveaux chemins, parce que les anciennes méthodes ne fonctionnent plus et cela depuis quelques temps déjà », écrit l’auteur Hrag Vartanian, qui appelle à être vigilant, notamment en matière de liberté d’expression.

 

Absence de programme

Une rapide recherche sur Internet le confirme : l’art était l’un des grands thèmes absents de la campagne. Le candidat Donald Trump ne s’est quasiment pas exprimé sur la question. Si l’on met de côté la personnalité du Républicain, peu intéressé par l’art, cette absence de programme ne surprend pas tout à fait quand on sait qu’aux États-Unis le financement de la culture repose en grande partie sur le mécénat et la philanthropie. Véronique Chagnon-Burke, directrice de Christie’s Education à New York, rappelle la faible dotation du National Endowment for the Arts (NEA), « avec ses 148 M$ de budget, soir 46 cents par habitant ». Mais cette indifférence de Trump à l’art et à la création est à relier à sa défiance plus générale envers les élites politiques et intellectuelles, cibles contre lesquelles le candidat républicain a construit une bonne part de sa campagne. Parmi les rares déclarations en faveur de l’art, le milliardaire avait souhaité, en février 2016, que le mur séparant le Mexique des États-Unis soit décoré… « Je vais devoir ajouter quelques dessins au mur parce qu’un jour on pourrait lui donner mon nom et je veux qu’il ait alors belle allure», avait-il déclaré.

 

Un marché de l’art dans l’attente

Faute d’informations sur son programme et compte tenu de sa tendance à changer souvent d’avis, les professionnels du monde de l’art se trouvent « dans une grande incertitude », estime Véronique Chagnon-Burke. « Les grandes ventes du soir, organisées autour des œuvres de qualité exceptionnelle, ne devraient pas être affectées. Les Meules de Claude Monet ou le tableau de Kandinsky mis en vente cette semaine chez Christie’s sont des chefs-d’œuvre qui représentent des valeurs refuges dans cette période incertaine quant à l’évolution des marchés ». Ces placements refuges dans les toiles impressionnistes et modernes pourraient avoir pour conséquence un certain attentisme du côté des vendeurs, qui pourraient hésiter à mettre certaines pièces sur le marché. Cette situation risque de compliquer un peu plus encore l’accès à ces œuvres. Les menaces de taxation des exportations en provenance de la Chine inquiètent-elles les marchands d’art ? « Mes collègues restent assez confiants et positifs compte tenu de la globalisation du marché », répond Véronique Chagnon-Burke. Les évolutions de l’inflation, les décisions en matière de taxation et politique fiscale seront aussi des éléments à surveiller dans les prochains mois. Comme le résumait un professionnel interviewé par Artnet, « il faut se préparer à l’inattendu, qui peut se manifester dans un sens ou dans l’autre »…
Réveil des consciences

Véronique Chagnon-Burke a observé malgré tout une sorte de réveil des consciences dans les jours qui ont suivi le résultat. « Au-delà de la tristesse et de l’incompréhension, la communauté des artistes, critiques, curators, conservateurs voient dans ce résultat une opportunité de remettre l’art au service du dialogue et de la compréhension du monde », insiste la directrice de Christie’s Education. Signe parmi d’autres de cette mobilisation : le musée de Brooklyn a proposé la gratuité de son accès durant tout le week-end dernier. Et dans le métro, l’artiste Matthew Chavez a installé un panneau à disposition des usagers, afin qu’ils expriment sur des Post-it des messages d’espoir. L’opération, qui a remporté un grand succès, s’intitule Subway Therapy. Reste à savoir si ce réveil restera conjoncturel ou s’il marquera le début d’une nouvelle ère artistique.

Tags : , , , , , , ,

Ad.