Data : Brassaï, l’œil de Paris

 Paris  |  3 novembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Alors que le Centre Pompidou expose ses célèbres Graffiti, retour sur la carrière de Brassaï et sa cote sur le marché de l’art. Une courbe stable. Un pic en 2006.

Paris, la nuit. Qui mieux que Brassaï a su capter la magie de la capitale une fois la nuit tombée ? Né Gyula Halász, le 9 septembre 1899, à Brașov (Autriche-Hongrie), d’un père hongrois et d’une mère arménienne, le jeune Gyula déménage très tôt à Paris avec ses parents – en 1903, son père étant appelé à enseigner la littérature à la Sorbonne. Gyula Halász s’envole ensuite pour Budapest où il étudie à l’École des Beaux-Arts puis est enrôlé dans la cavalerie austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale. C’est à Berlin qu’il pose ensuite ses valises, en 1921, où il poursuit ses études d’art – à l’académie des beaux-arts Berlin-Charlottenburg – tout en gagnant sa vie comme journaliste. Il y rencontre Kandinsky, puis forge son pseudonyme en 1923, tiré de son lieu de naissance. Brassaï signifie « de Brașov ».

En 1924, il revient à Paris et s’installe dans le quartier de Montparnasse, encore largement acquis à la cause des artistes et des poètes. La légende dit qu’il apprend le français à la lecture de Proust et en mémorisant dix mots par jour. Là, il fait la rencontre d’Henry Miller – qui plus tard le surnommera « l’oeil de Paris » –, de Léon- Paul Fargue, de la fameuse Kiki de Montparnasse ou de Jacques Prévert. En 1946, ce dernier illustrera son recueil Paroles d’une photographie de la série Graffiti. Brassaï poursuit en parallèle sa carrière de journaliste en écrivant pour des journaux hongrois et allemands. Ce n’est qu’en 1930 qu’il commence la photographie, initié par André Kertész, d’abord afin de documenter ses articles. Brassaï se prend très vite de passion pour la pratique qui s’autonomise. « Dès l’instant où j’ai réalisé que l’appareil photo était capable d’immortaliser toutes les beautés du Paris nocturne dont j’étais tombé passionnément amoureux lors des pérégrinations de ma vie de bohème, faire des photos n’était plus pour moi qu’un plaisir. » En effet, il arpente les rues de la capitale sans relâche, rencontre voyous, accordéonistes, peintres, prostituées et autres oiseaux de nuit ; la violence et la poésie de la rue se retrouvent dans ses clichés où il capte l’essence du Paris de l’entre-deux-guerres. En 1931, il publie son premier livre, Paris la nuit.

De 1930 à 1963, Brassaï travaille en tant que photographe indépendant pour, Verve, Paris Magazine, Picture Post, Réalités, Coronet, Détective, Paris-Soir ou encore Harper’s Bazaar. Il capture l’humain, mais pas seulement, et sa série des Graffiti aura d’ailleurs une influence notable pour le surréalisme – dès 1932, il participe à la revue Le Minotaure –, notamment, en développant une esthétique de la trace, de l’empreinte. Pour le photographe : « C’est la hantise et le désir de l’homme de laisser une trace indélébile de son éphémère passage sur cette terre qui donnent naissance à l’art ».

Si ses photographies de Paris sont les vues les plus connues de l’artiste, elles ne sont pas les seules puisque Brassaï a aussi réalisé de nombreux portraits, immortalisant les grandes figures de son temps : Salvador Dalí, Pablo Picasso – un ami cher –, Henri Matisse, Alberto Giacometti, Jean Genet, Henri Michaux, etc. Il s’est aussi intéressé à la photographie de mode, en développant notamment des projets avec Christian Dior.

Sous la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation, la pratique de la photographie devenant plus difficile en raison du couvre-feu, il déménage un temps dans le sud de la France. En 1943, il commence à photographier les sculptures de Picasso qui l’incite à se remettre au dessin et à la sculpture. Reconnu principalement pour sa photographie, Brassaï n’en a pas moins été un créateur touche-à-tout. On lui doit un long-métrage, Tant qu’il y aura des bêtes, en 1956, primé à Cannes. Il a aussi écrit 17 ouvrages, dont Marcel Proust sous l’emprise de la photographie, ou le célèbre Conversations avec Picasso.

Brassaï a bénéficié d’une large reconnaissance, en France comme, à l’étranger. Il reçoit la médaille d’or à la Biennale de la photographie de Venise de 1957. En 1976, il est décoré des insignes de chevalier de la Légion d’honneur, puis reçoit le premier Grand Prix national de la photographie à Paris deux ans plus tard. À partir des années 1950, Brassaï voyage beaucoup. Il est particulièrement reconnu aux États-Unis où il se rend en 1957. À la fin de sa vie, l’artiste s’intéresse plus particulièrement à l’écriture. Il décède le samedi 7 juillet 1984, à Beaulieu-sur-Mer. Il est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris.

Jusqu’au 30 janvier 2017, le Centre Pompidou (Paris) accueille « Brassaï Graffiti » dans sa Galerie de photographies. Avec cette exposition, l’institution souhaite rendre hommage à cette série iconique de Brassaï, qui déclarait : « Avec le langage du mur, nous avons affaire non seulement à un important fait social, jamais encore étudié, mais aussi à une des plus fortes et plus authentiques expressions de l’art ».

L’institution parisienne possède un important fonds de photographie de l’artiste, suite à une série d’acquisitions menée dans les années 1990 et surtout grâce à un don majeur de Gilberte Brassaï qui, en 2002, cédait au Centre Pompidou quelque 200 tirages, 5.000 planches contacts et 35.000 négatifs.

D’après Karolina Ziebinska-Lewandowska, commissaire de l’exposition : « Avec ses Graffiti, Brassaï colle à l’évolution de l’art du XXe siècle et, ce qui est essentiel, à l’histoire de la relation changeante entre photographie et arts visuels ».

La reconnaissance de l’apport de Brassaï à l’histoire de l’art, si elle ne date pas d’hier, ne s’est pas traduite dans le champ institutionnel avant le début des années 2000. Entre 1968 et 2000, ses œuvres apparaissaient en moyenne dans deux expositions par an. Depuis, elles sont au programme de quatorze expositions chaque année. Néanmoins, Brassaï n’est que peu montré dans le cadre d’expositions monographiques, puisque celles-ci ne représentent que 15 % de ses apparitions.

Pourtant, ce sont bien quelques grandes manifestations à la fin des années 1990 et au début des années 2000 – quinze ans après son décès – qui ont offert au photographe une nouvelle notoriété. D’abord une rétrospective au Museum

of Fine Arts de Houston en 1998 (« Brassaï – The eye of Paris ») qui a voyagé au Getty Center (Los Angeles) en 1999 puis à la National Gallery of Art (Washington). Ensuite une vaste exposition itinérante, suivie par une rétrospective au Ludwig Museum (Budapest) en 2000, avant l’exposition « Brassaï – No ordinary eyes » à la Hayward Gallery (Londres), toujours en 2000.

De son vivant, Brassaï n’était évidemment pas un inconnu. La première grande exposition monographique française consacrée à son œuvre eut lieu en 1963, à la Bibliothèque Nationale de France. Cinq ans plus tard, John Szarkowski organisait à son tour une exposition monographique, au Museum of Modern Art (MoMA) de New York. Et en 1974, Brassaï était l’Invité d’honneur des Rencontres internationales de la photographie d’Arles.

Les États-Unis, la France et l’Allemagne ont concentré près des deux tiers des expositions à Brassaï. Ce tropisme se retrouve dans la couverture médiatique du photographe puisque ces trois pays ont été à l’origine de plus de la moitié des articles écrits à son sujet – la France a représenté à elle seule 35 % de la couverture médiatique de Brassaï. Les trois plumes les plus prolifiques à son sujet ont d’ailleurs été Michel Guerrin (Le Monde), Valérie Duponchelle (Le Figaro) et Magali Jauffret (L’Humanité).

Le nombre d’articles consacrés à Brassaï n’ont cessé de croître : 17 en moyenne entre 1949 et 2000, 275 entre 2001 et 2010 et plus de 450 depuis. Les titres de presse ayant le plus écrit sur son œuvre ont été Le Monde, The New York Times, Le Figaro ainsi qu’El Pais.

Aux enchères, le marché des œuvres de Brassaï est relativement stable depuis 1989, si l’on exclut le pic de l’année 2006, relative à une vente parisienne. Il rapporte quelque 220.000 $ par an – avec une hausse entre 2012 et 2015 où il a atteint en moyenne les 450.000 $ – pour une cinquantaine de lots mis aux enchères. Cette hausse a été catalysée par quelques belles ventes, notamment l’adjudication du tirage Le pont du Carrousel (1932) chez Phillips (New York) en avril 2012 pour 70.000 $, dépassant une estimation haute fixée à 50.000 $. Lors de cette même vente, l’auctioneer vendait Couple at the Bal de Quatre Saisons, rue de Lappe (1932) pour 38.000 $. En décembre 2014, Sotheby’s cédait à New York Chez Suzy (1932) pour 40.000 $. Certains se souviennent de la fameuse vacation organisée par la maison Millon en 2006. Plus de 700 lots, soit le plus important ensemble d’œuvres jamais mis aux enchères de Brassaï, avaient été proposés les 2 et 3 octobre à Drouot-Montaigne.

Provenant de la veuve de l’artiste, Gilberte Brassaï, décédée en 2005, l’ensemble comprenait 550 photographies, des tirages d’époque ou des tirages d’expositions, réalisés par le photographe lui-même. Les estimations variaient de quelques centaines à 15.000 €.

Avec 639 lots vendus sur les 764 présentés – ce qui représente un taux d’invendu de 14 % –, cette vente connut un vif succès, rapportant plus de 5 M€. Le record mondial pour une photographie de Brassaï était obtenu à 85.000 € par les Pavés, tirage d’époque, celui d’une œuvre de l’artiste tombait également à 170.000 € pour le collage sur carton Graffiti I. Ces deux résultats sont encore aujourd’hui les meilleures adjudications pour des œuvres de Brassaï aux enchères. Les images iconiques de l’artiste étaient récompensées puisque les 88 clichés retraçant les pérégrinations de Brassaï dans Paris cumulaient 864.500 € et les clichés représentant Picasso totalisaient 131.600 €. Môme Bijou (c. 1930-1932), un tirage d’époque, réalisait 41.000 €, écrasant une estimation haute de 8.000 €. Aujourd’hui, sur les quinze meilleures adjudications de Brassaï aux enchères, treize datent encore de cette vente historique. Grâce à elle, la maison Millon a dispersé 30 % des œuvres de Brassaï en volume et 45 % en valeur. La France représente 60 % du marché de l’artiste. Les États- Unis sont également une place privilégiée pour Brassaï, Christie’s, Sotheby’s et Swann ayant réalisé quelques belles ventes.

Depuis 1989, plus de 2.700 œuvres ont été proposées aux enchères. 2.000 d’entre elles ont trouvé acquéreur – soit un taux d’invendu de 27 %. En tout, elles ont rapporté 12 M$, soit un prix moyen par lot vendu de 6.000 $. Ce sont évidemment les photographies de Brassaï qui sont le plus échangées – près de neuf lots sur dix et 94 % du volume d’affaires de l’artiste aux enchères. Celles réalisées au début des années 1930 sont particulièrement recherchées. Sur ces quinze meilleures adjudications, onze récompensent des clichés réalisés entre 1931 et 1935 et ces quatre années ont représenté la moitié du chiffre d’affaires et des lots du photographe proposés aux enchères – 6 M$ et plus de 1.000 mises en vente.

Le marché de Brassaï épouse d’une certaine manière celui de la photographie. Ses œuvres sont relativement abordables, mais varient grandement en fonction des tirages et des époques des épreuves. Un marché stable donc, si l’on exclut la belle vacation réalisée par Millon en 2006.

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