Enquête : scène française, quel remède à la crise ?

 Paris  |  28 octobre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Entre abattement et volontarisme, les professionnels de l’art contemporain interrogent leur métier. Comment sortir de la crise et affronter un marché dérégulé ? Rencontre avec des galeristes, des collectionneurs, une commissaire d’expositions… et des artistes !

Cet été, une douzaine de galeries parisiennes¹ représentant la scène artistique émergente ont annoncé leur fermeture. Selon nos informations, d’autres devraient suivre. Des foires annulent leur édition 2016. Le marché de l’art français va mal… En 2013, Jérôme et Emmanuelle de Noirmont fermaient leur galerie pour créer une société de production d’œuvres. Ils s’en expliquaient alors dans une lettre envoyée à la presse : « Notre métier a profondément changé depuis notre ouverture, en septembre 1994. L’avenir semble se dessiner dans certaines niches pointues pour des galeries de structure légère et dans la labellisation de méga-galeries, aussi puissantes qu’importantes avec plusieurs implantations internationales. […] Il faudrait passer au stade supérieur pour continuer à servir ambitieusement les artistes dans cette surenchère accrue. […] Agrandir nos locaux, recruter de nombreux collaborateurs, dont certains de haut niveau, et étoffer considérablement la liste des artistes représentés. Surfer sur la vague et conserver la galerie dans sa forme actuelle signifierait à terme desservir les artistes car, de nos jours, stagner, c’est reculer ! ». Un an plus tard, Yvon Lambert affirmait ne plus se reconnaître dans le marché contemporain et lâchait lui aussi sa galerie. En 2016, les raisons de ces fermetures peuvent être multiples, telle la décision du duo De Roussan, qui lance dès cette rentrée De Roussan Art Projects, une agence spécialisée dans le conseil culturel. Mais pour la plupart, le contexte politique, économique et social français, associé à une mondialisation du marché de l’art, a eu raison d’eux.

L’ère de la surenchère

« L’art est devenu un phénomène social incontournable et mondial », déclare la galeriste Suzanne Tarasieve. Tant et si bien qu’il attire depuis les années 1990 et plus particulièrement depuis les années 2000 beaucoup plus de monde. « Dans les années 90, témoigne le collectionneur Michel Poitevin, quand vous croisiez quelqu’un dans une galerie, il était acheteur ou non, mais au moins amateur. De nos jours, en raison du côté « tendance » de l’art contemporain, certaines personnes achètent pour l’image que l’œuvre donne d’eux-mêmes. Ils font appel à un coach et achètent sur ce qu’il est de bon ton aujourd’hui d’acheter ». La galeriste Dominique Fiat confirme : « Il y a un éloignement de l’histoire de l’art. Beaucoup de collectionneurs ne se demandent plus si l’artiste va marquer l’histoire de l’art. Ils se demandent si dans deux, voire un an, il aura monté. Les critères sont maintenant quasiment exclusivement financiers ». D’autant plus que les nouveaux prescripteurs du marché, par leur pouvoir financier, sont justement les collectionneurs, dépassant les critiques – ou ce qu’il en reste – et les commissaires d’expositions, les institutionnels… qui ont de plus en plus besoin du privé. Face à une augmentation de la demande d’œuvres d’art, les galeries et les artistes se sont multipliés. Certaines ont calqué leur business plan sur celui des sociétés du CAC 40 : investissements colossaux dans la production des œuvres pour répondre à la demande des plus riches clients et des foires, création d’antennes à travers le monde pour développer l’activité et augmenter les parts de marché… Emmanuel Perrotin fut le premier en France à penser aussi grand, faisant appel à des investisseurs privés, dont la galeriste Marie-Hélène Montenay, puis François Pinault. Depuis, l’époque est à la surenchère : il faut produire plus grand, plus cher. Pour suivre la fulgurance du marché, sa boulimie pour la nouveauté. « On nous demande – collectionneurs, confrères – de rentrer continuellement de nouveaux artistes. Et de plus en plus grands, de plus en plus chers, de plus en plus étrangers », confirme une jeune galeriste parisienne qui a préféré rester anonyme. Et pour confirmer qu’un jeune artiste est bankable, il faut monter rapidement les prix de ses œuvres, sans se soucier des conséquences sur sa carrière, son travail, et sur son psychisme.

Une baisse des revenus

À côté de ce monde bling-bling, la réalité du terrain. Les galeries ploient sous les frais fixes, surtout lorsqu’elles ont pignon sur rue. Elles souffrent de la baisse de fréquentation, qui s’opère désormais au profit des foires, les obligeant à dépenser encore plus pour participer à ces supermarchés de l’art. Michel Poitevin confirme : « Alors que dans les années 90 je passais mes samedis à faire les galeries, aujourd’hui ça arrive une fois par an, parce qu’il y a les foires. À Bâle, on a le monde devant les yeux ». Pour Dominique Fiat, « les ventes aux enchères et les foires sont devenues les événements de nos métiers ». Les jeunes galeries qui ne peuvent pas y participer voient donc leur chiffre d’affaires baisser. Celles qui sont sélectionnées doivent s’endetter, quitte à devoir fermer quelques mois plus tard. Autres conséquences de la désertification des galeries : la galerie traditionnelle, en tant que lieu d’échange et de convivialité n’est plus, au grand regret de la galeriste Aline Vidal.

Pour continuer de compliquer la situation des galeristes émergents ou en milieu de carrière, les maisons de ventes aux enchères se sont intéressées à l’art contemporain, les œuvres d’art moderne se faisant plus rares. Elles réalisent aussi des ventes de gré à gré. « Certains collectionneurs, témoigne Aline Vidal, n’achètent que dans les maisons de ventes, car ils imaginent qu’ils vont faire de meilleures affaires. C’est là où ils se trompent. Et ce n’est pas toujours la meilleure œuvre de l’artiste qui y est vendue ».

Enfin, pour couronner le tout, l’État se désengage de la culture. « Ce qui est très ennuyeux, précise Dominique Fiat, parce que je faisais la moitié de mon chiffre avec les institutions. J’ai donc dû me tourner vers le privé ». Les institutions françaises aussi, qui un temps toisaient le secteur privé, s’orientent vers lui au point de pervertir leur relation au marché. « 80 % de l’enrichissement des collections publiques aujourd’hui provient des collectionneurs, donc du marché », constatait déjà en 2013 Gilles Andreani, conseiller maître à la Cour des comptes, lors d’un colloque organisé par le Conseil des Ventes Volontaires, l’autorité de régulation des enchères (source : Les Échos). Certains en profitent alors pour valoriser les artistes de leurs collections.

Du côté des artistes, justement, l’aide des centres d’art, les acquisitions des Frac, les subventions, les bourses pouvaient leur permettre d’exister. « Tout cela nous ouvrait des voies », témoigne Philippe Mayaux dans Artistes, l’ouvrage d’entretiens de Anne Martin-Fugier2. Certains percevaient cette béquille étatique comme néfaste au développement de l’artiste. Seule d’ailleurs une minorité en profitait, souvent la même, incitée à tranquillement profiter de cet acquis, sans nécessité de s’exporter. Les artistes doivent donc désormais, eux aussi, réagir à ce nouvel environnement.

Des poches de résistance au marché

C’est ce qu’ils font en créant « des poches de résistance au marché », comme les nomme Aline Vidal. Depuis quelques années des artists-run-spaces sont créés. La toute dernière génération, encore éloignée du marché de l’art, voit grand. Et pour cause… Longtemps perçus comme des punk révoltés, les artistes ont maintenant bonne presse et les entrepreneurs privés acceptent de leur céder temporairement des espaces monumentaux. Ils investissent ainsi légalement des lieux en friche pour y installer ateliers d’artistes, espaces expositions, concerts… La collaboration et le décloisonnement définissent ces lieux de vie et de production. Romain Semeteys a créé Lechassis en 2013, une plateforme de soutien à la jeune création d’art visuel. Pour lui, Paris est redevenue une place dynamique. « Des crew, des bandes d’artistes et commissaires s’organisent. Ils n’attendent pas l’argent, ils agissent. C’est le cas du Wonder à Saint Ouen, de ChezKit à Pantin, Rotolux à Bagnolet, ou des Ateliers Babiole à Ivry-sur-Seine. On y croise des collectionneurs et des artistes. D’ailleurs, beaucoup de plasticiens partis à Berlin et à Londres reviennent à Paris. Cette énergie contrecarre la crise marchande qui touche surtout les galeries et leur modèle traditionnel de vente et de présentation ». Ces lieux, mis en lumière jusqu’au 30 décembre à la Villa Arson, permettent aux artistes de se faire connaître et ne prétendent en rien remplacer le système actuel. Ils proposent au présent une autre voie, à l’image des lieux alternatifs des années 1970. Arnaud Labelle-Rojoux, artiste présenté cette année à la FIAC par la galerie Loevenbruck et ancien professeur à la Villa Arson, constate des similitudes. « Au sortir des Beaux-Arts en 1971, on ne visait pas les galeries mais l’existence en tant qu’artiste à travers des formes transformatrices de la question de l’art, que ce soit le Land art, l’art conceptuel, la performance, l’art corporel… Il nous fallait réinventer les lieux de l’exposition et de l’existence de l’art. Quand, en 1981, Jack Lang lance sa politique de décentralisation, ces gens sur le terrain ont innervé les scènes locales et sont devenus des directeurs de centres d’art, des conseillers artistiques. Ces lieux sont devenus les lieux de la reconnaissance ». Pour l’artiste et enseignante Iris Levasseur, les artistes actuels pourraient aller plus loin. Les nouvelles générations devraient s’emparer de la direction des lieux d’expositions. « Les acteurs et les danseurs dirigent des théâtres nationaux, des lieux. Les artistes plasticiens sont mis de côté ou ont déserté les lieux de prise de décisions. Il faut redonner le pouvoir aux artistes ». Cette conception correspond à une vision plus globale de l’état d’artiste. « C’est fou de penser qu’artiste est un métier. Je suis honnête avec mes étudiants, je leur dis qu’ils ont deux solutions s’ils souhaitent gagner de l’argent au sortir de l’école, soit ils font un bon mariage, soit ils trouvent un métier. Il faut du temps pour mettre en route une pratique. Et réussir vite n’est pas un gage de réussite à long terme ». Philippe Mayaux ne partage pas cet avis. « Il ne faut surtout pas avoir de salaire. Essayer de vivre de sa création donne une vitalité, la force de construire », explique-t-il à Anne Martin-Fugier. D’autres pensent qu’il ne faut pas tout mélanger. Que chacun doit rester à sa place, la confusion entre le rôle des commissaires, critiques, artistes, agents, collectionneurs, galeristes, conseillers, étant déjà assez grande.

Pauline Flammarion, avec Honoré Visconti et son exposition « Matin, midi et soir », propose elle aussi une alternative au système : pas de vente, mais des échanges, dans un espace avec coins-salon. Sophie Calle, Pierre Seinturier, Elvire Bonduelle, Thibault Brunet et tant d’autres ont joué le jeu. Ce projet est une réaction directe à « un milieu de l’art sclérosé, où tout le monde veut faire mais ne fait rien ; où on se retrouve à exposer ce qui se vend et non ce qu’on aime ; où les galeries ne sont plus des lieux d’échanges ». Un statement anti-marché dans une galerie devenue anti-galerie.

Extraire la galerie de ses murs

Frénésie du marché, immobilisme et déshumanisation sont effectivement trois thèmes sur lesquels réfléchissent actuellement les galeries. En 2012, Aline Vidal annonçait la fermeture de son espace d’expositions pour se focaliser sur des projets avec les artistes de sa galerie. « J’ai eu envie de rêver et d’entreprendre différemment. Ma galerie continue avec les mêmes artistes, mais elle est itinérante, mobile, comme la société actuelle est en mouvement. Nous n’enchaînons pas d’expositions toutes les six semaines. Ce rythme est obsolète. Je pense qu’il faut ralentir le temps, laisser les artistes travailler à leur rythme. En poussant le marché à l’excès, cela a nui à tout le monde. Lorsqu’un artiste est prêt pour une exposition, nous recherchons le lieu, tel le Musée Delacroix pour Stéphane Thidet pendant la FIAC ». Dominique Fiat fait elle aussi évoluer son métier : « Le principe d’une galerie, tel que je l’ai connu et pratiqué, ne peut finalement plus correspondre aux évolutions des choses, explique-t-elle. L’espace de la galerie est un espace mental et physique trop petit, qui nous bloque et coûte très cher ». Si elle garde son espace, elle a décidé de ne plus représenter des artistes en exclusivité et préfère se lancer dans des projets d’envergure. En mars 2017, elle organisera la première édition de la Biennale Africa Aperta, à la Villette. « Il faut changer d’échelle. La galerie d’auteur est un concept bien pour les artistes, mais est-ce intéressant pour les professionnels qui ne sont pas des créateurs ? »

Mutualiser

À l’image des artists-run-spaces, l’autre solution serait de mutualiser pour diminuer les coûts fixes, créer un nouveau pôle attractif et concurrencer les mastodontes. Un peu comme la rue Louise-Weiss au début des années 2000. « On pourrait prendre à plusieurs un immeuble à Pantin, imagine Dominique Fiat. Mais la collaboration entre galeries françaises est difficile. Nous sommes très individualistes. Les Anglo-Saxons comprennent plus vite les intérêts du marketing et de la communication globale. Ils ont plus de facilités à se regrouper. C’est en ne faisant rien qu’on va disparaître ! » Fondateurs de Art [ ] Collector, Évelyne et Jacques Deret partagent le même point de vue. « L’ADN de chaque galerie est le plus important, le reste n’est que moyens. Des collectionneurs pourraient aussi s’investir aux côtés de ces lieux pour soutenir cette démarche. Mais il faut accepter de ne plus être totalement indépendant ».

La collaboration avec des galeries étrangères est elle aussi une autre solution, évidente et pourtant peu expérimentée. Elle permet, en restant une galerie d’auteur, d’exporter ses artistes sans avoir à ouvrir une succursale à l’étranger. Mais les prix des artistes français sont hélas trop bas. Le bénéfice se révèle en effet moins attractif que celui généré par l’exposition d’un artiste national, sans frais de transport ni déplacement et sans partage des gains avec une autre galerie. Le manque de professionnalisme des galeries françaises est un second frein. Certaines peinent encore à proposer des contrats à leurs artistes, à envoyer en temps et en heure les œuvres acquises par les acheteurs, à accompagner les ventes de certificats, à utiliser les nouveaux médias et le digital… Le Comité Professionnel des Galeries d’Art tente d’y remédier.

Quand les uns soutiennent les autres

L’idée du cercle vertueux devrait se répandre à plus grande échelle dans le milieu de l’art. Cette stratégie est mise en place par certaines galeries. Elles exposent et vendent des artistes établis aux côtés d’artistes émergents. La vente des uns permet le soutien des autres. Et la vitalité des jeunes peut même profiter à l’image des plus établis. Aline Vidal travaille ainsi avec des artistes consacrés, comme Herman De Vries ou Jean-Luc Vilmouth, et avec des plus jeunes, tels Stéphane Thidet ou Thibault de Gialluly. Le galeriste Romain Torri expose Vera Molnar ou Braco Dimitrijevic aux côtés d’artistes émergents comme Hoël Duret.

Dans cette même idée de cercle vertueux, les acteurs du milieu de l’art les plus installés devraient soutenir les plus fragiles. La scène française serait ainsi plus visible et plus reconnue à l’international (et donc plus chère) si les collectionneurs et les galeries les plus importants la soutenaient. Mais, encore une fois, les prix ne sont pas assez élevés pour que les œuvres soient perçues comme des marchandises à fort potentiel spéculatif. Et nous, Français, avons encore besoin de la caution étrangère. C’est le serpent qui se mord la queue… Enfin, au-delà de l’acte d’achat, les collectionneurs, amateurs, mécènes pourraient aussi plus systématiquement s’investir dans la vie des artistes. L’enseigne Habitat a ainsi laissé à disposition des artistes du Wonder, à Saint-Ouen, un espace vacant jusqu’à la fin de l’année 2016. Maja Hoffmann, après avoir soutenu pendant des années les Rencontres d’Arles, a créé la Fondation Luma, qui accueille des artistes en résidence et, dans un futur proche, ouvrira un campus. « Il faut désenclaver et solidariser le milieu, affirme Jacques Deret, afin de dynamiser le marché des artistes français ».

Après l’euphorie du marché – qui a valorisé la superficialité -, les professionnels et les amateurs rencontrés, dont le galeriste Vincent Sator, veulent revenir à plus de sincérité. « C’est l’art qui porte tout, conclue Aline Vidal. Les artistes continuent à me faire rêver. J’y crois encore ». Du côté des artistes, il faut revenir aux fondamentaux. Pour Philippe Mayaux : « Réussir, c’est réussir son œuvre. L’œuvre est là, elle sera toujours là. Si la reconnaissance arrive, c’est bien, mais ce n’est pas le plus important ». De la même veine, l’ambition d’Iris Levasseur « est de faire une œuvre. Je prends toujours le canal qui va m’aider à prendre le temps. Si on reste droit, ça se construit, que l’on ait développé une stratégie ou pas ».

 

¹ Les galeries Ségolène Brossette, Catherine Bastide, Jean Roch Dard, Vanessa Quang, Frédéric Lacroix, MdM, Laurent Mueller, De Roussan, Utens, Marine Veilleux, White Project.

2 Artistes, Galeristes, Collectionneurs, trois ouvrages d’entretiens réalisés par Anne Martin-Fugier, aux éditions Actes Sud.

Tags : , , , , ,

Ad.