L’art aux enchères : 30 milliards d’euros

 Paris  |  21 septembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

L’autorité française de régulation des enchères publiques édite chaque année son « rapport ». L’occasion de se pencher sur la vitalité du marché, de New York à Paris. Le point sur le secteur très lucratif de l’art et des objets de collection.

Le monde est bipolaire… L’affaire n’est sans doute pas nouvelle, elle est simplement aujourd’hui confirmée par le dernier Rapport d’activité du Conseil des ventes volontaires, autorité de régulation des enchères publiques en France, qui livrait cet été ses conclusions pour l’année 2015. C’est ainsi… D’un côté, les États-Unis et la Chine, générant à eux-seuls les deux tiers de l’activité mondiale des ventes aux enchères, soit 66,2 % du très lucratif secteur « Art et objets de collection » ; de l’autre, le reste du monde. Et comme rien n’est simple au royaume de la finance, l’écart entre les deux géants se creuse cette année encore davantage. Alors que le produit de vente accuse une envolée de 20,8 % chez l’Oncle Sam, grimpant de 9,27 milliards d’euros en 2014 à 11,2 en 2015, l’Empire du Milieu se tasse avec 8,68 milliards d’euros en 2015, soit – 0,6 point. À la hausse, les États-Unis représentent donc désormais 37,3 % du marché mondial, alors que la Chine, en phase d’ajuste­ment depuis 2013, un peu à la traîne, compte pour 28,9 %.

Bref, le marché de l’art des ventes aux enchères, aujourd’hui, c’est quelque 30 milliards d’euros, dépensés aux quatre coins de la planète en tableaux flamands, en commodes estampillées XVIIIe, en céramiques d’époque Ming… Autant dire que depuis 2009, selon les chiffres brassés par le Conseil des ventes, les montants adjugés sur le second marché ont plus que doublé, prenant + 126 %. Seule ombre au tableau, la molesse enregistrée entre 2011 et 2012, léger coup de mou en partie imputable au repli du marché chinois, qui cette année-là souffrait d’une baisse de 22 % du montant global de ses lots adjugés. Sinon, tout roule, et même très bien. Du côté de la vieille Europe, par exemple, les affaires restent plutôt stables, même si le Royaume-Uni flanche avec – 4,4 %, alors que l’Allemagne se paye un bond de 22 %. Quant à la France, elle s’offre une hausse moins flamboyante, mais accroche tout de même les 6 %. L’Europe, en comptant ce trio de tête, engrange 8,86 milliards d’euros, pas loin de peser pour 30 % du marché mondial.

Et puisqu’il faut bien citer des noms, ceux des heureux gagnants de ce grand loto intercontinental, commençons par Christie’s, qui cette année encore coiffe d’une tête sa grande rivale Sotheby’s, avec 400 millions d’adju­dications d’écart, totalisant à elle-seule pas moins de 5,8 milliards d’euros en 2015. Sothe­by’s, deuxième opérateur mondial, donc, avec 5,4 milliards, se porte plutôt bien. On notera au passage que le cumul des produits de vente de ces deux sociétés fort monopolistiques est… conséquent : 37 % de la part du produit mondial est capté par ce duopole de choc ! Le troisième acteur est chinois, habitué des progressions exponentielles. Il s’agit de Poly Auction, un auctioneer agressif, très présent à Pékin où il réalise près de 80 % de son chiffre, mais aussi à Hong Kong. L’an passé, Poly Auction a vu passer sous son marteau 1,2 milliard d’eu­ros. Il est intéressant de noter qu’une maison de ventes française s’inscrit dans le Top 20 des opérateurs les plus « vendeurs ». Artcurial, société installée sur le rond-point des Champs-Élysées, grimpe en treizième position, avec un score de 189 millions d’euros dégagés en une centaine de ventes.

À propos de la France, justement – où la concentration du marché ne cesse de croître – convenons que les chiffres sont bons, voire très bons. On l’a vu, une hausse de 6 % par rap­port à l’exercice précédent, soit un montant historique pour le sec­teur « Art et objets de collection », qui en 2015 a fusé jusqu’à 1,33 milliard d’euros. Avec près de 8.900 vacations sur l’année, on peut supposer que le paysage national est varié, allant des automobiles de la collection Baillon, dispersée par Artcurial pour la coquette somme de 25 M€, aux ventes dites « courantes », dont le produit cumulé ne cesse d’ailleurs de s’éroder (77 M€ l’an passé), tout comme l’enveloppe moyenne par vente, tournant désormais autour de 15.000 €. Pour les amateurs de palmarès, pas de folles surprises cette année encore, sinon pour la maison Sotheby’s, qui se fait rafler la première place par Christie’s, Artcurial décrochant toujours la troisième marche du podium. Les suivants sont loin derrière, avec néanmoins une jolie performance de l’étude Pierre Bergé (+ 89 %, en grande partie grâce à la dispersion de la bibliothèque éponyme), qui se classe en sixième position avec 28 M€. Paris sera donc toujours Paris, concentrant 70 % des montants adjugés en France.

 

Verbatim : Françoise Benhamou, économiste, professeur des universités

« C’est là sans nul doute un des faits marquants de l’année, la reprise, par les États-Unis, de la première place à la Chine, dont les collectionneurs avaient compté pour le tiers de la croissance du mar­ché lors de la dernière décennie (source : rapport Citi). Tandis que l’on pouvait lire des commentaires enthousiastes ou admiratifs sur la montée en puissance de la Chine, les commentateurs sont aujourd’hui réservés, au point de douter de la qualité des données sur le marché chinois. C’est ainsi qu’on lisait en 2010 : « La seconde tendance forte de l’année 2010 est une véritable révolution dans la géopolitique du marché de l’art mondial, la Chine est passée devant les États-Unis et le Royaume-Uni, devenant en 2010 la première place de marché mondiale pour la vente d’œuvres d’art aux enchères » (source Artprice Trends). […] La baisse du mon­tant total des ventes depuis plus de trois ans (22 % en 2012, – 6 % en 2013, – 5 % en 2014) se confirme en 2015. Au fond, le marché nous rappelle ici à quel point il avance de concert avec les économies, de sorte que les rapports de force qui s’y donnent à voir sont ceux qui prévalent dans l’économie en général. »

 

Zoom : les Français et les ventes aux enchères

Réalisée par l’institut Harris Interactive, une étude récente éclaire sur les pratiques culturelles des Français, dans leur rapport à la vente aux enchères. Ce qu’il faut en retenir ? En premier lieu, que l’intérêt des Français pour les ventes aux enchères ne se dément pas. Plus d’un quart d’entre eux (29 %) déclare en effet avoir déjà participé à une vente aux enchères, qu’elle soit publique ou privée, réalisée en salle, par Internet ou par téléphone. Parmi ces 29 %, la moitié a déjà participé au moins une fois à une vente aux enchères publiques régulée, très majoritairement en salle de ventes (15 %), peu souvent en ligne (2 %). Ce sont 16 % des Français qui disent avoir prévu de participer dans les six prochains mois à une vente aux enchères publiques, dont 4 % « certainement », ce qui représente 1,6 million de personnes. L’environnement est donc porteur pour les ventes aux enchères publiques. Pour autant, celles-ci ne sont pas nécessairement perçues comme ouvertes à tous et destinées à l’acquisition d’objets utiles. Elles sont, au contraire, réservées à des  « initiés » pour huit Français sur dix. Elles sont même « compliquées », voire « risquées » pour six Français sur dix. En parallèle, elles véhiculent une image de ventes « passion », destinées à l’acquisition d’objets « rares », de « collection ». Le profil type de l’enchérisseur en maison de ventes est un homme, âgé d’au moins cinquante ans, de catégorie socio-professionnelle supérieure. Pour enchérir lors de ce type de vente, le réflexe de l’achat en salle reste majoritaire : 51 % des Français choisiraient de préférence d’aller en salle des ventes. Cependant, l’achat en ligne emporte une part croissante de la préférence des Français : 26 % d’entre eux préfèreraient passer par ce canal en 2016, soit six points de plus qu’en 2015. Parmi les leviers pour attirer les Français vers ce type de vente, la possibilité d’enchérir en ligne – aussi facilement que pour leurs achats du quotidien sur Internet – apparaît comme l’un des plus porteurs. La proposition à la vente de biens originaux et décalés (mode vintage, bijoux, montres, mobilier design…) est également un des leviers pour séduire les Français et les convaincre de franchir le pas.

L’étude quantitative a été réalisée en ligne par l’institut Harris Interactive à la demande du Conseil des ventes, du 31 mai au 2 juin 2016, auprès d’un échantillon de 997 répondants âgés de 18 ans et plus, représentatif de la population française sur des critères de sexe, d’âge, de CSP et de régions (méthode des quotas et redressement appliquée).

 

À lire : Rapport d’activité 2015. Les ventes aux enchères publiques en France. Conseil des ventes volontaires, diffusion La Documentation française, 296 pages.

 

Mémo : Conseil des ventes volontaires de meubles aux enchères publiques. 19, avenue de l’Opéra. 75001 Paris. Tél. : 01 53 45 85 45. www.conseildesventes.fr

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