Exclusif : le rapport Axa sur les collections d’entreprise

 Paris  |  18 septembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Que se cache-t-il derrière le monde feutré des collections d’entreprise ? Une étude commandée par Axa Art à l’universitaire Nathalie Moureau lèvera le voile sur cet aspect encore confidentiel du monde de l’art, le 20 septembre prochain. Ici, en avant-première, une exclusivité AMA…

« Le monde des collections d’entreprise est méconnu », souffle Nathalie Moureau. Après un rapport sur les collectionneurs individuels, mandaté par le ministère de la Culture et de la Communication, cette économiste et maître de conférences à l’université Paul Valery de Montpellier s’apprête à dévoiler les résultats d’une nouvelle étude, en prolongement de la première, sur les collections d’entreprise en France.

Les résultats du rapport « Collections et entreprises. Liaisons interdites ou amour de raison ? » ne seront officiellement présentés que le 20 septembre, au 25 avenue de Matignon à Paris — siège d’Axa en France, l’étude ayant été commandée et financée par Axa Art —, mais Art Media Agency a déjà pu se procurer le rapport pour en révéler les grandes lignes.

Bref historique des collections d’entreprise

C’est aux États-Unis que sont apparues les premières corporate collections, comme en témoigne l’utilisation de l’art à des fins de marketing dès la fin du XIXe siècle par les compagnies de chemin de fer Union Pacific et Atchison Topeka Santa Fe Railroads qui invitaient des artistes à vanter les plaisirs du transport ferroviaire — aujourd’hui, l’entreprise Colas fait de même sur le thème de la route.

En France, les collections d’entreprise se sont développées plus tardivement. Relativement confidentielles, elles se sont multipliées après les années 2000, notamment sous l’impulsion de Jean-Jacques Aillagon avec la loi sur le mécénat de 2003, puis celle de 2008. Ces législations nouvelles ont amené un bol d’air frais dans la gestion des collections d’entreprise. Dans le cas français, les incitations fiscales spécifiques pour l’achat d’œuvres produites par des artistes vivants sont passées de 3 à 21 millions d’euros entre 2005 et 2015. Les acquisitions permises par ces incitations fiscales restent une goutte d’eau dans le marché français, mais elles sont en constante augmentation. D’autant plus que les entreprises ne s’investissent pas que financièrement dans l’art, certaines participant au dynamisme de la scène artistique française par l’organisation de prix, d’événements, etc.

Dans son rapport, Nathalie Moureau distingue les collections patrimoniales et artistiques, les premières étant constituées d’objets patrimoniaux, fréquemment rattachés à l’histoire de l’entreprise. La distinction est importante car elle implique des motivations divergentes. Certaines entreprises mettent en avant leur histoire, leur ancrage traditionnel par des collections patrimoniales ; d’autres préfèrent mettre en place des collections d’art contemporain pour faire montre de leur esprit innovant.

Des chiffres !

Mais comme le rappelle Nathalie Moureau : « Le discours habituel sur les motivations et les passions est trop convenu ». Pour sortir de cette impasse, elle a créé un questionnaire qui a reçu les réponses de 104 entreprises — 73 collections artistiques et 31 patrimoniales — auquel elle a ajouté 24 entretiens qualitatifs.

Les collections d’entreprise sont souvent jeunes — « adolescentes » souligne Nathalie Moureau. Plus de 60 % des collections patrimoniales ont été créées après 1990. Un chiffre qui grimpe à 83,6 % pour les collections artistiques — 22 % ont même été créées après 2010. Conséquence directe, 45,6 % des collections artistiques possèdent moins de 50 œuvres — contre 5,9 % qui en alignent plus de 3.000. Cette jeunesse, si ce n’est le manque de moyen, conduit 44 % des collections artistiques à n’avoir aucune personne spécifiquement dédiée à son entretien et à son organisation. Nombre de collections d’entreprise semblent être encore gérées dans un relatif amateurisme — par passion devrait-on dire ? 60 % déclarent acheter « sans budget, au fil de l’eau », contre 20 % qui définissent un budget fixe et préétabli.

Malgré des coupes budgétaires pour certaines entreprises, la majorité des corporate collections sont toujours dans une dynamique d’enrichissement. Quels canaux privilégient-elles ? Pas Internet vraisemblablement, les achats en ligne étant largement laissés de côté — 82 % des entreprises n’achètent jamais sur le Net. Les canaux usuels pour les collections artistiques sont plus classiques : les galeries (80 % déclarent y acheter « habituellement » ou « de temps en temps »), les artistes (66 %) et les enchères (47 %). Selon Nathalie Moureau, « ce profil d’achat est très proche de celui qui se rencontre chez les collectionneurs individuels ». À noter que 13 %  des entreprises enrichissent « habituellement » leur collection par le biais de projets, à l’instar de divers groupes, comme Colas, Emerige, la MAIF, etc. Ceci montre à quel point les entreprises contribuent au dynamisme des scènes artistiques contemporaines — au-delà du fait que 60 % des collections artistiques prêtent certaines de leurs œuvres à des institutions publiques.

Fait surprenant, seuls 52 % des collections artistiques sont détenues par les entreprises elles-mêmes. Un quart appartiennent à leurs dirigeants et près de 9 % sont réunies en fondations ou fonds de dotations. Les collections d’entreprise seraient-elles plus fidèles que les collectionneurs ? 3 % déclarent « souvent » vendre des objets de leur collection, contre 80,3 % qui déclarent ne « jamais » se séparer de leurs œuvres.

Autre chiffre instructif, 54,8 % des collections artistiques et 61,3 % des patrimoniales ne sont pas ouvertes au public — près de 20 % des collections artistiques sont visibles sur rendez-vous. Très majoritairement, les collections sont exposées dans les espaces communs des entreprises et dans les bureaux — des salariés comme du top-management. Les secteurs prisant le plus les collections ? Le luxe, le secteur banquier et financier et l’immobilier.

Quelles motivations ?

Déjà, en 1990, la sociologue de l’art Rosanne Martorella avançait que les motivations des collections d’entreprise étaient de trois types : améliorer les relations publiques et l’image de marque ; créer un bénéfice pour les employés ; diversifier les investissements.

Du fait des rapports parfois délicats entre l’art et l’argent, peu d’entreprises avancent le motif financier comme élément justificatif de la constitution de leur collection — 47 % des sondés affirmant que le « placement financier » n’est « pas du tout important ». Pourtant, les collections d’entreprise sont susceptibles de bénéficier de certains avantages fiscaux non négligeables. Pour rappel, dans la limite de 0,5 % de son chiffre d’affaires, lorsqu’une entreprise achète une œuvre originale d’artiste vivant, elle peut déduire de son résultat imposable le prix d’achat par fraction de valeur égale sur cinq ans. À l’étranger, des entreprises comme Yasuda Seibu et Mitsubishi ont pu acheter par le passé des œuvres surévaluées afin de couper à certaines taxes et accroître leurs actifs.

Sinon quels motifs prévalent à la constitution de collections d’entreprise ? Le fait que, dans le cas de collections artistiques, 65,8 % des entreprises communiquent en interne et 60,3 % en externe, montre à quel point la typologie de Rosanne Martorella reste vraie. En utilisant — par ordre d’intérêt — sites Internet, communiqués de presse et catalogues, les entreprises renforcent leur image. Les collections sont une oriflamme. Elles représentent les valeurs d’une entreprise, son identité, aussi bien aux yeux de ses employés que de la société dans son ensemble. Un travail qui paye puisque 67 % des collections artistiques bénéficient de retombées médiatiques — 24,7 % dans la presse écrite internationale, 46,6 % dans la presse locale, 23,3 % à la télévision, etc.

Finalement, au-delà des ambitions déclinées par Rosanne Martorella, Nathalie Moureau montre que les entreprises font peu d’autres usages de leurs collections — si ce n’est d’utiliser des images d’œuvres de leur collection dans leur carte de vœux.

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