Biennale de Berlin : travestir le présent, un art contemporain

 Berlin  |  10 septembre 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

La 9e Biennale de Berlin, intitulée « The Present in Drag », fermera ses portes le 18 septembre dans les cinq lieux qu’elle occupait — Akademie der Künste, ESMT, Feuerle Collection, KW Institute et sur les bateaux Blue-Star. Cette nouvelle édition, dont le commissariat a été dirigé par le collectif DIS, commente le présent et ses contradictions, le « post-contemporain », à travers le prisme de l’art.

La 9e Biennale de Berlin, on y entre par la petite porte. C’est par une entrée tout à fait banale du KW Institute for Contemporary Art que l’on se retrouve projeté dans l’installation d’Amalia Ulman (Privilege, 2016). Moquette grise, rideaux gris, trois écrans, une barre de pole dance, quelques ballons rouges à même le sol et un pigeon. Une ambiance à la « black lodge » qui reprend les couleurs et les thèmes prisés de la jeune artiste sur Instagram — plateforme où elle accuse quelque 120.000 abonnés. Le pigeon, Bob 2.0, est un clin d’œil au sidekick « Bob The Pigeon » omniprésent dans la mythologie d’Amalia Ulman, où sa légèreté adoucit les interstices dans lequel se place le travail de l’artiste : les relations de pouvoir, la question de l’égalité homme/femme, mais aussi les complaintes de la grossesse — privilège des femmes.

Si cette fameuse porte renforce l’aspect immersif de l’installation, la première salle de « The Present in Drag » donne globalement le ton. Une volonté de casser les codes, de changer les tropismes de la monstration de l’art, de favoriser l’immersion et rétablir la place de l’artiste dans le dialogue social. Où cela nous emmène-t-il ?

La 9e Biennale de Berlin était une biennale…

Il y a du classique dans cette 9e Biennale de Berlin, qui accueille son lot d’artistes rompus au circuit des expositions internationales. Korakrit Arunanondchai, Jon Rafman, Camille Henrot ou Simon Fujiwara font ainsi partie du contingent.

Camille Henrot dévoile une double installation (Office of Unreplied Emails et 11 Animals that Mate 4 Life, 2016). Dans Office of Unreplied Emails, réalisée en collaboration avec Jacob Bromberg, elle a disséminé sur le sol des réponses candides et manuscrites — émotives et douces, parfois en colère ou résignées — à des « spams » provenant de serveurs commerciaux ou activistes. Quelques bouteilles à la mer des réseaux.

Simon Fujiwara propose à l’Akademie der Künste un petit musée du bonheur propre à Berlin (The Happy Museum, 2016). En mêlant les codes de la monstration muséale et commerciale, il expose une série d’objets à première vue insignifiants, des artefacts choisis pour les symboles qu’ils véhiculent et leur contribution à la joie berlinoise. On retrouve ainsi la série limitée de barres Kinder qui avait fait des vagues pendant l’Euro ; le maquillage « HD Make up » d’Angela Merkel, invisible à la caméra ; la porte de la première maison close accessible aux handicapés, etc. Des expressions matérialisées de la joie, selon l’artiste.

« The Present in Drag » fait la part belle aux vidéos, souvent intégrées dans un dispositif plus général. L’espace de projection est mis à contribution, comme extension de la vidéo. Parfois artificiel, ce dialogue laisse également émerger quelques perles. En utilisant un logiciel open source de substitution de visage, Josh Kline (Crying Games, 2015) fait pleurnicher les figures qui ont défini la doctrine politique des années 2000. Tony Blair, Condoleezza Rice, George W. Bush ou Dick Cheney sanglotent, ponctuant leurs larmes de hoquets : « I am sorry ». Josh Kline pose sa pierre au révisionnisme politique dans une salle évoquant aussi bien le cachot que le temple.

Avec Lizzie Fitch et Ryan Trecartin (As yet untitled sculptural theater, 2016), deux vidéos saturées de couleurs, de cris, d’ivresse sont montrées dans des simulacres de lieux de vie — bureaux, lits, bar. Les codes sont actuels : selfies, maquillages grossiers et « work-out », romances outrageuses… Où est-on ? Dans un trip d’ivrogne ? Une critique « constructive » de la société ou juste un crachat jeté au visage des bourgeois qui exigent à la critique d’être « constructive » ? « Food, Sex and Armpit » crient les jeunes artistes. « Stop looking at me like I am the future », semble les accompagner l’un des slogans de la biennale.

« The Present in Drag » n’est pas une biennale visant à définir les standards de l’art actuel, mais une vision du présent par l’art d’aujourd’hui. Une biennale qui n’a pas utilisé les white cubes mis à sa disposition pour conférer une légitimité artificielle aux œuvres exposées, mais les a mis à mal en les tordant ou en jouant avec. L’avantage de choisir des artistes comme curators ?

Mais pas que…

Le collectif new-yorkais aux manettes de la biennale, DIS, a été créé autour de Lauren Boyle, Solomon Chase, Marco Roso et David Toro. Ces derniers se sont notamment fait connaître avec DIS Magazine, connu pour mêler les genres et à l’origine présenté comme un « magazine lifestyle à l’ère post-Internet ». « Welcome to the post-contemporary », écrivent-ils dans le catalogue de la biennale. Le « post- » a changé !

Néanmoins, par une agréable danse du ventre, leur exposition badine entre les grandes installations immersives, le squat de lieux de passage qui n’ont pas habituellement les honneurs de l’art — couloirs, salles de réunions et même toilettes —, mais aussi le bunker de la Collection Feuerle — parce que la reconversion d’espaces militaires et industriels sied si bien à Berlin et à l’art contemporain en général. Bref, s’ils ne sont pas immersifs, les espaces sont politisés — ou commercialisés —, comme dans le cas de Shawn Maximo (#3, 2016), qui a transformé des toilettes du KW Institute en lieu de détente et de conversation, entrecoupé par les annonces publicitaires promouvant les produits BB9.

La biennale a également pris possession de salons de l’ESMT, l’European School of Management and Technology. Qu’y retrouve-t-on ? Quelques réflexions sur la blockchain par Simon Denny et Linda Kantchev (Blockchain Visionaries, 2016), une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle. Trois stands — de vraies entreprises, Ethereum, 21 Inc et Digital Asset Holdings — dévoilent trois utilisations possibles de la technologie, dans une scénographie propre aux salons professionnels. Quels seraient les enjeux d’une économie supranationale ? Une technologie sans organe de contrôle efface-t-elle réellement les problématiques de pouvoir ? Questions que l’on se pose en découvrant à quoi notre avenir a des chances de ressembler. Tout cela dans un décor oscillant entre la rutilance d’une management school et les traces d’un bâtiment soviétique — certaines fresques réalistes soviétiques décorent encore la salle. L’oxymore comme moyen de créer du sens.

Le présent comme médium

À l’image de la blockchain, les problématiques sont souvent contemporaines. Nombre de questions posées n’appartiennent pas à ce référent mou qu’est « notre époque », mais à l’année en cours, aux semaines qui passent alors que la biennale s’apprête à fermer ses portes.

En témoignent les interrogations du collectif DIS, en préambule de l’exposition. Autant de coups de griffes portés rageusement au voile que dresse l’oligarchie entre les peuples qu’elle est censée administrer et elle-même : « Donald Trump va-t-il être président ? Le blé est-il toxique ? L’Irak est-il un pays ? La France une démocratie ? Est-ce que j’aime Shakira ? Est-ce que je souffre de dépression ? Sommes-nous en guerre ? » L’exposition de DIS ne révèle pas le monde, elle montre le travail d’artistes projetés dans un présent qu’ils ne peuvent que travestir pour l’accepter. L’exposition propose une vision désenchantée, survoltée, parfois à la limite de l’absurde, du monde tel qu’il est aujourd’hui.

Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire exhortait ses contemporains « de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire. » « The Present in Drag » semble proposer le projet inverse. Projeter — pourrait-on dire balancer ? — dans l’immuabilité de l’art tout « le transitoire, le fugitif, le contingent » de nos sociétés. Ceci explique pourquoi cette neuvième édition de la biennale tord à ce point ses espaces et joue avec les codes de la monstration. Un lieu physique ne sert plus simplement à montrer — on a Internet pour cela —, il doit permettre d’éprouver.

Justement, à la croisée des chemins, on trouve Jon Rafman et View of Pariser Platz (2016), l’œuvre-attraction en réalité virtuelle de la biennale — la queue pour obtenir l’Oculus Rift ne désemplissant pas. En reproduisant d’abord la vue de la Pariser Platz, à côté de la Porte de Brandebourg, où se situe l’Akademie der Kunst, View of Pariser Platz emporte le spectateur dans le monde encore maladroit et balbutiant de la réalité virtuelle. La place est envahie par d’épaisses brumes ; des humains tombent du ciel. Le sol s’écroule et la chute entraîne le spectateur dans diverses scènes hallucinatoires, dans l’eau ou perdu au sein d’une foule répétant inlassablement les mêmes gestes, entre work-out et prosternation. Comment la technologie redéfinit-elle notre réalité ? Surtout, comment nous comportons-nous face à cette nouvelle donne ?

L’art à l’heure de la culture Internet

« The Present in Drag » ouvre des perspectives et formule quelques questions qui méritent encore d’être posées : que doit-être — ou devenir — une exposition au XXIe siècle ? L’art doit-il encore se cacher derrière la fausse neutralité du white cube et quelques courbettes solennelles pour asseoir sa légitimité — beaucoup d’artistes présents à la Biennale faisant d’Internet leur premier lieu d’exposition ? Quelle place l’artiste doit-il occuper dans l’espace social et comment peut-il interagir avec ses contemporains ?

Cette 9e biennale de Berlin a créé un espace d’exposition qui emprunte nombre de ses codes à Internet, le paradigme dans lequel sont nés la majorité des artistes présentés. Un melting-pot de cultures qui a cassé les murs entre les disciplines — l’art, la théorie, la publicité, le commerce, la mode, etc.

« The Present in Drag » reflète l’esthétique à l’heure d’Internet — et ses défauts, ceux que l’on a prêtés à la biennale : candeur et cynisme, manque de profondeur et bruitisme. On y trouve la même fascination pour le présent, voire plus justement l’instant, la même réutilisation d’images codées et symboliques — les mèmes —, la même invasion de tous les espaces disponibles, le même amour assumé pour l’absurde et les cultures populaires, la même volonté d’immersion. Bref, un nouvel entre-soi auxquels certains acteurs et apparatchiks de l’art ne sont pas rompus.

Une biennale anti-bourgeoise peut-être, voire légèrement punk sur les bords. Reflet de la ville qui l’accueille, qui n’a pas encore voulu trancher le paradoxe entre sa gentrification — la domestication de sa voix artistique —, et la fougue de sa liberté et de la révolte.

Tags : , , , , , , , , , , , ,

Ad.