Sadikou Oukpedjo : La conscience de l’animalité

 Abidjan  |  9 mai 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Depuis 2012, la galerie Cécile Fakhoury, basée à Abidjan en Côte d’Ivoire, œuvre à la promotion de l’art contemporain sur le continent africain. Elle accueille expositions individuelles et collectives afin de donner plus de visibilité à la créativité et à la diversité de la scène africaine. Jusqu’au 11 juin 2016, la galerie présente pour la première fois le travail de l’artiste togolais Sadikou Oukpedjo. Art Media Agency est allé à la rencontre de l’artiste lors du vernissage de son exposition « Anima » à Abidjan.

Quel est votre parcours ?
J’ai commencé à sculpter avec mon professeur d’art plastique, au collège — il était sculpteur. C’est lui qui a remarqué mes dessins en premier et il m’a demandé de l’aider dans son atelier de sculpture. J’ai arrêté mes cours en troisième, mais j’ai continué la pratique de la sculpture. En 1998, je suis rentré à atelier de Paul Ahyi, un maître de la sculpture et l’un des pionniers de l’art contemporain au Togo. Il m’a formé durant quatre ans en peinture, sculpture et céramique. En 2002, ma première exposition a été organisée au Centre Culturel Français à Cotonou (Bénin). Après, mes œuvres ont été présentées dans d’autres pays, à la 1:54 Contemporary African Art Fair 2014 à Londres ou à l’espace Art Twenty One à Lagos (Nigéria).

Quelle influence a eu Paul Ahyi pour vous ?
Cela peut paraître bizarre, mais il n’a pas eu d’influence sur mon travail. J’ai fui cela en fait. Tous ceux que Paul Ahyi a formés n’ont pas su se détacher de son travail ; beaucoup sculptent et dessinent encore comme lui. Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai été remarqué d’ailleurs. Je fais le contraire de ce qu’il faisait.

C’est votre première exposition à la galerie Cécile Fakhoury.
Cécile Fakhoury a découvert mon travail à la Biennale de Dakar il y a quelques années. À l’origine, c’était Koyo Kouoh, une curatrice camerounaise qui vit à Dakar, qui m’avait remarqué. Elle nous a mis en contact.

Votre exposition porte le titre « Anima ». Pourquoi?
Je travaille sur ce thème depuis deux ans. C’est l’homme et l’animal au moment de leur séparation. Pour moi, l’origine de l’humanité se joue à l’instant de son détachement du côté animal. Biologiquement, nous sommes des animaux, mais l’homme s’est battu pour se libérer de son corps animal. Depuis, il a tellement ignoré ce côté animal qu’il pense qu’il est un être tout autre que l’animal.

Quelles œuvres présentez-vous dans cette exposition ?
Je présente des sculptures en bois et en céramique, des dessins au pastel sur papier et des peintures. C’est un travail sur le corps et le souffle de l’esprit. Cela s’exprime dans une dualité mi-homme, mi-animal. En regardant mes travaux, on ne sait jamais si c’est un animal ou un homme que l’on a en face de soi. Parfois, des spectateurs décrètent tout de suite que mes sculptures représentent des animaux et commencent à me demander de quel genre d’animal il s’agit. Un animal avec un nez humain et une bouche humaine ? Ça doit être un humain.

À la base vous êtes sculpteur, mais vous peignez également.
Au Togo, j’avais des amis peintres et mon maître peignait, mais à l’origine, il ne m’a pas formé en peinture. Je n’ai jamais suivi des cours de peinture. Mais étant sculpteur, ça a été facile pour moi d’aller vers la peinture. Il est évident que l’on n’a pas besoin d’un grand d’effort pour quitter les trois dimensions pour les deux dimensions. D’ailleurs , dans ma tête, je ne quitte jamais tout à fait les trois dimensions, même si je suis sur les deux dimensions. Je modèle mes peintures.

Que souhaitez-vous exprimer par votre travail ?
Mes sentiments. J’ai été habité par ce sentiment de liberté et de compassion pour l’animal depuis longtemps. Nous ne sommes pas carnivores, mais si nous mangeons des animaux, c’est pour montrer notre supériorité sur eux. Je m’exprime en faisant prendre conscience à l’homme qu’il est animal. Il y a une seule chose qui nous diffère des animaux, c’est notre forme. Au cours des siècles, nous les avons brimés, nous leur avons manqué de respect et nous les avons utilisés comme moyen de transport. Cela a aidé l’homme à se développer, mais il faudrait que l’on prenne conscience de la manière dont on les traite. La conscience humaine, de l’homme en tant qu’animal, est partie.

Depuis 2013 vous vivez et travaillez à Abidjan. Pourquoi la Côte d’Ivoire ?
Avant de venir en Côte d’Ivoire, je vivais au Mali, pays de mes lointaines origines que j’aime beaucoup. J’ai voulu montrer mon travail en Côte d’Ivoire et m’installer ici. Le pays est un peu plus vivant que le Mali, il y a un peu plus d’ouverture et de visibilité sur le plan artistique.

Comment percevez-vous le monde de l’art ivoirien en comparaison à celui du Togo et du Mali ?
Sur le plan du marché de l’art contemporain, c’est incomparable. La Côte d’Ivoire est très ouverte. La Galerie Cécile Fakhoury fait un excellent travail pour les artistes africains, car elle ne montre pas que des artistes ivoiriens, elle montre des artistes de toute l’Afrique. La Côte d’Ivoire a de grands artistes, qui ont su valoriser l’art contemporain africain. Sur le plan international, il y a une confiance du marché de l’art, une confiance de venir en Côte d’Ivoire et de voir ce qu’il s’y passe. Beaucoup d’expatriés et de collectionneurs viennent. Et même les Ivoiriens consomment l’art. Au Togo, ce n’est pas le cas. Il n’y a presque pas de Togolais qui achètent des œuvres d’art et au Mali c’est encore pire. Durant mes trois ans au Mali, je n’ai jamais vendu une seule œuvre à un Malien.

Dans votre pays d’origine, le Togo, vous avez ouvert un espace de création. Quel en était le but ?
J’ai sculpté dans ma maison familiale, mais ça causait un peu d’ennuis. Donc j’ai acheté un terrain à quinze kilomètres de Lomé où je me sentais reculé. Je voulais en faire une sorte de résidence. J’ai invité des amis artistes, et on faisait un atelier ensemble. J’ai acheté du matériel pour ceux qui n’avaient pas assez de moyens pour le faire. Ça a encouragé beaucoup d’artistes à venir. Je considère que l’art, on ne le vit pas, on le subit. C’est une torture que d’être artiste sans avoir avoir de matériel pour travailler.

Quel est votre souhait pour la scène artistique au Togo ?
Que ça évolue. C’est un petit pays, mais il y a de grands artistes. Il y a quelques galeries qui ont ouvert dans les dernières années. C’est dommage que ça ne marche pas très bien sur le plan artistique au Togo. Mais je crois vraiment que ça va démarrer.

Quel sera votre prochain projet ?
En mai, j’irai à la Biennale de Dakar — la Galerie Cécile Fakhoury présentera ses artistes. Et de retour de la Biennale, je travaillerai sur un sujet un peu délicat – mais je ne peux pas encore en parler.

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