Louise Bourgeois, l’expérience intérieure

 Bilbao  |  26 avril 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Jusqu’au 4 septembre 2016, le Guggenheim Bilbao accueille l’exposition « Louise Bourgeois. Structures de l’existence : les Cellules », qui rend hommage à l’œuvre qui a hanté les vingt dernières années de la vie de l’artiste.

Louise Bourgeois n’avait pas pour habitude de transiger. Pour elle, « l’espace n’existe pas. C’est une métaphore construite pour structurer nos existences. » C’est dans cette optique de la négation qu’elle a conçu durant les vingt dernières années de sa vie les Cells, ou Cellules, sa propre métaphore de l’espace.

Les Cells sont des œuvres complexes. Selon Julienne Lorz, commissaire de l’exposition associée à Petra Joos, elles « se situent dans un lieu indéterminé entre la muséographie, la mise en scène, la création d’atmosphères et l’installation ; il s’agit d’une entité sculpturale qui, à cette échelle, et à ce niveau formel n’a pas d’équivalents dans l’histoire de l’art. »

« Louise Bourgeois. Structures de l’existence : les Cellules », elle non plus pourrait ne pas avoir d’équivalent, tant elle multiplie les superlatifs. Pour l’exposition, la Haus der Kunst de Munich et le Guggenheim Bilbao ont rassemblé 28 de ces espaces architecturaux, qui impressionnent par leur dimension et leur force d’évocation.

Rassembler toutes ces pièces a été un tour de force. Julienne Lorz témoigne : « Cette exposition, par la diversité des prêteurs et la complexité de sa mise en œuvre, est unique. On ne pourra sûrement pas revoir un tel évènement avant des dizaines d’années. » Les œuvres proviennent de collections éparses : The Easton Foundation et le Louise Bourgeois Trust, bien sûr, mais aussi la National Gallery of Canada, The Museum of Contemporary Art Kiasma (Helsinki), la collection Daskalopoulos, le Carnegie Museum of Art, le Centre Pompidou, et maintes collections privées. Voir ces œuvres rassemblées est un évènement rare, et c’est d’ailleurs la première fois que sont réunies les Cells numérotées de I à VI, depuis leur exposition au Carnegie International de Pittsburgh en 1991.

Les cellules, l’expérience intérieure 
Mais que sont ces énigmatiques Cells ? Des barrières, dressées entre l’intérieur de la psyché de Louise Bourgeois et l’extérieur — l’espace d’exposition ? Une prison dans laquelle l’artiste a enfermé ses peurs et ses obsessions, à défaut de pouvoir les oublier ? Sa propre métaphore de l’espace, construite notamment contre les institutions, afin de protéger ses sculptures ? Une catharsis ?

Un peu tout ça. L’angoisse entourait la vie de Louise Bourgeois. Une anxiété qu’elle a insufflée à ses œuvres et qui fait aujourd’hui leur force. Comme inscrit sur deux panneaux de Bullet Hole (1992) :  « What makes your world go round ? » / « Fears make the world go round. »

Si la peur fait tourner le monde, elle n’est pas seule. Louise Bourgeois disait elle-même que son travail consistait à donner un sens et une forme à la frustration, à la souffrance, à la peur, et que les Cells étaient sa meilleure manière de l’exprimer, cette souffrance, tantôt physique, tantôt émotionnelle, tantôt psychologique.

Louise Bourgeois était notamment anxieuse au sujet de ses expositions, à un point tel qu’elle refusa d’apparaître à ses vernissages à partir des années 1980. Dans ce cadre, les Cells étaient aussi une manière de reprendre la main sur les commissaires, de ne plus dépendre de l’espace des musées qui l’opprimaient. « Quand j’ai commencé à créer les Cells, je voulais créer ma propre architecture, et ne plus dépendre des espaces des musées, ne pas avoir à m’adapter à leur échelle. Je voulais constituer un véritable espace dans lequel on peut entrer et marcher » écrivait-elle en 1998.

Doit-on alors voir de l’ironie dans le fait que les dimensions immenses du Guggenheim Bilbao se prêtent particulière à l’exposition des Cells ? Des jeux d’échelle frappants se dessinent, où l’angoisse des grands espaces d’exposition de Frank Gehry laisse place à celle des cellules. Comme le souffle Julienne Lorz : « Les Cells offrent un vaste espace pour la contemplation et s’insèrent parfaitement dans les larges dimensions du Guggenheim Bilbao. » La commissaire tempère immédiatement ses propos : « Cette contemplation n’est cependant ni sereine ni confortable. »

Généalogie d’une forme 
Les Cells sont un glissement majeur dans l’œuvre de Louise Bourgeois, de la sculpture vers l’assemblage, du geste créateur au geste récupérateur. Une transition qui ne s’est pas faite linéairement, mais par spirales, par remous successifs.

Ce que l’on a coutume de considérer comme la première Cell ne porte pas encore ce nom puisqu’il s’agit d’Articulated Lair, en 1986. L’œuvre dérive d’une série précédente, dans laquelle l’intérêt de Louise Bourgeois pour l’architecture était déjà prégnant. C’est en 1991, lorsqu’elle exposa six de ces nouvelles productions au Carnegie Museum qu’elle proposa de baptiser ses nouvelles œuvres Cells. Un terme aux multiples connotations puisqu’il relève aussi bien de la cellule biologique de l’organisme vivant que de la cellule individuelle, la prison.

Julienne Lorz explique : « Les Cells ont occupé les vingt dernières années de la vie de Louise Bourgeois. Il s’agit de son dernier projet d’envergure, achevé deux ans seulement avant sa mort. » Les Cells reprennent des éléments majeurs de la grammaire de Louise Bourgeois : les escaliers sans but, sa maison d’enfance à Choisy-le-Roi, des membres et éléments corporels, la tapisserie, les miroirs et bien sûr, l’araignée — qui apparait néamoins plus tard dans son travail, en 1994.

Dans les Cells, l’artiste formalise toujours ses angoisses profondes, nées dans une enfance qu’elle n’a jamais quittée, comme ce père qui s’encanaillait sans crainte ni pudeur à Choisy-le-Roi avec d’autres femmes que sa mère. « Tout mon travail des cinquante dernières années, tous mes sujets, trouvent leur source dans mon enfance. Elle n’a jamais perdu de sa magie, de son mystère, ni de son drame » écrivait-elle.

Les Cells apparaissent ainsi comme un nouvel arrangement de formes et d’idées préexistantes. « La motivation psychologique et la teneur émotionnelle de son art demeurent », souffle Julienne Lorz. Louise Bourgeois créait par nécessité, parce que la violence de ses angoisses ne pouvait se dissoudre que dans le travail. Comme on le retrouve souvent dans ses œuvres, écrit, gratté ou tissé : « Art is a guaranty of Sanity ».

D’ailleurs, relevant presque d’une sorte de thérapie artistique, les Cells étaient évolutives. Louise Bourgeois n’hésitait pas à utiliser l’œuvre créée la veille — si ce n’est dix ans auparavant — dans celle de la journée. Pour Jerry Gorovoy, ami et assistant de l’artiste pendant près de 25 ans et actuel président de la Easton Foundation : « Un jour, son travail semblait émaner d’une violence intérieure extrêmement forte. Le lendemain, ce travail pouvait prendre la forme de la réparation ou d’une expression de sa culpabilité. »

Le particulier et l’universel 
Toutefois, il est un autre facteur non négligeable afin d’expliquer l’apparition des Cells : l’acquisition par Louise Bourgeois dans les années 1980 d’un atelier à Brooklyn, un espace aux dimensions beaucoup plus grandes que ce qu’elle a connu jusqu’alors, et qui lui permet de se consacrer à des projets d’envergure — dont les Araignées.

À l’époque, le quartier était également rempli d’ordures et de dépôts, où elle trouvait la matière dont elle avait besoin pour ses œuvres, quand elle n’utilisait des objets de son enfance ou à la portée symbolique beaucoup plus grande, comme le souligne Jerry Gorovoy : « Louise Bourgeois utilisait  souvent des objets très personnels, qui avaient été proches d’elle. » Dans les Cells, on retrouve pêle-mêle les ventouses qu’elle appliquait à sa mère, des prothèses, des bouteilles de parfum Shalimar.

Il y a dans cette exposition quelque chose qui relève de la dialectique de l’universel et du singulier. Louise Bourgeois ne parlait pas des autres ni vraiment d’elle finalement. « Le travail de Louise Bourgeois n’est pas tant biographique qu’il décrit son état émotionnel », souffle Julienne Lorz.

L’universel surgit du cœur même du particulier. Cette même idée qu’a constituée un fil rouge dans la carrière d’Harald Szeemann, de son exposition à propos de son grand-père (« Grand Father » (1974)) à son musée des Obsessions, et qui avait exposé l’artiste durant la 48e Biennale de Venise. Une idée que Proust avait condensée en une simple phrase, dans une lettre à Daniel Halévy : « C’est à la cime du particulier qu’éclot le général. »

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