La fondation Maeght, pour une « pensée par le regard » 

 Saint-Paul-de-Vence  |  24 avril 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Jusqu’au 16 mai 2016, la fondation Maeght (Saint-Paul-de-Vence) accueille l’exposition « Espace, Espaces ! », une relecture singulière de ses collections par le directeur de l’institution, Olivier Kaeppelin.

Georges Perec s’y connait en espace. Pour l’auteur d’Espèces d’espaces — à qui le titre de l’exposition est un hommage —, « l’espace de notre vie n’est ni construit, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et il se rassemble ? On sent confusément des fissures, des hiatus, des points de friction, on a parfois la vague impression que ça se coince quelque part, ou que ça éclate, ou que ça se cogne. »

L’espace est le point de départ et d’arrivée de toute création artistique. Pour Olivier Kaeppelin, « ce que créent les artistes, c’est d’abord un espace pour eux. Cet espace, nous ne le partageons pas, nous y pénétrons. » Les artistes savent s’immiscer dans ces hiatus, sublimer les points de friction ou, parfois, cogner.

C’est dans cette pluralité des traitements artistiques de l’espace qu’est invité le visiteur : reconfiguration et fragmentation des espaces picturaux, construction d’espaces utopiques et intimes — une idée qui n’est pas sans rappeler « Habiter le monde » , la biennale de Busan 2014 dont Olivier Kaeppelin était directeur artistique —, intérêt porté à la matière et ses propriétés, distorsion de la réalité et décomposition du mouvement, etc.

Ce parcours dans les collections de la fondation Maeght est également l’occasion pour Olivier Kaeppelin de dévoiler les oeuvres récemment acquises par la collection. Notamment la vaste donation de Wolfgang Gäfgen — 40 dessins, cinq grandes oeuvres graphiques et un triptyque — ou La Renaissance (2011) un élégant bronze de Claudine Drai, également offert par l’artiste à l’institution.

Le dénominateur commun est large, certes, mais dessiner un parcours au sein d’une collection est un exercice complexe, surtout lorsque l’on souhaite témoigner de sa richesse et de son éclectisme. Les oeuvres de Gérard Garouste côtoient ainsi des dessins de Giacometti — « Un aperçu de sa théorie de l’espace » selon Olivier Kaeppelin —, des dessins humoristiques de Saül Steinberg ou de l’art brut par l’intermédiaire d’Anne Tréal-Bresson.

Élégance de l’accrochage
Tout cela sans que l’exposition ne donne une impression de « fourre-tout ». L’accrochage est précis, minutieux, et certains arrangements esquissent de belles narrations. Ne serait-ce que l’une des deux salles consacrées au thème « Des Mondes pour le Corps », où deux dessins se font face. Le premier est signé Balthus : Katia dans un fauteuil. Katia y est représentée assise, yeux clos, bras croisés et jambes légèrement entrouvertes. Qu’y voit-on ? De l’ambivalence. La fille s’abandonne en même temps qu’elle se ferme, elle se laisse aller à une close lascivité. Laissé au stade d’esquisse, le dessin a principalement été travaillé au niveau des cuisses, ou les effets d’ombrages sont plus précis. « Le désir isole la capacité à saisir », souffle le directeur de la fondation.

En face, c’est un fusain sur papier de Nicolas de Staël, Étude de Nu (1955), réalisé quelques semaines seulement avant le suicide de l’artiste. La composition est extrêmement épurée ; un simple contraste de noir et de blanc laissant émerger une silhouette, les bras le long du corps et la tête légèrement penchée, dans une position d’attente — voire d’interrogation. Dans cette étude, on lit sans mal la résignation de l’artiste, l’inéluctabilité d’une décision déjà prise.

Éros fait face à Thanatos et entre les deux, un bronze de Sui Jianguo. L’un de ces bronzes que l’artiste a formés à l’aveugle en frappant la terre glaise avec des gants de boxe. La sculpture est l’empreinte que le sculpteur a laissée, « l’espace que le corps a habité », la trace de la vie.

Pour une « pensée par le regard »
Olivier Kaeppelin, en poète, connait le danger du verbe — et par extension de la pensée : « Les mots sont beaux, mais il ne faut pas oublier la pensée qui s’origine dans l’art, et dans le regard. » Cette idée est sans aucun doute l’ADN de la fondation Maeght. D’ailleurs, en inaugurant l’institution en juillet 1964, André Malraux avait déclaré : « Ceci n’est pas un musée. » Autrement dit, la fondation se passe des classements et des historicisations, elle travaille sur le présent, et dans les mots d’Olivier Kaeppelin se veut comme un lieu d’expérience de l’art, « un lieu de pensée par le regard. »

D’ailleurs, cette idée de pensée par le regard parcourt son chemin et se fait de plus en plus prégnante. D’Aby Warburg et son Atlas Mnemosyne — une reconstruction de l’histoire des formes à la seule lumière des images — à qui George Didi-Huberman avait rendu hommage en 2014 au Palais de Tokyo avec l’exposition « Nouvelles histoires de fantômes » à John Berger et ses Ways of Seeing, le XXe siècle a montré le danger de la raison en même temps qu’il a ouvert quelques pistes de rédemption.

« Il y a plein de petits bouts d’espace » écrivait Georges Perec, pour qui « vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. » Ces petits bouts d’espaces, on les retrouve à la fondation Maeght et l’on en viendrait à se demander s’il n’est pas une fonction de l’art que de nous orienter comme des aveugles dans le royaume de l’invisible, butant sur les obstacles créés par notre propre raison.

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