François Bard, les vanités de l’homme contemporain

 Miami  |  12 mars 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Des images qui résonnent comme des icônes du monde contemporain. François Bard ausculte son époque, en saisit la futilité et l’orgueil avec un regard amusé et distancé. Ses personnages saisis en des cadrages serrés s’imposent à nous par leur présence et par leur force. Il expose ses dernières séries The Paths of Glory à la galerie Waltman Ortega à Miami jusqu’au 31 mars 2016.

Que racontez-vous au fil de vos tableaux ?
Je raconte toujours mon histoire, mais aussi l’être humain tel qu’il est, avec ses imperfections – c’est pour cela que je prends des termes génériques comme les Sans titre, Le Kilt, Dealer, Les sentiers de la gloire« … Je travaille autour du thème de la vanité qui souligne pour moi une forme d’imperfection et qui est un des lieux communs dans l’histoire de l’art : la représentation des princes, des rois, du pouvoir, des Médicis, les batailles gagnées… Il y a aussi la vanité religieuse avec tous ces saints qui méditent face à des crânes et questionnent l’au-delà, les vraies vanités somme toute.

Lorsque vous dites que vous questionnez ce thème de la vanité, c’est clairement sous-tendu par une volonté de donner une forme contemporaine à ce thème appartenant à la peinture classique ?
Oui, ce thème reste actuel et je le traite dans une forme assez classique, qui est la peinture. J’aime m’inspirer de photographies qui sont iconiques et je les recrée à ma manière. Ces photos-là que je repère dans la presse ou les magazines sont pour moi des vanités contemporaines, comme Kennedy en train de fumer le cigare, cette très belle photo où il est recueilli… Les images sont faciles d’accès, mais personne ne les regarde vraiment… Alors que ce sont autant de poses de la société, du monde et des médias.

Tout n’est qu’un jeu d’illusion ?
Oui, peut-être, voire même un grand malentendu.

Vous portez un regard cynique sur cette société ?
Non, car j’en fais partie ! La vanité de l’artiste est énorme ! Vouloir donner un sens à sa peinture et à sa journée en peignant ! Ne pas perdre son temps, c’est penser que son temps est précieux, c’est vaniteux !

C’est pour cela que vous posez sur certains tableaux ?
Oui, c’est l’expression de la vanité de l’artiste, c’est-à-dire vouloir, dans une attitude un peu héroïque, rejouer certains jeux de la société comme Woody Allen l’a fait dans Zelig où il incarne un homme caméléon, qui se prend pour Hitler lorsqu’il est à côté de lui, etc.

Est-ce que ça veut dire que l’artiste est le plus à même de prendre ce recul ?
Pour moi, c’est plus confortable d’être mon propre sujet, même si j’aime faire poser les gens et les photographier – je travaille beaucoup d’après photo –, mais ils ne sont pas toujours disponibles. Il est, quoi qu’il arrive, important que ce soient des proches, des personnes que je connais bien — d’où l’importance de mes chiens…

Techniquement, vous vous rattachez à la tradition de la grande peinture ?
Oui, on retrouve les éléments constitutifs de la peinture : un châssis, une toile, de la peinture à l’huile.

Vous avez essayé d’autres médiums ?
J’ai bien essayé l’acrylique, mais je trouve qu’il n’y a ni l’onctuosité ni la sensualité que procure la peinture à l’huile qui de plus, en séchant, fonce de plusieurs valeurs. De ce fait, pour peindre de manière figurative comme je le fais, l’acrylique est trop éloignée de ce que je veux rendre.

Et la photographie ?
Oui, elle m’intéresse d’une certaine manière. Pour revenir sur mon parcours, j’ai commencé par être figuratif – de manière classique pourrait-on dire avec des modèles vivants – pour ensuite m’attaquer à la peinture abstraite. C’est à 40 ans que j’ai renoué avec la figuration grâce à la photographie et à ces petits appareils photo numériques qui permettaient d’avoir un recul immédiat sur ce que l’on vient de saisir. Peut-être aussi parce que ma peinture abstraite n’était pas assez regardée…

Vous dites cela alors qu’en France, et contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne et les États-Unis, on subit un diktat de l’abstraction, et c’est par la figuration que l’intérêt pour votre travail a été relancé. 
Oui, c’est également concomitant du changement de millénaire. Le XXe siècle a été celui de l’abstraction et de la déconstruction totale. Avec l’entrée dans le XXIe siècle, il y a eu une redistribution des cartes. L’abstraction n’avait plus tellement de sens car l’aventure avait déjà été largement vécue. Peut-être peut-on tenir le même propos pour la figuration ? Mais la pratique de la peinture peut être renouvelée avec les appareils numériques ou d’autres technologies.

Vous faites des ponts quand même entre l’abstraction et la figuration à travers votre touche qui elle, nous emmène dans l’abstraction.
Pour vous répondre, je vais vous raconter ce qui m’a amené à m’intéresser à ma chienne. Lorsqu’elle était petite, elle avait la tête toute noire et le corps taché de noir et de blanc. Face à elle, j’avais une version vivante de mon abstraction ! Je pense que si je n’étais pas passé par cette période abstraite, je peindrais complètement différemment. J’ai plus une vision abstraite lorsque je peins un blanc, un noir, une forme, voire même, je dirais que je suis assez dans le concept.

C’est-à-dire ?
Je vois mes peintures comme des icônes, comme des images de propagandes. Il faut faire des images fortes qui, pour capter l’attention, doivent être un peu iconiques. L’icône est une forme de glorification. J’aime prendre des photographies en noir et blanc et repeindre dessus, je les appelle alors Profanations : cela rend encore plus iconique mon tableau ! Et plus vaniteux ! Cela m’amuse.

Vous voulez quand même garder une part de mystère car vous cadrez ici sans la tête, là sans les jambes… On ne voit souvent qu’une partie du sujet. Cela devient un élément de votre signature.
Oui, il est important pour moi de garder une part de mystère. Avec ces cadrages, je laisse au spectateur la possibilité de s’approprier un visage, de l’imaginer. J’aime qu’il y ait une place dans l’imaginaire pour ce qui n’est pas peint. L’importance de ne pas tout dévoiler relève pour moi de la même subtilité et différence entre la pornographie et l’érotisme.

Votre travail est également très cinématographique !
Oui, lorsque j’étais jeune, j’adorais les films d’Antonioni par exemple, avec des plans et des compositions extrêmement forts. Le cinéma a toujours été important pour moi, j’adorais ces moments privilégiés qui étaient toujours suivis de discussions entre amis. On prenait le temps d’apprécier en profondeur.

Il y a aussi la notion du temps du point de vue du spectateur : le temps de regarder un tableau, d’apprécier une œuvre et de s’en imprégner.
Oui, il y a également le temps de faire que l’on retrouve dans le travail de tout artisan d’art. J’aime être seul dans mon atelier, ce qui permet de nourrir ce rapport au temps et à la solitude. On peut comprendre mon travail comme le carnet de voyage de ma vie avec des individus qui me sont très proches. Pour le dire autrement, j’essaie de retrouver le mythe à travers mon quotidien et mes proches.

Quels sont les maîtres anciens qui sont fondamentaux pour vous ?
J’aime regarder Velásquez, Zurbarán, Ribera… Toute cette peinture classique espagnole des XVIIe et XVIIIe siècles. Il y a aussi la peinture baroque italienne avec le Caravage bien sûr, mais cela reste plus bavard. J’ai un vrai plaisir à regarder la peinture classique, mais aussi l’art contemporain et actuel. Dans un autre registre, je suis fasciné par les photographies de la lune de la Nasa, au point que je possède des clichés vraiment fascinants. Ces photographies de la lune avec un ciel noir m’ont marqué : le noir c’est la dualité, la nuit/le jour, la vie/la mort, il n’y a qu’avec le noir que l’on a un infini absolu. Mon rêve est de sortir de cette couleur, mais je n’y arrive pas. C’est d’une profondeur infinie. Le noir désaxe la réalité des choses, crée une ambiguïté et nous embarque dans le cosmos. Le fond noir devient le fond or des icônes, nous mettant hors du temps et de l’espace.

Qu’est-ce qui est plus important pour vous ? La forme ou la couleur ?
Le plus important est l’adéquation entre la forme et la lumière : il faut que ce soit juste. Je suis moins coloriste et plus valoriste. Mes lumières sont assez fortes, ce qui est en lien avec la vanité. J’aime les choses qui brillent.

Uniquement dans votre peinture ou également dans votre vie ?
Non, uniquement dans ma peinture : il faut que ça brille, que ça rutile, que la lumière soit forte, un peu métaphysique.

Quel est votre rapport avec le marché de l’art ? Est-ce une pression ?
C’est difficile d’en parler. Je me mets en retrait et je fais ce que j’ai à faire. La pression existe, forcément : s’il y a une exposition, j’ai envie qu’elle marche aussi bien pour moi que pour ceux qui font partie de cette aventure — et que l’on n’a pas envie de planter. Mais le marché de l’art est tellement abstrait pour moi. On a tendance à regarder, surtout en France, les étoiles plutôt que le doigt ! Le Cac 40 de l’art en somme ! Ce qui m’intéresse c’est peindre, et j’ai la vie que j’aime.

Avez-vous en tête un artiste ou un tableau qui vous a provoqué une émotion récemment ?
Il y a une école roumaine de peinture intéressante avec en particulier un artiste comme Adrian Ghenie – qui a représenté la Roumanie à la dernière Biennale de Venise. Il propose une peinture d’histoire traitant du post-nazisme. J’aime également l’univers très fort de Jaume Plensa, loin du mien, mais je suis touché. Et il y a des peintres comme Bacon ou Freud que j’aime toujours.

Depuis combien de temps travaillez-vous avec Olivier Waltman ?
Depuis 2012, et j’ai la chance d’avoir un très bon galeriste.

En ce qui concerne les formats, vous passez d’un petit format sur papier à des toiles qui sont toujours de grands formats.
C’est le côté iconique ! Je me sens enfermé dès que je suis sur des petits formats qui ne me permettent pas d’exprimer une gestuelle. J’aime prendre mes formats en rapport avec mon envergure, ma taille et que le geste puisse s’exprimer. À partir du 160 x 130 c’est bien !

Vous faites des dessins préparatoires ?
Parfois, mais ce n’est pas systématique. Il arrive que l’étude suffise et ne demande pas à être transposée en grand format.

Parfois vos œuvres sont sans titre, parfois il y a un titre. Pourquoi ?
Parce que je n’ai pas toujours une idée ! Mais j’aime aussi ce Sans titre qui répond au silence, et alors, on ne dit rien…

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