Olivier Kaeppelin, le primat à la création

 Saint-Paul-de-Vence  |  7 février 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Olivier Kaeppelin est un homme d’art, de radio et de lettres. Directeur de la fondation Maeght depuis 2011, il a multiplié les projets, comme la biennale de Busan (2014) dont il a été directeur artistique sous le titre « Habiter le monde » Actuellement, il présente à la Fondation Maeght l’exposition « Trois hommes dans un bateau » autour des sculpteurs Richard Deacon, Sui Jianguo et Henk Visch. Art Media Agency est allé à sa rencontre pour en savoir plus.

Pour cette dernière exposition à la fondation Maeght, vous avez laissé beaucoup de liberté aux artistes.
Cette liberté a pour origine une profonde conviction personnelle : les artistes ne sont pas assez écoutés. Je suis passionné parce ce que les artistes disent de leur travail, d’eux-mêmes ou de toute autre question sur le monde qui nous entoure. Pourquoi ? Parce que je pense donner le primat à la création. Ce sont les artistes qui « créent » pas nous.

Je suis critique, et je ne jette pas des pierres sur ma propre maison ! Mais pendant une trentaine d’années, je pense qu’un pli a été pris. Les artistes seraient censés créer des œuvres, les théoriciens et critiques parler pour eux, dire la vérité ou le sens de leur œuvre. Je n’ai jamais été réellement séduit par cette idée et j’ai d’ailleurs toujours été passionné par les notes d’artistes — notes d’ateliers, correspondances, etc.

Par extension, j’ai toujours eu un intérêt assez marqué pour les expositions dont les artistes sont commissaires. De tels projets me passionnent plus que de retrouver, à travers une organisation d’œuvres, des idées que je connais déjà en tant que théoricien.

Dans une exposition, la question fondamentale est la suivante : qu’est-ce que l’espace ouvert par l’art, les artistes et leur pensée ? Ainsi, quand j’organise une exposition consacrée à un artiste vivant, je souhaite toujours établir un rapport très étroit avec lui.

Ce qui était la volonté originelle d’Aimé Maeght.
Absolument. Quand je suis venu à la fondation, je voulais retrouver une position que j’avais eue en tant que jeune critique et commissaire d’exposition. Je voulais retrouver les œuvres elles-mêmes.

Entre temps, j’ai pris des responsabilités en matière de politique culturelle en dirigeant la Direction des arts plastiques au Ministère de la Culture. Ce poste m’a intéressé car il me semblait que la diffusion des arts plastiques devait être dynamisée en France. J’ai fait cela avec beaucoup de conviction, mais je voulais retrouver ce privilège de la relation avec l’art et les artistes.

La relation avec les artistes représente l’alpha et l’oméga de la position d’Aimé et d’Adrien Maeght. Aimé Maeght était fils de cheminot. Après que son père a été tué dans sa locomotive, il a construit toute sa vie grâce à l’art et aux artistes. Quel projet ! Sans avoir vécu de tels drames, je dirais que c’est aussi mon cas.

Cette exposition est le dernier chapitre de la réflexion « Qu’est-ce qu’être artiste aujourd’hui ? » qui a animé la fondation Maeght en 2015.
En 2014, nous avons travaillé sur l’anniversaire — 50 ans — de la Fondation Maeght. A cette occasion, je me suis rendu compte d’une obsession commune chez Aimé Maeght, l’architecte de la fondation Josep Lluis Sert et les personnes qui ont mis en place la fondation. On pourrait la résumer par ces mots de Jean-Marc Bustamante : « Artists first ». Je pense la même chose.

C’est comme ça que j’ai conçu notre programme en 2015, en trois volets. Le premier à travers un artiste, Jörg Immendorff, qui s’est pris lui-même comme sujet de son œuvre — en tant que peintre et en tant que personnage du peintre. Il a décliné cela sous des prismes politique, historique, épique, esthétique… Avec une seconde exposition consacrée à Gérard Garouste, nous avons donné à voir le lien entre l’art, les artistes et la folie ou plutôt le rôle de la raison et de la déraison. Cette réflexion s’enracine dans une généalogie profonde — de Piero di Cosimo à Van Gogh, en passant par Antonin Artaud, etc. La dimension était moins historique et plus psychologique.

Cette troisième exposition met en avant la figure du sculpteur.
J’ai toujours eu le sentiment que la sculpture a été le genre le plus bousculé au XXe siècle. Elle a d’abord été remise en question par les environnements, puis par les performances où le corps lui-même est devenu sculpture — quel meilleur exemple que Beuys ou Gilbert et George dans cette idée de sculpture humaine ? Ensuite, les installations sont apparues. Le rapport aux objets y est très fort dans le sens où l’installation est souvent un arrangement d’objets. Il n’y a pas de transformation de la matière et je trouve cette pratique moins convaincante en ce sens. Aujourd’hui, les artistes créent des volumes numériques — sans oublier les installations vidéos.

Bref, la sculpture a totalement explosé au XXe siècle et il y a pourtant, notamment dans la jeune génération, foule de sculpteurs formidables : Vincent Mauger, Vincent Ganivet, etc. Pour clore ma réflexion sur « Qu’est-ce qu’être artiste aujourd’hui ? », je voulais poser cette question du sculpteur et du « genre sculpture ». J’ai réfléchi sur leur médium et j’ai choisi, avec mon ami Christian Scheffel, 3 artistes qui détonnent par la vitalité de leur production.

Aujourd’hui, on considère les sculptures comme des objets. N’est-ce pas une erreur ? En travaillant à la direction des arts plastiques, j’entendais souvent cette définition : la sculpture est « objet sur socle ». Cela me faisait rire. Les sculptures, les oeuvres ne sont jamais des objets ! Elles bousculent l’espace, créent du trouble. Les sculptures sont des formes humaines — créées par l’homme — mais elles se tiennent face à nous comme une étrangeté. Ce n’est pas Frankenstein ou le Golem, mais la sculpture entretient un rapport d’étrangeté avec le réel.

Après un siècle de remise en question, quelle serait l’identité de la sculpture aujourd’hui ?
Elle relève de la forme et de l’espace. Je m’oppose à l’idée que l’artiste produit des objets et des images, qui accompagnent le sens commun de nos vies, de nos sociétés. Je pense que l’art, au contraire, c’est « L’autre ». C’est ce qui est étranger.

Que la sculpture soit figurative ou abstraite, ce qui compte c’est d’abord la forme abstraite, l’idée que cette forme créée va nous permettre de vivre l’expérience de l’art. La sculpture nous décadre par rapport aux discours habituels. Elle crée quelque chose en volume et matière, mais qui n’est ni une chose ni un objet. Elle force à se poser la question : « Qu’est-ce que l’on a sous les yeux? » C’est donc une forme extrêmement vivace.

Dans un monde où les images et les objets doivent avoir un sens immédiat, le rôle de l’art n’est-il pas aussi de créer des images muettes, des objets non identifiables ?
L’art crée du sens, mais d’une autre manière. Il met en crise le discours en provoquant sa suspension. C’est l’image poétique ou astronomique du « trou noir ». Face à cela, nous sommes obligés de regarder, de construire une expérience propre. Sans faire fonctionner nos tropes, les discours préétablis, les modalités de la communication habituelle ou quoique que ce soit.

Pourquoi avoir choisi ces trois artistes en particulier : Richard Deacon, Sui Jianguo et Henk Visch ?
En 2013, à Bad Homburg et à Francfort, j’ai été invité à être commissaire d’une grande biennale sur l’art dans l’espace public — Blickachsen 9.  Durant l’exposition, j’ai longuement échangé avec Christian Scheffel. Lors de nos discussions, nous avons découvert que ces trois artistes se connaissent bien et entretiennent des rapports profonds entre eux : ils travaillent l’un avec l’autre, écrivent l’un sur l’autre, etc. Après cette discussion, nous avons convenu qu’il fallait organiser une exposition à la Fondation Maeght, avec ces trois artistes. Ce n’est pas facile de faire une exposition de sculptures étant donné les coûts comme il est très complexe d’organiser des expositions consacrées à de jeunes artistes. Nous n’avons pas de subventions, donc nous devons vivre sur nos propres deniers. Pour que les visiteurs affluent, il faut que les artistes exposés soient connus.

Un nouveau thème pour l’année prochaine : « Transformations ».
L’art se partage. Ce qui m’importe le plus, c’est de permettre l’expérience de l’art. Je n’aime pas que l’art soit instrumentalisé — que ce soit par une idéologie, la communication ou même une idée. Parfois, de manière plus légère, les œuvres sont instrumentalisées par des thèmes. Le thème doit toujours rester en filigrane.

Cela dit, j’ai effectivement donné l’accent en 2016 sur l’idée de « transformation » : transformation du réel par l’art, à travers des notions d’espace notamment. Ainsi nous allons produire l’exposition « Espace, Espaces ! » (26 mars – 16 mai 2016) car je crois que la première chose que créent les artistes est un espace pour eux : pour leur propre corps, pour leur propre imaginaire. Un espace qu’ils habitent puis qu’ils nous offrent. Ce qu’il y a de magnifique dans l’art, c’est aussi qu’il permet de passer d’un espace à l’autre. Ce sera notre objectif pour cette exposition : faire vivre autant de vies que d’espaces présentés.

Notre deuxième exposition sera consacrée à un artiste qui est parti de l’objet pour le démettre de ses fonctions et le réorganiser à travers la construction, la couleur et son architecture dans la ville ou dans la nature : « Christo » (4 juin – 27 novembre 2016). Pour l’exposition, Christo va créer une œuvre monumentale.

La dernière exposition sera consacrée à Pascal Pinaud (10 décembre 2016 – 26 mars 2017). Le rôle de la fondation est de montrer des artistes « internationaux » insérés dans notre territoire, celui du Sud et plus précisément, dans ce cas, celui de Nice. Pascal Pinaud vit à Nice mais il a largement dépassé ces frontières. Il est arrivé à un moment très fort de son œuvre qui a, également l’expérience du réel en son cœur, grâce à l’acte de « transformation » de l’objet en forme.

Tags : , , , , ,

Ad.