Convoquer l’extérieur à l’intérieur

 Abidjan  |  22 janvier 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Diplômé de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dakar puis de Lyon, Cheikh Ndiaye vit et travaille aujourd’hui à New York. Il a participé à de nombreuses expositions sur le continent africain et en Europe et a été le lauréat de plusieurs prix d’art internationaux. Jusqu’au 12 mars 2016, la Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, Côte d’Ivoire) lui consacre une exposition individuelle. Art Media Agency est allé à la rencontre de l’artiste lors du vernissage son exposition : « Faire de la rue un salon extérieur ».

Vous êtes peintre et photographe, mais réalisez également des installations et des films.
Ma pratique au quotidien, c’est la peinture. Pour moi, la peinture est le médium central qui me permet d’explorer les autres médiums. Les idées de mes installations, par exemple, me viennent souvent de la peinture. Je prends mes toiles en photo ; je les analyse ; j’essaie de comprendre les processus et ça me donne des idées pour faire des installations.

Vous avez réalisé vos études en Afrique et en Europe. Aujourd’hui vous vivez aux États-Unis. Quel continent a eu le plus d’influence sur votre travail ?
L’Afrique. Quand je viens en Afrique, c’est comme si je venais en pèlerinage parce que tout le dispositif de mon art me vient de l’Afrique. En Occident, j’ai seulement appris à formaliser ma pratique, à y associer un discours.

Votre exposition à la Galerie Cécile Fakhoury a pour titre : « Faire de la rue un salon extérieur ». Pourquoi ?
En Afrique, on voit souvent des gens dormir en plein jour dans la rue. Généralement, le repos est une activité nocturne, faite à l’intérieur. Quand on voit quelqu’un dormir à l’extérieur et en plein jour, il s’agit d’un complet renversement, comme si l’on amenait la nuit dans le jour et l’intérieur à l’extérieur.

Au-delà de l’anecdote, la manière de vivre et d’occuper l’espace en Afrique me fait l’effet d’une grande porosité entre l’intérieur et l’extérieur. Ce phénomène m’intéresse énormément et les pièces que je présente dans cette exposition évoquent vraiment ce renversement, cet échange entre l’intérieur et l’extérieur. D’ailleurs, ce renversement est aussi celui de ma vie : être Africain, vivre ailleurs et revenir en Afrique.

Quelles œuvres présentez-vous chez Cécile Fakhoury ?
J’ai peint l’espace d’exposition de la couleur de la façade de la galerie. En bref, le ciment de l’extérieur, je l’ai appliqué à l’intérieur, toujours dans cette idée de convoquer l’extérieur à l’intérieur.

Les objets que je présente sont également dans cet esprit. Il s’agit de deux séries autonomes d’oeuvres : les peintures et les installations. Tout ce que je produis tourne autour de l’architecture et du design. Je prends des objets de design ou des objets produits dans une visée architecturale et j’essaye de les transformer en objets artistiques. Ce que je cherche, c’est à les « désœuvrer », à les modifier, à déplacer leur fonction. En déplaçant la fonction d’un objet, d’une chose, on modifie son esprit.

Ce travail m’est venu des pratiques africaines, du rapport des Africains aux objets. Ce que je remarque souvent en Afrique, c’est que les gens réadaptent les objets selon leurs besoins du moment. Cette sorte d’infinie appliquée aux objets me parle énormément. Quand je viens en Afrique je suis toujours fasciné de constater à quel point n’importe quel objet peut être détourné, rejoué, changé de fonction.

Quelle importance revêt le fait d’exposer en Afrique pour vous ?
À travers l’existence de la galerie Cécile Fakhoury, les Abidjanais sont confrontés à des pratiques auxquelles ils ne sont pas habitués. Pour moi, c’est très important et positif.

L’art — par extension la culture — change notre manière de voir et d’appréhender le réel. Ce n’est pas prétentieux de ma part de dire cela. À Abidjan, beaucoup de gens n’ont jamais vu d’installation. Je ne voulais pas venir en Afrique et exposer des pièces qui ne bousculent rien. En fait, je ne voulais pas me contenter de montrer mes toiles bien encadrées.

J’ai envie de créer un débat, de me confronter à des visiteurs me disant qu’ils ne comprennent rien à mon travail ou qu’ils ne l’aiment pas. Cette confrontation est déjà le début d’un débat et j’apprécie énormément d’avoir l’occasion de le faire ici.

Vous vous intéressez particulièrement à l’architecture et au design. Comment cet intérêt se reflète-t-il dans votre travail ?
Par les procédés, le mode opératoire. En fait, par la manière dont je me sers des objets. Quand je regarde un objet par exemple, la première question que je me pose est celle de son utilité. C’est l’une des questions du design. Ensuite, je me place plus du point de vue architectural.

Ce qui est intéressant, quand on vient en Afrique, c’est d’observer la manière dont les gens occupent l’espace, la manière qu’ils ont de construire, sans architectes – ce qui parfois peut être très dangereux. Il y a toujours une adaptation des besoins.

L’art contemporain est préoccupé par les procédures. En Afrique, on comprend très vite les procédures qui ont amené un objet à sa création. J’y suis sensible. Quand je crée des objets, je le fais à la manière d’un designer ou d’un architecte. Par exemple quand je peins, j’essaie de respecter les lois de l’architecture. Ce sont des choses dont je me sers, mais pas dans un but fonctionnel. Je les détourne dans un but purement artistique.

Vous faites partie des neuf artistes représentés à la Galerie Cécile Fakhoury.
J’ai rencontré Cécile Fakhoury pour la première fois à la Biennale de Dakar. Nous avons un objectif commun : créer, construire une Afrique autre que ce qu’elle est aujourd’hui et exprimer sa complexité.

Je suis vraiment comblé par le travail de la galerie et l’expérience que nous partageons avec Cécile Fakhoury. En outre, je tenais à avoir une galerie en Afrique. La Galerie Cécile Fakhoury est présente dans de très grandes foires et fait un travail sérieux — ce qui est parfois compliqué dans d’autres pays africains.

Y a-t-il un échange entre artistes ?
Ce qu’il se passe entre les plus âgés et les plus jeunes est intéressant. Il y a une amitié forte, un respect mutuel, et l’Afrique en toile de fond. Nous échangeons beaucoup. C’est très rare d’avoir une galerie comme ça ici et les artistes en profitent pour créer un débat sur le plan de l’art, de l’architecture, etc… Chaque fois qu’on se rencontre, il y a des discussions entre nous. La galerie le permet, c’est un lieu de débat. Il y a vraiment des choses qui sont au-delà du business et ça, j’apprécie énormément.

En Côte d’Ivoire, le secteur culturel est encore en développement.
Abidjan est censé être la locomotive de l’Afrique de l’Ouest. Les moments critiques sont derrière nous aujourd’hui. Par ma présence et celle des autres artistes, je sens que l’on est en train de construire quelque chose. D’ailleurs, le développement de l’art et de la culture peut contribuer à la construction du pays, et inciter les autres pays à développer leur scène nationale. Il y a un gros potentiel ici. Abidjan a joué ce rôle de locomotive dans le passé et pourrait le jouer à nouveau.

Quel est votre coup de cœur en Afrique ?
Il y a vraiment un potentiel énorme sur le plan de la créativité. D’ailleurs, quand on étudie l’avant-garde européenne, on constate rapidement qu’elle s’est énormément inspirée de l’Afrique. Aujourd’hui, ce potentiel de créativité a besoin d’être formalisé. Il est là, il est partout, mais il n’est pas formalisé. Je pense que l’une de nos obligations, en tant qu’artistes africains, est de contribuer à la formalisation de cette scène culturelle.

Quels sont vos projets ?
Mon grand projet serait de participer à la Biennale de Dakar et d’y créer une installation. Mais entre-temps, j’ai une exposition à l’Université Columbia à New York où je vais présenter des dessins.

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