Richard Deacon, la sculpture, la politique et la couleur

 Saint-Paul-De-Vence  |  22 janvier 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

On ne présente plus Richard Deacon, sculpteur britannique lauréat du Turner Prize en 1987 et à qui la Tate Britain a consacré une rétrospective en 2014. Actuellement, ce géant de la sculpture expose aux côtés de Sui Jianguo et Henk Visch à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence (« Trois hommes dans un bateau » jusqu’au 13 mars 2016).

Le thème de la fondation Maeght pour l’année 2015 était : « Qu’est-ce qu’un artiste aujourd’hui ? ». En exposant trois sculpteurs, elle pose en filigrane la question : « Qu’est-ce qu’un sculpteur aujourd’hui ? »
Je n’ai jamais pensé devenir peintre. Travailler avec la matière a toujours été une part essentielle de mon travail, quelque chose d’assez naturel. Pourtant, je pense que je n’ai jamais été intéressé par la simple idée de créer des choses en trois dimensions. Mon activité n’en aurait que moins de sens. La sculpture est complexe à regarder, à percevoir et interpréter, c’est plus qu’une chose en trois dimensions.

La sculpture a une place singulière aujourd’hui. Par exemple, mes étudiants tendent plutôt à se considérer comme des artistes que comme des sculpteurs (Richard Deacon est professeur à l’École Supérieur des Beaux Arts de Paris (ENSBA), NDLR), et je pense que cette conception est partagée par de nombreux artistes dans le monde de l’art.

Quelle est la différence entre un artiste et un sculpteur ?
Les peintres se considèrent comme des peintres, ils n’ont pas de problème avec cela. Cette certitude quant au médium est moins prégnante chez les sculpteurs. Si l’on se définit comme artiste, sans donner de modalité à sa pratique, c’est différent que de se construire en tant qu’object-maker. Et je me considère comme un constructeur d’objet.

Vous dites fréquemment que vous êtes un « fabricateur ».
Oui, c’est la manière à laquelle je considère mon travail d’artiste. Je ne suis pas démagogue ni idéologue, mais je pense que nous perdrions quelque chose si nous, artistes, arrêtions de créer des objets, de les fabriquer.

Pourriez-vous revenir sur l’origine de cette exposition ? Quelle est votre relation avec Henk Visch et Sui Jianguo ?
J’ai rencontré Henk Visch en 1984 lors d’une exposition de mes sculptures à Londres. Cette rencontre a donné naissance à une amitié féconde. Nous avons gardé contact et nous nous sommes retrouvés la même année dans le cadre d’une résidence aux ateliers internationaux de l’Abbaye de Fontevraud (Maine et Loire). Finalement, nous avons organisé une exposition ensemble en 2002 (« Between the two of us » au Stedelijk Museum).

J’ai rencontré Sui Jianguo en 1999. Il faisait partie d’un comité de trois individus qui recherchaient des commissions pour la Chine. Il a découvert mon travail à la Tate. Grâce à lui, j’ai eu la chance d’exposer en Chine. Dès 2000, nous nous sommes retrouvés professeurs aux Beaux Arts de Paris (Sui Jianguo a été professeur six mois à l’ENSBA, NDLR). À différentes occasions, nous avons échangé ensemble, sur les enjeux pédagogiques de l’enseignement artistique, sur la transition entre l’académisme et les pratiques sculpturales contemporaines, sur le lien entre ces pratiques contemporaines et leur enracinement historique, etc.

Tous les trois, nous nous sommes souvent retrouvés. Nous avons exposé ensemble, notamment dans le cadre de « Blickachsen 9 » en 2013 (biennale de la sculpture à Bad Homburg et Francfort-sur-le-Main) et « Habiter le monde » à la Biennale de Busan en 2014 sous le commissariat d’Olivier Kaeppelin. Nous avons également beaucoup écrit les uns sur les autres.

Assez rapidement, nous avons évoqué l’idée de créer une exposition tous les trois. Nos rapports sont plus profonds qu’une simple amitié. Ils s’enracinent dans des pratiques artistiques et intellectuelles communes et se nourrissent d’un grand respect mutuel.

Le titre de l’exposition « Trois hommes dans un bateau » possède une dimension politique, que vous revendiquez — notamment enracinée dans la crise des réfugiés. Vous avez accepté en 1992 une commande du Lam (Between fiction and fact) du fait d’une déclaration de Margaret Tatcher. Votre travail possède-t-il une teneur politique ?
Oui. Même si je n’ai pas de message particulier à transmettre, mon travail est l’oeuvre d’un artiste intégré au monde.

Au Lam, j’ai accepté la commande de l’État français, car j’étais vraiment en colère suite à une déclaration de Margaret Tatcher, qui stipulait que la « glorieuse » révolution anglaise avait été antérieure et plus radicale que la Révolution française. Je trouvais cela ridicule et insultant. J’en ai fait une affaire personnelle ! La commande de Between fiction and fact au Lam était organisée pour le bicentenaire de la Révolution française.

De la même manière, à la Tate Liverpool, mon exposition « New World Order » (1999) était une réponse à une déclaration de Bill Clinton.

Politiquement, il est étonnant de voir la manière à laquelle les choses évoluent. Sans avoir de message à passer, les artistes demeurent des êtres politiques. « Trois hommes dans un bateau » s’inscrit donc dans le contexte de la crise des réfugiés, de la refonte des frontières — un concept largement partagé avec la sculpture et particulièrement dans mon travail. Nos problématiques ne sont pas uniquement formelles ; elles s’inscrivent dans le monde et son évolution.

Pouvez-vous revenir sur la question de frontière ?
Ces derniers temps, j’ai beaucoup réfléchi à la manière dont l’art abolit les frontières, notamment dans ses derniers développements — avec l’« immersivité » de l’art, sa dématérialisation, etc. De plus en plus, l’art s’affranchit des questions de frontières.

Je pense que le fait de créer des oeuvres indépendantes de l’individu devient une pratique minoritaire. Nous perdons peut-être la capacité à apprécier les choses de l’extérieur, à extraire du sens de ce qui est indépendant de nous, extérieur à nous.

Sans cette capacité, nous limitons pourtant sévèrement notre capacité à comprendre la condition humaine, et celle des autres. Nous projetons nos propres incompréhensions sur ce que nous percevons. Je travaille actuellement dans ce sens : je cherche à formaliser cette réflexion.

Dans un monde où tout doit être intelligible rapidement, quel est le rôle de l’art ?
L’ambiguïté à une place très importante dans l’art. Cultiver l’ambiguïté, ce n’est pas s’échapper de ses responsabilités, ou refuser de donner du sens à son travail. Au contraire, l’ambiguïté favorise la construction du sens, beaucoup plus que la certitude ou la clarté. Un message clair n’a que peu d’intérêt selon moi.

Votre travail est sériel et repose sur des thèmes transversaux : la théorie du chaos, ou l’idée d’émergence par exemple. Vous intéressez-vous actuellement à une nouvelle problématique ?
Ce sont les petites choses, beaucoup plus que les grandes, qui vous font changer. Personnellement, ces trois dernières années, j’ai vraiment pris conscience du potentiel qu’avait la couleur en tant que matière. Dans le passé, je ne considérais la couleur que comme une caractéristique de la matière, une propriété. Aujourd’hui, et c’est peut-être parce que je me suis intéressée à la céramique, je considère presque la couleur comme un matériau en trois dimensions, comme une substance, un phénomène.

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