Zones de guerre et enjeux politiques : la disparition du patrimoine du Moyen-Orient

 Moyen-Orient  |  6 novembre 2015  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Le Moyen-Orient regorge de trésors culturels et d’objets précieux, avec par exemple le site archéologique de Troie en Turquie, l’ancienne ville de Damas en Syrie, et la route de l’encens à Oman, avec de nombreux autres monuments religieux et nombreuses reliques, tous inscrits à la liste de protection du patrimoine mondial de l’UNESCO. Néanmoins, Daesh continue d’avancer à travers la Syrie et maintient ses bastions en Irak, et c’est non seulement des vies humaines qui sont en train de disparaître dans le conflit, mais aussi beaucoup de grands sites culturels qui ont été vandalisées, bombardés, et certains totalement rayés de la carte, ne laissant que des tas de poussière et de gravats dans leur sillon. Les villes anciennes sont devenues des terrains vagues ruinés par la guerre. Certains monuments comme l’Arc de Triomphe de Palmyre, debout depuis 2000 ans, ont été décimés par les soldats de Daesh qui contrôlent la ville depuis mai 2015. Loin des idées de conquête ou d’appropriation culturelle, la faction islamiste radicale poursuit son total anéantissement de la culture qui selon lui « idolâtre » et représente une vision du monde différente de leurs croyances extrémistes islamistes. Tandis que le conflit fait rage de plus en plus intensément au milieu de cette riche mosaïque culturelle qui se délite, les sites patrimoniaux, en plus d’être utilisés comme une arme dévastatrice, deviennent le terrain de jeu politique potentiel de superpuissances mondiales, désireuses d’exploiter les précieux atouts du Moyen-Orient. Pourtant, le patrimoine culturel du pays n’est pas seulement un enjeu national. De nombreux efforts internationaux ont été déployés pour lutter contre ces atrocités et empêcher la perte de ces trésors culturels dans le tourbillon du conflit.

Héritage mondial menacé

La Syrie et l’Irak sont situés dans une région souvent considérée comme le « berceau de notre civilisation », une zone de la Mésopotamie où sont nés le premier alphabet, les pratiques agricoles et les villes. Le riche patrimoine culturel de cette région est donc d’importance mondiale, avec de nombreux sites figurant sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. L’organisation internationale définit un site du patrimoine mondial comme un lieu à valeur universelle exceptionnelle qui réunit au moins un des dix critères de sélection. Ceux-ci comprennent la représentation d’un chef-d’œuvre d’un créateur de génie, un exemple exceptionnel d’un bâtiment ou d’un paysage illustrant une période significative de l’histoire humaine ou un témoignage exceptionnel d’une tradition culturelle ou d’une civilisation qui a disparu, ce qui est le cas pour les villes de Hatra et de Ninive en Irak et Palmyre en Syrie.

Les deux premières étaient deux anciennes capitales prospères, Hatra bénéficiant d’une impressionnante architecture d’influence gréco-romaine et d’une position de premier plan pour la route de la soie, tandis que Ninive a prospéré en tant que capitale de l’empire assyrien, sous le règne de l’empereur Sennachérib (environ 700 avant notre ère), jusqu’à devenir la plus grande ville du monde. Les deux villes ont été prises par Daesh en 2014. Hatra a ensuite été utilisée comme un dépôt de munitions et terrain d’entraînement par les militants, comme on le voit dans une vidéo de propagande diffusée par Daesh en avril 2015 avec des combattants utilisant des marteaux et des armes automatiques pour détruire les sculptures et plusieurs des plus grands bâtiments du site. Irina Bokova, à la tête de l’UNESCO, a commenté ces images ainsi : « La destruction de Hatra marque un tournant dans la stratégie effroyable de nettoyage culturel en cours en Irak. » De même, à Ninive, la plupart des sculptures et des manuscrits anciens ont été endommagés pendant le saccage à travers le Musée de Mossoul (où la plupart des sculptures étaient réunies) fin février 2015, tandis qu’une autre vidéo de propagande laissait voir des hommes brisant les statues de gardiens mi-animaux mi-humains appelés lamassus sur l’ancienne porte de Nirgal à Ninive.

D’autres critères impliquent le point de vue de paysages naturels incroyables, un patrimoine associés à des événements de portée universelle, ou un exemple exceptionnel d’habitat traditionnel. Le dernier critère s’applique certainement à Palmyre, riche métropole syrienne et avant-poste de l’Empire romain, qui a prospéré en oasis dans le désert de Damas pendant des siècles pour accueillir des caravanes en chemin sur la route de la soie. Ses temples richement ornés et ses avenues à colonnades ont été préservés par le climat du désert et sont devenus un piège à touristes tout au long du XXe siècle. Cependant, plus récemment, la ville a été propulsée en tête des actualités comme la dernière victime des atrocités perpétrées envers le patrimoine mondial. Daesh a investi la ville et les ruines antiques à proximité en mai 2015, et bien que les djihadistes avaient d’abord promis de laisser les colonnes et les temples de la ville intacts, ils ont décapité publiquement en août Khaled al-Asaad, archéologue syrien et directeur des antiquités de Palmyre, qui refusait de révéler le lieu où se trouvaient les objets culturels de la ville. Le même mois, Daesh diffuse des images de ses troupes installant des explosifs dans le Temple de Baalshamin, vieux de 2.000 ans, ainsi que le Temple de Bel, dont ils n’ont laissé que décombres dans leur sillage. À ces destructions s’ajoutent celles du monastère de Mar Elian, à Al-Quaryatayn, en Syrie, publiée sur Twitter par les terroristes, et de la cité grecque de Dura Europos, au bord de l’Euphrate, abritant la plus vieille église chrétienne jamais découverte ainsi qu’une synagogue, différents temples et des constructions romaines. Des images satellites montrent les ruines presque anéanties par l’iconoclasme et le pillage. De même, en Irak, Daesh a détruit le Imam Dur Mausoleum, un important vestige de l’architecture islamique médiévale, en octobre 2014, la tombe d’un saint au monastère Mar Behnam en mars 2015 et la Mosquée du Prophète Jonas en juillet.

Le précieux patrimoine du Yémen fait également les frais d’un conflit qui déchire l’ancienne capitale, Sana, prise dans les affrontements entre la coalition sunnite et les rebelles Shia. De sévères dommages ont été infligés au grand barrage de Marib, qui date du VIIIe siècle avant notre ère, atteint à quatre reprises ces derniers mois. Des frappes aériennes de la coalition ont détruit le Dhamar Museum, qui abrite les découvertes de fouilles américano-yéménites menées autour de citadelles et minarets du XIIe siècle, de deux sanctuaires soufis, d’une mosquée vieille de 700 ans à Lahj et des sites archéologiques de Baraqish et de Sirwah. Les experts craignent également que l’un des plus anciens fragments coraniques, le palimpseste de Sana, ne soit menacé. Le directeur de la Yemen’s General Organisation of Antiquities, Mohannad al-Sayani,a déploré la dévastation culturelle du pays, considérée comme une éradication d’idoles par Daesh. Autrefois connu comme l’Arabia Felix (l’Arabie heureuse), une plateforme commerciale prospère, le pays croule aujourd’hui sous les débris de son patrimoine dynamité.

Des pillages pour financer la guerre

Bien que Daesh poursuive à l’origine une politique de « purification » culturelle, ses soldats ont également pillé de nombreux sites afin de financer des opérations militaires. Par exemple, la cité de Mari, en Irak, dont l’origine remonte à l’Âge du Bronze, qui abrite les restes de palais et de temples antiques ainsi que des tablettes d’argiles éclairant les chercheurs sur les civilisations les plus anciennes de la région, est constamment pillée par Daesh d’après les témoignages des autochtones et les images satellites. La ville marchande de l’époque romaine Apamea a également fait les frais du pillage depuis le début de la guerre civile syrienne, avant l’apparition de Daesh, les satellites attestant l’excavation de mosaïques romaines, mises en vente depuis. Il semblerait qu’il s’agisse là du seul usage acceptable du patrimoine « païen », outre la démolition médiatique.

Un problème national ou mondial ?

Le pouvoir derrière ces destructions et l’exploitation de ces monuments repose dans la valeur symbolique du patrimoine. Cependant, l’évaluation de celle-ci a alimenté plusieurs débats, avec des propositions comme celle de l’UNESCO : une liste de critères pour définir cette valeur patrimoniale, une proposition que d’autres récusent comme arbitraire. Néanmoins, il existe sans doute une spécificité distinguant les autres œuvres d’art du patrimoine, indissociable du passé de l’identité d’une culture et donc de ce que signifie l’appartenance à celle-ci. Ainsi, à travers la destruction d’un tel héritage, Daesh s’en prend aux piliers de l’identité culturelle des pays concernés. Nada Al Hassan, coordinatrice des initiatives pour la culture et le développement à l’UNESCO, dénonce l’utilisation du patrimoine comme « instrument de guerre […] pour discriminer ou aliéner les minorités, pour gagner du terrain sur les autres groupes, pour terroriser et pour détruire les racines des peuples et leur identité. Cela contribue à la victoire dans la mesure où les adversaires sont affectés par la destruction de leurs références, de ce qui les représente, de leur environnement, de leurs racines et de leurs contributions à leur propre civilisation. Cela contribue sévèrement à détruire leur capacité de résistance et leur capacité à être humains durant cette guerre. » Peut-être est-ce là que réside l’efficacité des « armes » culturelles, dans l’entrave du sentiment d’appartenance. En fin de compte, le but est de semer la terreur et le désespoir, quand les populations voient leur histoire s’effondrer avant eux.

Cependant, bien que le patrimoine puisse être attribué à une culture particulière, il a également une portée internationale. La liste de l’UNESCO en témoigne, rassemblant ces lieux emblématiques du patrimoine mondial qui doivent être reconnus comme tels par tous les citoyens du monde. Ainsi, il n’est pas surprenant que les destructions du Moyen-Orient aient fait l’objet de préoccupations internationales. Cependant, la paralysie occidentale initiale a pu être suspectée de cautionner ces actes dans la mesure où les pays de l’Ouest se permettraient de jouer avec cet héritage en prenant soin d’éviter de froisser des alliés importants. Par exemple, tandis que les États-Unis financent aujourd’hui la liste rouge des antiquités menacées produite par l’International Council of Museums (ICOM), basé à Paris, ils veillent à rester discrets pour ne pas embarrasser leurs alliés du Golfe. Alors que la plupart des pays admettent la nécessité de protéger le patrimoine religieux et culturel de la guerre, l’Occident reste silencieux quant à la situation au Yémen et son indulgence vis-à-vis de la coalition menée par l’Arabie Saoudite ressemble à un abandon des victimes humaines et culturelles de ce conflit. Cette léthargie calculée suscite des réactions provocatrices de la part des oubliés. Les Houthis (les insurgés chiites), ont notamment défiguré une statue de la Reine Victoria pour tenter de sortir le Royaume-Uni de son indifférence.

Réaction ou prévention ?

Cependant, ces derniers mois, l’Ouest a pris plusieurs mesures en réaction à la destruction de ce patrimoine. Le British Museum a notamment reçu une aide de 3 M£ de la part du gouvernement britannique, pour financer un programme pour restaurer les sites détruits par Daesh. Cela va consister en six mois de formation pour un groupe de cinquante archéologues irakiens qui passeront trois mois au musée et trois mois en Irak à apprendre la restauration et la gestion des sites archéologiques. Les exercices se dérouleront au Kurdistan et à Basra, des régions relativement fiables. Le programme pourrait être étendu à la Syrie et au Yémen si Daesh en était chassé. Le British Museum présente également une exposition — jusqu’au 7 février 2016 — intitulée « Egypt: Faith After the Pharaohs », explorant la période qui va de la chute de l’empire romain aux croisades, lorsque le pays devient chrétien puis musulman, les deux religions coexistant pacifiquement. Il s’agit de la dernière exposition du directeur, Niel MacGregor, avant son départ pour Berlin. Il a déclaré que bien que l’exposition ne fasse pas de parallèle explicite, le visiteur reste libre de tirer ses propres conclusions.

Le World Monuments Fund organise la conférence « Heritage & Conflict: Syria’s Battle to Protect its Past » à la Royal Geographical Society, à Londres, le 12 novembre 2015. Maamoun Abdulkarim, directeur général des antiquités et des musées en Syrie, développera les perspectives humaines tandis que James Davis, du Google Cultural Institute, parlera de l’utilisation de technologies avancées pour scanner et documenter l’héritage culturel. La vice-présidente exécutive du WMF, Lisa Ackerman, animera la conférence, expliquant que « l’importance du dialogue interculturel est de comprendre que nous bénéficions tous de l’enseignement dispensé par les réalisations de ceux qui ont vécu avant nous. Aucun lieu n’est en lui-même si important, mais collectivement, ce patrimoine […] représente une marche à travers le temps qui nous permet de voir des monuments remarquables qui sont aussi des lieux de savoir… Ce n’est pas seulement l’émerveillement face à l’ancien, mais la manière dont ces lieux transcendent le temps et les frontières nationales modernes. » Le but de la conférence est de promouvoir la discussion et la sensibilisation aux effets du conflit sur les trésors culturels du Moyen-Orient, en contribuant à susciter un sentiment collectif de solidarité qui doit faire son chemin à travers les nations, plutôt que de rester un problème pour les seuls gouvernements et ONG.

Cependant, l’intervention ne se limite pas aux pays occidentaux, quand l’UNESCO encourage activement la discussion sur le sujet par le biais d’une conférence tenue à Paris en juin 2015. L’ONU a également publié la Résolution 2199 du Conseil de sécurité des Nations unies, condamnant la destruction du patrimoine culturel et l’adoption de mesures juridiques pour lutter contre le trafic illicite des antiquités de Syrie et l’Irak, en assurant que les gouvernements ne sont pas engagés dans le commerce direct ou indirect avec Daesh et des groupes tels que le Front al-Nosra en Syrie ou les groupes affiliés à Al-Qaïda. Le projet, élaboré en Russie, a réuni les États-Unis et l’Europe dans une rare manifestation d’unité, sans précédent durant les guerres syrienne et ukrainienne. La directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, a désigné la nouvelle résolution comme « une étape importante pour une meilleure protection du patrimoine culturel en Irak et la Syrie ». Il s’agit de l’une des premières mesures de prévention, qui se veut une protection active contre d’autres éventuels dommages, par opposition à la tendance dominante, qui est de réagir à des attaques qui ont déjà eu lieu. La résolution marque un effort international pour lutter contre les exactions contre le patrimoine du Moyen-Orient et ainsi pour conserver et protéger les trésors pour leur valeur historique et esthétique, mais aussi comme de puissants symboles d’unité et de stabilité.

Le paysage culturel du Moyen-Orient a été ravagé par les conflits qui déchirent la région, accablée par Daesh, mais aussi par le jeu des alliances internationales, tournant la situation dans un sens puis dans l’autre dans une tentative d’obtenir la stabilité politique de certains pays-clés. Bien que l’intervention occidentale soit en train de s’engager dans une approche préventive, ce n’est que des pays eux-mêmes que nous devons attendre des mesures de conservation et de restauration à long terme. Évidemment, quelle que soit la valeur du patrimoine pour la stabilité et l’unité d’une culture, elle ne pourra jamais présider à la nécessité de protéger les vies humaines menacées par la guerre et les oppressions.

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