Vincent Michéa : Se positionner par rapport aux images

 Abidjan  |  7 octobre 2015  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Graphiste de formation, Vincent Michéa savait pourtant dès l’âge de six ans qu’il voulait devenir peintre. Ayant grandi à la campagne dans le sud de la France, il passait beaucoup de temps à dessiner et à copier  les livres d’art de son père. Aujourd’hui, il est représenté par plusieurs galeries en Europe et en Afrique et son travail a fait l’objet de nombreuses expositions personnelles et collectives. Jusqu’au 12 décembre 2015, ses œuvres seront présentées dans l’exposition « De Punta à Punta » à la Galerie Cécile Fakhoury à Abidjan en Côte d’Ivoire. Art Media Agency a rencontré Vincent Michéa à Abidjan.

Vous vivez entre Paris et Dakar depuis 30 ans. Pourquoi le choix de ces deux villes?
Il y a 30 ans, j’ai été amené à travailler à Dakar par hasard. Je m’y suis plu. C’est une ville très agréable, paisible. La lumière y est belle et le climat est un peu moins dur qu’en Côte d’Ivoire. Ensuite, je suis rentré en France quelques années pour travailler avec un grand maître de la graphique, Roman Cieslewicz, mais j’avais tissé des liens, amicaux, amoureux, professionnels à Dakar.

Quand on travaille avec un maître, il faut toujours partir à un moment. Je suis rentré à Dakar parce que deux de mes amis y avaient un atelier d’art graphique et de design. J’avais envie de participer à cette aventure. J’ai habité pendant très longtemps à Dakar mais pour des raisons professionnelles je ne peux pas rester toute l’année là-bas, je suis obligé de voyager.

En plus de votre travail de peintre, vous donnez des cours d’art en Afrique. 
Je suis allé deux fois à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa pour animer des ateliers de photomontage et depuis neuf ans, je vais régulièrement à l’École de Marrakech — une école supérieure des arts visuels — pour faire des ateliers de sérigraphie.

Le photomontage n’était pas connu mais ça m’intéressait de l’enseigner. Il suffit d’avoir du papier, de la colle et des ciseaux. À Abidjan et à Kinshasa, le matériel coute cher, donc les élèves ont du mal à l’acheter. Le photomontage est peut-être l’un des arts les plus pauvres, mais on peut faire des choses sublimes.

Pour le Maroc, c’est une histoire tout à fait différente. Il s’agit d’une véritable école d’art graphique, et les jeunes étudiants travaillent beaucoup avec l’ordinateur. La sérigraphie est une technique d’impression assez simple pour faire des images manuellement. On travaille avec les mains ; c’est très important pour les jeunes qui restent toute la journée devant leur ordinateur pour concevoir des affiches, des mises en pages ou des animations.

Votre exposition à la Galerie Cécile Fakhoury s’intitule « De punta a punta ». Pourquoi ?
« De Punta à Punta » signifie point à point, petit à petit. J’ai fait une exposition à Dakar en 2008 qui s’appelait « Dakar punto final ». Cela renvoyait au titre d’une chanson d’un artiste cubain qui avait voulu rendre hommage à Dakar. « De Punta à Punta » est également le titre d’un album de musique cubaine.

Par rapport avec mon travail — je travaille notamment les points et la trame —, je trouvais ça intéressant d’avoir un point dans le titre de l’exposition. C’est une petite blague.

Quelles œuvres présentez-vous dans votre exposition à Abidjan?
Je présente deux travaux très différents : des collages et des peintures. Je travaille beaucoup par série. Les peintures présentent de vieilles pochettes de petits disques de musique africaine. Les collages sont réalisés à partir de photos que j’ai prises il y a 25 ans au Sénégal. Cette série m’a permis de faire machine arrière et de reprendre un travail que je n’avais pas montré parce que je ne me sens pas forcément photographe. J’ai utilisé ces supports pour amener l’image vers d’autres points de vue. Je trouvais ça très intéressant d’essayer de « moderniser » ce travail.

Vous avez travaillé comme peintre depuis une trentaine d’années. D’où vient votre intérêt pour le photomontage ?
Depuis deux ans, j’ai vraiment démarré une activité de photomonteur — pour laquelle j’ai un peu délaissé la peinture. Cette année, j’ai eu peu de temps pour moi afin de me consacrer à la peinture. J’ai, entre autres, beaucoup travaillé pour l’Hôtel Ivoire (Abidjan) où j’ai réalisé toutes les images des chambres.

Le collage, c’est quelque chose que l’on peut faire presque partout.  En plus, j’en rêvais depuis très longtemps. J’ai eu beaucoup de mal à m’y mettre pour des raisons de complexes par rapport à de grands photomonteurs. J’ai travaillé avec quelqu’un qui était très connu pour ses photomontages quand j’étais jeune et j’ai toujours eu un peu ça au-dessus de moi.

Maintenant, je suis très content de l’avoir fait. Je me suis énormément amusé. Le découpage demande beaucoup de réflexion, d’harmonie, de calcul et en même temps, c’est quelque chose que l’on faisait quand on était petit. Il y a quelque chose de l’enfance.

Pourquoi le choix d’exposer en Côte d’Ivoire?
Cécile Fakhoury est venue vers moi. Nous nous sommes rencontrés en 2012 ans à la Biennale de Dakar. Elle ouvrait sa galerie à Abidjan cette année-là. Elle est passée à mon atelier à Dakar, on s’est revu à Paris un mois après et elle m’a proposé de faire une exposition. On a fait une première exposition en 2013 et deux ans après une seconde. Ce n’est pas mon choix directement, mais je suis très content de venir exposer à Abidjan et de travailler avec Cécile Fakhoury.

Qu’est-ce que vous souhaitez exprimer par votre travail?
Je me suis posé cette question longtemps et j’ai longtemps travaillé autour de ma personne dans la peinture. Depuis une dizaine d’années, j’essaie de mettre le moins de moi-même possible dans mon travail. Je ne veux pas me mettre en avant, raconter ma vie ; ça ne m’intéresse pas trop. C’est peut-être aussi ma formation de graphiste et d’affichiste qui me permet de me positionner par rapport aux images autrement. Plutôt comme un message visuel, sans message intellectuel ni trop de pathos.

La plus grande partie de la population ivoirienne n’a pas l’habitude de visiter des expositions et le marché de l’art ici est encore en développement. Quelle cible souhaitez-vous atteindre?
C’est le cas dans toute l’Afrique, pas spécialement la Côte d’Ivoire. La démarche que fait Cécile Fakhoury — d’avoir monté cette galerie avec un choix d’artistes très contemporains —, je trouve que c’est déjà énorme.

Personnellement, j’attends que les gens regardent, qu’ils apprécient et me posent des questions. C’est intéressant de voir des individus qui ne vont pas souvent dans des expositions et qui voient des images pour la première fois. Je pense que l’œil des Africains, des gens qui s’intéressent à l’art, est en train de changer. Il y a une nouvelle génération qui s’intéresse.

Est-ce qu’on peut comparer le monde de l’art en Côte d’Ivoire à celui au Sénégal?
Historiquement, il est plus présent au Sénégal, mais il existe en Côte d’Ivoire. Au Sénégal, Senghor, qui était un président poète, a fait beaucoup pour la culture — que ce soit la peinture, la littérature, la danse, la musique. Senghor aimait beaucoup les arts, donc il a très fortement développé ce secteur.

Ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire — essentiellement grâce à Cécile Fakhoury — c’est qu’il s’y développe une nouvelle scène artistique ivoirienne — très intéressante et qui sort des codes. Cette scène artistique est plus récente que celle du Sénégal et je la trouve beaucoup plus active.

Quel sera votre prochain projet?
J’ai deux grands projets pour l’année prochaine : préparer la Biennale de Dakar au mois de mai et une très grande exposition avec Cheikh Ndiaye, un peintre sénégalais qui travaille aussi avec Cécile Fakhoury. On va faire une exposition à deux à la Fondation Blachère en France.

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