Édouard Planche de l’UNESCO sur le pillage des œuvres d’art en temps de guerre

 Paris  |  18 février 2015  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À l’occasion du dîner débat organisé le 16 février par AMA au Club de la chasse et de la nature, Édouard Planche, spécialiste du trafic des biens culturels à l’UNESCO, s’est exprimé sur le thème du pillage des œuvres d’art en temps de guerre, en présence d’une vingtaine de convives.

Direction la Syrie et Édouard Planche de commencer par un rappel douloureux. La Syrie compte six sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO : l’ancienne ville d’Alep, l’ancienne ville de Bosra, l’ancienne ville de Damas, le Crac des Chevaliers, le site de Palmyre et les villes antiques du Nord ; et pas moins de douze sites qui sont soumis à la liste indicative, en vue d’une inscription dans les années à venir, dont Ebla, Mari, Doura Europos, Apamée… Le constat est affligeant. Depuis le début du conflit syrien ce sont : 290 sites touchés dont 24 détruits, 104 sévèrement dégradés, 85 partiellement endommagés et 77 probablement endommagés. Parmi les plus touchés figurent : Alep, Damas, le Crac des Chevaliers, Palmyre, Doura Europos, Bosra, Ebla, Apamée et Raqqa.

Au-delà des images de destructions qui plongent l’assemblée dans la consternation, le débat arrive sur une autre problématique de taille : les antiquités sont un levier de financement du terrorisme. L’implication relative de certains pays, dans la lutte contre le trafic illicite du patrimoine syrien ou irakien, tels que la Turquie mais aussi Israël — pour qui « chez nous il n’y a pas de trafic car il y a le mur » — ou encore les pays du Golfe, n’arrange pas la situation. Pour nous donner un ordre d’idée, le débatteur nous informe que le commerce légal d’antiquités représente à peu près 60 Mrd$ par an tandis que le commerce illégal, même s’il est très difficile à chiffrer, pourrait éventuellement atteindre quelques milliards de dollars. Il souligne également que : « Le trafic de drogue, d’armes et d’antiquités, ce sont les mêmes réseaux de blanchiment […] si vous achetez une antiquité syrienne ou irakienne actuellement, vous participez au crime organisé. » Une chance, néanmoins, la Direction générale des antiquités a mis la plupart des collections à l’abri, au début du conflit, dans les sous-sols de banques sécurisées à Damas.

Du fait du peu de documentation existant en la matière, l’archéologie est également une cible du pillage. Édouard Planche dévoile que : « Les islamistes emploient des archéologues professionnels pour leur indiquer les sites et ils y vont au tractopelle, au bulldozer […] pour aller chercher ce qui est revendable ». Quant aux sépultures de Palmyre et les bustes qui y sont arrachés, il déplore  : « Je suis sûr que dans quelques mois, quelques années, ces bustes vont être proposés à Christie’s et Sotheby’s à 200.000-300.000 $ voire plus […] ça a été découpé comme aux temples d’Angkor. Heureusement les maisons de ventes disposent de systèmes de contrôle en interne. » Interpellé suite à cette révélation : « Ne peut-on pas rendre ces œuvres invendables ?  », il confie son désarroi : le problème est bien que « c’est invendable ».

« Mais alors quelles sont les actions mises en place par l’UNESCO ? », lance un autre convive. « Nous agissons dans plusieurs directions. L’objectif, c’est de faire du préventif avant les conflits […] et [un] travail opérationnel avec nos partenaires […], en premier lieu l’unité des Œuvres d’art d’INTERPOL et les polices nationales donc l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels en France, la Guardia Civil en Espagne, les Carabinieri en Italie, pour les alerter au maximum sur ce qui est volé, récupérer des photos, si c’est possible, de pièces volées, de façon à ce que ce soit mis sur des bases de données. » Autre volet d’action, la sensibilisation des grandes institutions. Pierre Naquin relève : « Est-ce qu’ils vous informent ? Existe-t-il une remontée d’information ? » et Édouard Planche de répondre : « Je n’ai pas eu de musées qui m’aient appelé pour dire, peut-être qu’ils informent la police. » À noter, tout de même, que les musées sont sous pression en permanence car les œuvres sont un argument de négociation commerciale. Beaucoup ont été obligés de retourner certains objets culturels dans des circonstances très particulières mais pas uniquement pour des raisons commerciales. Le Metropolitan Museum of Art à New York ou le Louvre à Paris, qui ont dû rendre des œuvres, peuvent en témoigner.

Les discussions dévient sur les maisons de ventes, qui sont des maillons essentiels de ce trafic. L’orateur prend pour exemple, la Galerie Golconda, à Saint-Paul de Vence, qui a vendu récemment une tablette cunéiforme irakienne, pourtant interdite à la vente. La police a été immédiatement prévenue et « c’est maintenant à elle de faire le travail ». Le certificat de l’œuvre comprend trente lignes sur l’histoire de la tablette, la provenance n’est jamais évoquée mais figure, tout de même, un « numéro de répertoire police 1081, ça veut rien dire du tout, ce qui nous intéresserait c’est de savoir si cela vient d’une collection répertoriée, quand c’est rentré en France… ». Un des convives ajoute que : « En tant que professionnel, on est responsable de la provenance. » Pour rappel, le musée de Bagdad a été pillé en 2003, « 15.000 pièces ont été volées, 9.000 ont été récupérées. Il y en a encore 5.000 qui se baladent. On en a même retrouvé au Pérou ».

« Pouvez-vous figer les ventes d’objets qui viendraient de Syrie ? » Édouard Planche annonce alors une nouvelle encourageante. « Oui » maintenant que la résolution 2199 (2015) vient d’être adoptée par Conseil de sécurité de l’ONU. Le paragraphe 17, surtout, mentionne que : « Tous les États Membres doivent prendre les mesures voulues pour empêcher le commerce des biens culturels irakiens et syriens et des autres objets ayant une valeur archéologique, historique, culturelle […] qui ont été enlevés illégalement d’Irak depuis le 6 août 1990 et de Syrie depuis le 15 mars 2011 […]. » Le problème, ce sont les œuvres dites « entrées dans la collection dans les années 1960 » car ce n’est qu’à partir des années 1970 que la réglementation internationale oblige d’indiquer la provenance.

Pour conclure avec quelques mots sur le rôle des États, le débatteur évoque l’existence d’UNIDROIT, une organisation internationale qui veille à l’harmonisation du droit international privé. UNIDROIT a établi une convention directement applicable par les États avançant que « tout bien culturel volé doit être restitué sans conditions […] et renverse la charge de la preuve de la bonne foi ». À titre d’exemple, l’Italie et la Grèce ont déjà ratifié cette convention tandis que des pays phares du marché de l’art tels que la France, les États-Unis ou encore le Royaume-Uni, s’y refusent toujours…

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