Mons, Capitale européenne de la culture

 Mons  |  11 février 2015  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Repenser la ville, ouvrir de nouvelles perspectives pour son développement économique mais aussi renforcer les liens affectifs des populations vis-à-vis d’un territoire… Voilà quelques éléments du crédo du projet des capitales européennes culturelles. Depuis l’opération « Glasgow 1990 – Ville européenne de la culture », l’économie culturelle, également dite « créative », est un ressort important pour les institutions et les communautés en perte de vitesse, qui font face aux conséquences de la désindustrialisation ou de la crise économique.

En 2015, l’Union européenne a attribué le label de « Capitale européenne de la Culture » à Mons, ville belge d’un peu moins de 100.000 habitants située dans le Hainaut, à quelques 70 km de Lille, ainsi qu’à Plzeň (Pilsen), en République tchèque. De fait, pas moins de 300 événements, 5.000 artistes et plus de 40 expositions dont 20 d’envergure internationale animeront la ville en 2015. La comparaison est tentante entre Mons et sa voisine française, Lille, elle aussi capitale européenne en 2004 et qui porte aujourd’hui dignement son titre de métropole culturelle. Aussi se plaît-on à imaginer que l’évènement montois, orchestré par Yves Vasseur, commissaire de la Fondation Mons 2015, suivra le sillage de l’odyssée lilloise. Dans un tel contexte, on peut naturellement se poser la question soulevée ailleurs par Boris Grésillon, celle de la culture comme alternative au déclin. Entre panacée et mythe moderne, la culture s’exprime sous bien des facettes selon le patrimoine qu’une ville choisit de mettre en valeur et l’engagement institutionnel dans ce processus. En tout état de cause, un vent de culture souffle sur Mons cette année et pourrait bien imprimer un nouveau rythme à l’ambitieuse cité wallonne. À l’aube de cette année capitale, nous proposons un état des lieux du riche potentiel culturel de Mons.

De la réflexion et de l’audace

La cérémonie d’ouverture qui s’est tenue le 24 janvier, dans tout le centre-ville de Mons, illuminé tour à tour par une envolée chromatique et un feu d’artifice sur fond d’ambiance électro, a attiré plus de 100.000 visiteurs. Le premier pari de l’année est donc brillamment relevé par Yves Vasseur, fervent partisan du « lien entre création et avenir » ou plus précisément de la rencontre entre culture et technologies de pointe, et Elio di Rupo, bourgmestre de la ville et ancien premier ministre socialiste (2011-2014). Ce dernier expliquait aux journalistes de TV5 Monde que ce projet, qui a obtenu le sceau officiel de l’UE en 2010, représente l’aboutissement de douze ans de mûre réflexion et « un investissement financier chiffré à 70 M€ ».

Leur autre pari, qui se verra confirmé à plus long terme cette fois, tient à un chiffre, celui du retour sur investissement obtenu grâce à l’évènement « Lille 2004 ». « L’opération a rapporté 6 euros pour chaque euro investi (…)» explique Elio di Rupo. Ce dernier croit fermement au levier que représente l’industrie culturelle pour accéder  au redressement économique. Mieux encore, ce redressement concerne la région toute entière. Comme le souligne encore Elio di Rupo : « Notre redressement sera une contribution au redéploiement multipolaire de la Wallonie, elle aussi en plein renouveau. » En effet, cette industrie culturelle ne se limite pas au tourisme mais ouvre à la production de biens et de services. On peut, certes, apporter quelques nuances à ces affirmations, arguant que l’offre entrepreneuriale de Lille est bien supérieure à celle de Mons. Cependant, la ville de Mons dispose d’une importante corde à son arc : la « Digital Innovation Valley », un concept imagé par Pascal Keiser, directeur de technocITé depuis 2007. Les premiers succès de cette initiative se mesurent à l’installation récente d’IBM, de Microsoft et de Google à Mons, juste en face de la vieille ville. La zone industrielle, qui devrait bientôt être reliée au centre historique par une passerelle, est l’une des pierres de touche du projet montois ; cet écosystème high-tech devant a priori attirer de nombreux jeunes talents dans les années à venir.

Dynamiser la ville

Le redressement économique, qui doit s’opérer sur le long terme, est donc fondé sur l’implication et l’engagement des jeunes générations. Pour elles, la ville se veut être un lieu attrayant, tourné vers l’avenir. Aussi la population étudiante montoise — 20 % de la population totale — est-elle placée au cœur du projet de la Fondation Mons 2015. Outre la gratuité de 80 % des évènements programmés au fil de l’année, dont on imagine qu’elle bénéficiera également aux 20 % de demandeurs d’emploi, le partenariat entre la Fondation et l’Université catholique de Louvain (UCL Mons) inscrit le projet au sein d’un dialogue stimulant entre l’université, les artistes et les institutions publiques. L’université apporte ainsi la dimension « recherche » qui lui est propre aux composantes événementielle et créative qui forment la base de la programmation.

Pour l’occasion, Mons fait rimer création avec effervescence, voire même transformation du paysage urbain. En effet, c’est tout un quartier dédié aux arts et à l’innovation que l’on voit renaître en lieu et place d’une ancienne friche militaire. Polarisé par le siège de la Fondation Mons 2015, on le nomme déjà « kilomètre culturel ». En faisant peau neuve, ce quartier se dote de salles de spectacles en tout genre dont les noms évoquent cet élan débridé vers le futur. On en veut pour exemple Arsonic, un lieu dédié au son et aux musiques émergentes, ou la Maison Folie, qui proposera des spectacles en tous genres ainsi que des résidences. Tandis que le premier est issu de la réhabilitation d’une ancienne caserne de pompiers, la seconde investit les espaces de l’ancienne école. L’origine et la vocation de ces deux lieux permettent de comprendre les lignes de force du projet montois. Pour ses nouvelles structures culturelles, la ville a choisi comme écrin des lieux bien ancrés dans le paysage urbain et étroitement liés à son histoire, qu’il s’agissait de requalifier plutôt que de faire disparaître. De quoi faire renaître le patrimoine local et mieux apprécier le potentiel d’une architecture à l’image des pratiques qu’elle accueille : décloisonnée, généreuse et démocratique.

Simultanément, la ville emprunte également au registre du spectaculaire pour d’autres lieux, en particulier la future gare dont le projet a été confié à l’architecte Santiago Calatrava — à qui l’on doit notamment la gare de Liège-Guillemins — signant par là une certaine géographie de l’émulation en Wallonie. Le nouveau centre de congrès, quant à lui, s’inscrit dans la lignée du musée juif de Berlin ou du musée royal Ontario à Toronto, autres œuvres iconiques de l’architecte Daniel Libeskind. Cette volonté de capter et de séduire le regard, tous les regards, se retrouve encore dans l’installation qui se tiendra en juillet 2015 sur la Grand-Place de Mons, Sun City, un labyrinthe de 8.000 tournesols né de l’imagination de l’artiste Fanny Bouyagui. Là aussi, on sent poindre la référence. En effet, la culture n’est pas qu’affaire de musées, loin s’en faut, et cette manifestation recourt précisément aux multiples facettes que recouvre le mot culture : l’idée du vivre ensemble, du divertissement, de l’enrichissement personnel par le biais de l’expérience, la libre expression…

Les atouts patrimoniaux de la ville de Mons

Ainsi, dans le programme échafaudé par Yves Vasseur, tout semble concourir à la mise en valeur des différentes pratiques culturelles contemporaines. Cependant, comme le signale Fanny Bouyagui, à grand renfort de tournesols, ce dynamisme créatif tire parti du passé de la ville et de son riche patrimoine historique, parfois méconnu malgré le classement au patrimoine mondial de l’Unesco de plusieurs sites montois. Saviez-vous que Verlaine avait été incarcéré à la prison de Mons après avoir tiré sur Rimbaud ? Et qu’est-ce que le « Doudou » au juste ? Petit tour d’horizon des trésors patrimoniaux de la ville.

Serait-ce vraiment exagérer que de dire que la vie de Vincent Van Gogh aurait pu prendre un tout autre tour sans son séjour dans la ville de Mons (1878-1880) ? C’est en tout cas en ces lieux que sa vocation de peintre semble avoir pris le pas sur celle de pasteur, à laquelle il se destinait. En contact avec les populations minières du bassin du Borinage, Van Gogh réalise ses premiers dessins et fait siens les thèmes liés à la misère, à la solitude mais aussi au réconfort des petites habitations de mineurs. Ce sont ces premières années, décisives pour le peintre, que l’exposition inaugurée le 25 janvier au musée des Beaux-Arts de Mons, retrace sous la houlette du commissaire Sjraar van Heugten. Une autre figure dominante du paysage montois est inscrite dans un passé plus ancien, il s’agit cette fois non pas d’un homme mais d’un monument, le beffroi de 87 mètres construit au XVIIe siècle. Véritable marqueur du territoire et fierté de la ville de Mons, puisqu’il s’agit du seul beffroi baroque de Belgique, inscrit à l’Unesco depuis 1999, sa silhouette désormais emblématique atteste du rayonnement de la ville au XVIIe siècle. Ce pan de l’histoire de la commune ne manquera pas d’être rappelé et étayé dans le centre d’interprétation récemment ouvert à l’intérieur du monument, fraîchement rénové afin d’être ouvert au public. D’autres constructions emblématiques émaillent le paysage montois ; notamment, si l’on remonte jusqu’à l’époque médiévale, celle de la collégiale Sainte-Waudru, édifiée à partir de 1450 en l’honneur de la sainte patronne et fondatrice de la ville. Dame Waudru, quant à elle, aurait vécu au VIIe  siècle… On peut donc prendre acte de l’histoire séculaire de Mons.

Des musées aux lieux de mémoire

Cepedant, comme le démontre le Silex’s, centre d’interprétation des minières néolithiques de Spiennes, l’histoire de Mons dépasse ces limites chronologiques légendaires. À l’instar de quatre autres nouveaux musées montois, le Silex’s ouvrira ses portes le 7 avril. Les autres lieux culturels de Mons sont le musée du Doudou, le Mons Memorial Museum et l’Artothèque, nouveau conservatoire des collections municipales qui permettra au couvent des Ursulines de trouver une nouvelle existence. L’historien français Pierre Nora définit les lieux de mémoire comme « des éléments matériels ou idéels qui jouent un rôle dans la constitution de l’identité collective en étant parfois instrumentalisées par différents acteurs ». Peut-on parler ici de lieux de mémoire pour ces différents sites qui ont été protégés — voire sauvés de la destruction —, étudiés et sont ici en passe d’être présentés et donc expliqués au public ? En partie sans doute, d’autant qu’il s’agit d’assumer pleinement le passé industriel de la ville mais aussi de le réconcilier à d’autres traditions bien propres au lieu, suggérant ainsi une identité locale diverse, riche et passionnante. Par ailleurs, on imagine assez aisément de quelle façon la valeur symbolique, une fois créée, peut se transformer en valeur économique potentielle.

Un bon exemple de patrimonialisation de la mémoire collective est la création du musée du Doudou. Cet évènement, pour les non-initiés, est une ducasse rituelle organisée chaque année durant le week-end de la Trinité. Issue de traditions à la fois populaires et religieuses, cette manifestation voit la célébration d’un folklore local traditionnel, unique, où se mêlent la procession des reliques de Sainte Waudru et la reconstitution du combat entre Saint Georges et le dragon. Là encore, en touchant au mythe, on plonge aux racines de l’histoire, à la fois locale et européenne — si ce n’est universelle. Inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité depuis 2005, cette tradition haute en couleur qui rassemble chaque année une importante communauté, ouailles et touristes confondus, vient encore étoffer le paysage montois.

Une place pour Mons au carrefour de l’Europe

En effet, avec tant de promesses, les touristes sont attendus à Mons cette année plus que jamais. Ce ne sont toutefois pas les seuls car la ville affiche sa volonté de créer de l’intérêt pour les artistes et les investisseurs. En effet, pour bien profiter de la manne apportée par cette année sous les projecteurs, les acteurs institutionnels et le bourgmestre en tout premier lieu envisagent l’avenir à long terme. 2015 se doit d’être, plus encore qu’une année exceptionnelle, l’aube d’une nouvelle ère pour Mons. Outre le chiffre d’affaires global espéré par Elio di Rupo qui a annoncé la bagatelle de 400 M€, ce sont également la reconnaissance et de nombreux partenariats à l’échelle régionale, européenne voire internationale que l’on peut souhaiter à la capitale européenne de la culture.

La situation géographique stratégique de Mons, située sur la frontière franco-belge, la place au cœur de l’échiquier européen et notamment du triangle Anvers-Londres-Paris. Forte des partenariats passés avec 19 villes, de Lille à Gand, Mons 2015 joue de ses atouts géographiques et notamment des collaborations étroites avec sa périphérie pour tirer son épingle du jeu. Au vu de l’installation des géants américains dans le parc d’innovation récemment créé, il semblerait que cette manœuvre ait porté ses premiers fruits, d’autant que le dynamisme généré entraîne des répercussions favorables au sein du tissu des start-up locales. C’est aussi l’occasion pour Mons de nouer des liens avec son homologue tchèque, en accueillant un artiste originaire de Plzeň dans le cadre d’un échange bilatéral qui permettra à un artiste montois de découvrir la scène artistique tchèque. Il faudra encore attendre plusieurs saisons avant de pouvoir dresser le bilan de Mons 2015. Cela dit, l’organisation déployée par la ville — où la culture embrasse pleinement la technologie tout en étant associée à un cadre de mutation urbaine et régionale — est de bon augure pour les prochaines années.

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