À l’ombre du pavillon libanais, entretien avec Janine Maamari

 Beyrouth  |  12 juin 2014  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Collectionneuse et commissaire d’expositions, Janine Maamari a accepté de rencontrer Art Media Agency pour évoquer son futur projet, l’organisation du Pavillon libanais au sein de Singapore Art Fair — foire dédiée à la création artistique de la vaste région ME.NA.SA (Middle East, North Africa, South and South East Asia). Elle se déroulera au SUNTEC Singapore Convention & Exhibition Center du 27 au 30 novembre prochain.

Au-delà de ce projet spécifique, l’entretien est également l’occasion d’élargir le propos : bouillonnement de la scène artistique libanaise, notamment grâce à une vivace nouvelle génération d’artistes, ébauche d’institutions muséales à Beyrouth et dynamisme de ses structures dédiées à la création artistique.

Ne pas se limiter à un seul artiste
Sollicitée par les deux promoteurs de Singapore Art Fair, Laure d’Hauteville et Pascal Odille, déjà à l’origine de Beyrouth Art Fair, Janine Maamari coordonne un pavillon de taille modeste, mais indépendant, dévoilant la première exposition consacrée aux artistes libanais de Singapour. La commissaire qualifie ce projet de « challenge personnel » et ne souhaite pas se limiter à un seul artiste, mais au contraire, proposer un véritable panorama. Découlant de cette volonté première de faire découvrir les talents de son pays, la sélection s’est ensuite déroulée à l’appréciation de la curatrice et selon le consentement des artistes.

Onze artistes libanais contemporains
Le Pavillon sera l’écrin de onze artistes libanais contemporains : Laudi Abilama, Mohamad-Said Baalbaki, Tagreed Darghout, Najla El Zein, Omar Fakhoury, Bassam Geitani, Dima Hajjar, MarwanSahmarani, Nadia Safieddine, Hiba Kalache et Alfred Tarazi. Chacun d’entre eux s’exprime via des médias variés : installation, sculpture murale, peinture à l’huile, acrylique, photographie etc.

« L’art au-delà de la violence »
Contrairement à sa démarche habituelle, Janine Maamari ne leur a pas suggéré de se pencher sur un thème particulier en les sollicitant au préalable de l’exposition. Mais, de visite d’atelier en discussions à bâtons rompus, elle s’est rapidement rendu compte qu’une thématique apparaissait spontanément au fil de leurs œuvres : « L’art au-delà de la violence ». Malgré les révolutions et la précarité du contexte politique, l’art continue de prospérer et de fleurir au Liban. La commissaire souligne l’intérêt qu’elle éprouve pour ces créateurs, mais aussi sa fierté. Elle insiste sur leur mérite, au regard de l’atmosphère libanaise et de l’instabilité générale du Moyen-Orient.

Un portrait de Lee Kwan Yew
Janine Maamari évoque avec passion les artistes de cet « art au-delà de la violence » du Pavillon libanais. Elle égrène quelques exemples au fil de la conversation. Elle revient par exemple sur l’étonnante et talentueuse Laudi Abilama, en résidence à Singapour, qui souhaitait résolument réaliser un portrait de l’homme politique Lee Kwan Yew.

L’histoire du Liban en billets
Alfred Tarazi a aussi retenu toute son attention. Il a revisité l’histoire libanaise grâce à la photographie. Vingt-huit billets de banque, issus de la série « A Nation’s Inflations », symbolisent un événement particulier pour le pays. Le titre fait référence à la fois à l’inflation monétaire, mais aussi à celle de la nation.

Les sculptures murales de Najla El Zein
La commissaire ne résiste pas au plaisir d’énoncer avec gourmandise une autre des jeunes artistes du Pavillon libanais, Najla El Zein. Cette jeune femme réalise des sculptures murales avec des objets du quotidien, comme une étonnante lampe en cuillères, exposée à la PAD de Londres et de Paris.

Une identité visuelle libanaise ?
À l’évocation d’une identité visuelle regroupant ces jeunes artistes libanais et leurs homologues, la réponse est ferme et négative. La commissaire explique que le spectateur ne sent pas forcément que des artistes libanais ont réalisé tableaux, photographies ou encore installations. Néanmoins, les créateurs, eux, ressentent fortement leur identité libanaise, le fait d’appartenir au « creuset » dans lequel ils vivent, déstabilisé par la succession d’événements de la région. Elle ajoute : « nous avons beaucoup de tendances, c’est une scène artistique très riche et dynamique ». Cette scène est le reflet de nombreuses identités libanaises.

Influence des courants européens
Passionnée par l’histoire de l’art, et notamment celle de son pays, Janine Maamari revient aussi sur l’émergence de l’art moderne libanais. À partir du début du XXe siècle, le Liban a été le terreau propice à l’avènement de nombreux artistes modernes. Avant cette vague, ils recevaient principalement des commandes émanant d’ordres religieux. Ils réalisaient alors des tableaux qui ornaient ensuite les lieux de culte. Le deuxième axe de cette production traditionnelle résidait dans la réalisation de portraits. Avec influence des courants européens, l’art a évolué au début du siècle. À cette époque, de nombreux artistes faisaient leurs études à l’étranger. Certains habitaient Paris ou encore aux États-Unis et étaient le public attentif des nouveautés picturales et artistiques observées.

Une création libanaise tournée vers l’étranger 
Depuis la guerre du Liban, le même phénomène s’observe chez les jeunes artistes. Elle a aussi permis aux nouvelles.générations de partir étudier et de vivre à l’étranger, s’ouvrant également aux scènes artistiques européennes et américaines et s’imprégnant leur art.

Beyrouth : deux musées à l’étude
Pour accueillir, entres autres, les travaux de cette jeune scène artistique, il n’existe pas encore de musées dédiés spécifiquement à l’art à Beyrouth. Néanmoins, les projets fleurissent, émanant d’acteurs non étatiques. Janine Maamari en cite deux, à différents stades d’avancement, qui devraient commencer à émerger dans les cinq prochaines années. L’un d’eux a été amorcé par l’American University of Beirut. Terrain et plan de cette institution sont déjà achevés. Le second, moins abouti pour le moment, est une initiative privée. Ces deux exemples dénotent l’enjeu de la question muséale pour la capitale libanaise et la recherche de solutions.

Centres d’art, galeries et espaces de collectionneurs
En parallèle de ces projets, la ville comprend plusieurs centres d’art, dont le Beirut Art Center. La nouvelle curatrice, la Française Marie Muracciole, a pris la tête de cet espace à la programmation pointue et résolument intellectuelle en mars dernier. Elle a succédé à cette fonction aux deux fondatrices du centre, Sandra Dagher et Lamia Joreige. Il existe également de nombreuses galeries, de nouvelles réapparaissent régulièrement. Elles forment un tissu très dense et dynamique. D’autres espaces d’expositions sont proposés par de jeunes collectionneurs, dont l’un des principaux est Abraham Karabajakian. Ils offrent aux yeux du public les œuvres qu’ils ont acquises avec soin. Ces différents accrochages sont propices aux discussions organisées à l’intention des amateurs d’art. L’expertise des collectionneurs libanais est d’ailleurs reconnue. Certains d’entre eux ont été approchés par le Centre Pompidou (Paris, France) afin d’apporter leur éclairage sur la constitution de la future collection libanaise pour l’institution.

Ashkal Alwan
L’un des autres lieux phares de la scène artistique libanaise à Beyrouth est l’Ashkal Alwan. En faisant venir des artistes de l’étranger, le projet permet la communication de ces derniers avec les artistes locaux. Très actif, il accueille des débats avec des curateurs étrangers, des directeurs de musées et autres tables rondes portant sur les problématiques culturelles actuelles.

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