Art, droit et formation : entretien avec Gérard Sousi

 Paris  |  12 mai 2014  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 6 mai 2014, Art Media Agency (AMA).

Gérard Sousi est le fondateur de l’Institut Art et Droit et son président depuis 1996. Dès 2002 il a mis en place la première préparation à l’examen d’accès au stage de commissaire-priseur ainsi qu’une formation professionnelle intitulée « L’œuvre d’art et le Droit ». Il a plus récemment conçu pour l’Université Panthéon- Assas Paris 2, un diplôme en formation continue, de niveau Master 2, intitulé « Droit et techniques de l’expertise des œuvres d’art ». Art Media Agency s’est entretenu avec Gérard Sousi.

Quel est votre parcours ?
Je suis né à Lyon où j’ai fait toutes mes études, d’abord au Lycée Ampère puis à la Faculté de Droit. Après un doctorat en droit et un diplôme de sciences politiques, j’ai fait, en qualité de Maître de conférences, une carrière d’enseignant-chercheur à l’Université Jean Moulin Lyon 3 dont je fus Vice-président de 2002 à 2007. J’ai parallèlement exercé la profession d’avocat au Barreau de Lyon pendant de nombreuses années.

En qualité d’universitaire, je suis naturellement porté à construire des formations à finalité professionnelles constituant pour les étudiants des passerelles vers l’emploi. C’est ainsi que j’ai créé au sein de l’Université Jean Moulin Lyon 3, le Master 2 Droit et Fiscalité du Marché de l’Art, le Master 2 Droit du Cinéma, de l’Audiovisuel et du Multimédia, le Master 2 Droit de la propriété intellectuelle et l’Institut de Droit de l’Art et de la Culture dont j’ai assuré la direction pendant neuf ans.

En 2002, j’ai proposé au Centre de formation professionnelle de l’Université Paris 2 Panthéon-Assas la création de la première préparation à l’examen d’accès au stage de commissaire-priseur ainsi qu’une formation professionnelle « L’œuvre d’art et le Droit ». Il y a trois ans, j’ai conçu pour cette université, un diplôme en formation intitulé « Droit et techniques de l’expertise des œuvres d’art », premier diplôme ouvert dans ce domaine par une université française. Ces trois formations sont aujourd’hui proposées par l’Université Paris 2 Panthéon-Assas, dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut Art & Droit.

Pouvez-vous nous expliquer l’origine de la création de l’Institut Art et Droit ?
Au début des années 1990, il m’a été donné de constater que des étudiants, formés au droit mais aussi à l’histoire de l’art, des avocats et des professionnels du marché de l’art étaient vivement intéressés par les questions juridiques concernant les œuvres d’art : droit d’auteur, vente et exportation d’œuvres d’art, trafic de biens culturels, fiscalité des œuvres d’art, statut professionnel des acteurs du marché de l’art etc. Il y avait, de la part des professionnels du marché de l’art, une réelle demande de réponses juridiques à des questions qui se posaient dans leur pratique quotidienne. Du côté des juristes, il y avait l’envie, voire le besoin d’approfondir ces questions spécifiques.

J’ai donc commencé par organiser au sein de la Faculté de droit de Lyon, plusieurs réunions juridiques dans ce domaine. Puis au fil du temps, la nécessité d’une structure pour organiser ces rencontres juridiques et pour assurer une continuité des liens entre les participants est apparue. C’est ainsi que j’ai créé l’Association Art & Droit (aujourd’hui Institut Art & Droit) dont la publication au JO a eu lieu le 18 décembre 1996. Les premières années, les activités de l’Association Art & Droit se déroulaient essentiellement à Lyon. Mais la forte concentration du marché de l’art à Paris nous a obligés à les transférer rapidement dans la capitale. Aujourd’hui, les colloques, formations, déjeuners-conférences et réunions diverses ont lieu à Paris, même si le siège administratif est resté fixé à Lyon.

Quels sont les débouchés de la formation professionnelle « Master 2 Droit et Fiscalité du Marché de l’Art » de l’Université Lyon 3 ?

Afin de d’offrir aux étudiants un large domaine d’intégration professionnelle, ce master 2 a été conçu à la fois comme généraliste et comme spécialisé. Il est généraliste car il ne forme pas à un métier déterminé du marché de l’art mais délivre des connaissances pluridisciplinaires nécessaires à l’exercice de toutes les professions du marché de l’art. D’un autre côté, il est spécialisé, car les enseignements sont centrés sur le droit et la fiscalité de l’œuvre d’art et des acteurs du marché de l’art. Le résultat de cette configuration est que les diplômés peuvent trouver un emploi en France ou à l’étranger, dans des professions très variés que ce soient des professions du marché de l’art (commissaires-priseurs, galeristes, antiquaires, experts…) ou des professions qui travaillent pour le marché de l’art (assureurs, avocats, transporteurs d’œuvres d’art…). Le stage obligatoire, les interventions de professionnels et les conférences de méthode apportent aux enseignements théoriques un complément pratique indispensable et facilitent l’entrée des diplômés dans un premier emploi.

Cette formation est aujourd’hui très reconnue, vous attendiez-vous à un tel succès ?
En 2001/2002, lorsque j’ai créé ce master 2, la démarche était novatrice et cela constituait un pari car il n’existait pas de précédent. Il est vrai que, par prudence, j’avais consulté au préalable un grand nombre de professionnels du marché de l’art pour vérifier la pertinence de mon idée de créer le premier master 2 universitaire dédié au marché de l’art. Je m’étais également assuré de l’accord de certains d’entre eux pour intervenir dans les enseignements et du soutien officiel de plusieurs organisations professionnelles du marché de l’art. Cela ne m’avait empêché d’être perçu alors, par bon nombre de collègues universitaires, comme un fantaisiste installant au sein de l’Université une « niche pédagogique » voire « une danseuse » très éloignée des disciplines traditionnelles universitaires.

Heureusement, j’ai pu constater le succès de cette formation dès son ouverture en septembre 2002, par le nombre de dossiers déposés par des étudiants venant de toute la France et certains de l’étranger, preuve qu’il y avait bien une demande de formation en la matière. Le succès s’est mesuré ensuite à l’excellent accueil fait en matière de recrutement, par les professionnels du marché de l’art aux titulaires de ce master 2. Enfin la consécration du succès de cette formation est venue du fait que par la suite, plusieurs masters de ce type ont été créés par d’autres universités et notamment par de prestigieuses universités parisiennes.

En voulant simplement au départ faciliter l’insertion d’étudiants dans des emplois offerts par le marché de l’art en ouvrant une nouvelle passerelle universitaire je ne m’attendais pas au succès de cette formation. Je m’attendais encore moins à « faire école » ou plutôt ici à « faire université » !

Le réseau des anciens étudiants est-il actif ?
Depuis la première promotion 2002/ 2003, c’est environ 220 étudiants qui ont été diplômés et qui exercent aujourd’hui une profession dans le monde de l’art et de la culture. On les retrouve en France et à l’étranger dans des postes de haut niveau et certains ont créé leur entreprise. C’est donc un véritable réseau qui s’est tissé à travers le monde, les plus anciens donnant souvent un coup de pouce aux plus récemment diplômés. Sur mon conseil, alors que je dirigeai ce master, une promotion a fondé l’association des étudiants et anciens étudiants de ce master, dénommée « DFMA Collection ». Cette association maintient activement les liens entre les diverses promotions, organise divers évènements, dont la soirée parisienne annuelle qui a pour objectif de réunir étudiants en cours de formation et les « anciens » et de nouer des liens avec les professionnels du marché de l’art invités.

Quelles sont les principales évolutions du marché de l’art contemporain que vous notez depuis la création de l’Institut ?
Mon constat est simple et rejoint celui fait par de nombreux observateurs. La mondialisation des échanges, l’apparition de grosses fortunes et la « starisation » de certains artistes ont conduit à la « financiarisation » du marché de l’art contemporain international. Aujourd’hui de riches collectionneurs et de puissants marchands achètent et vendent, non pas des œuvres d’art, mais des valeurs financières que sont devenus certains artistes. Il faut avoir dans son patrimoine, à côté de titres boursiers, immeubles et autres placements, des artistes cotés qui satisfont chez le possesseur, à la fois un besoin de reconnaissance sociale et une stratégie de diversification patrimoniale. La plus-value financière l’emporte sur l’amour de l’art !

À côté, ou plutôt en dessous, il y a un autre marché de l’art contemporain, hors système, celui des nombreux et très bons artistes qui peinent à être reconnus, celui des « vraies » galeries qui les soutiennent et ont du mal à survivre et celui des acheteurs à moyens financiers limités. Ce second marché, plus authentique, est, on l’aura compris, plus « local » ; c’est un marché de l’art de proximité, plus abordable mais nettement moins rémunérateur !

Concernant le mécénat, quelles évolutions notez-vous ?
La crise économique que connait notre pays depuis plusieurs années n’est pas à priori, propice au développement du mécénat des entreprises. Il est parfois difficile de mettre en place des actions de mécénat alors que l’entreprise demande des efforts à ses salariés, voire les licencie ! Pourtant mon constat rejoint les conclusions de certaines études, notamment celle d’ADMICAL : le mécénat se porte bien et on relève un nombre croissant d’entreprises à le pratiquer. Mais si la part des PME dans le mécénat s’accroit, celle des entreprises de plus de 200 salariés régresse. Par ailleurs, le mécénat social devance désormais largement le mécénat culturel ce qui s’explique par la volonté des entreprises de répondre en période de crise économique à des urgences sociales, mais aussi par une adhésion des salariés plus grande aux actions sociales qu’aux actions culturelles.

On notera au passage que le principe de la déduction fiscale des entreprises pour mécénat n’est malheureusement pas intangible. Dans son projet de collectif budgétaire pour 2012, le Ministère des finances prévoyait en effet d’abaisser de 60 % à 30 % le montant de la réduction d’impôt consenti aux entreprises, appliquant ainsi une proposition du candidat Hollande destinée à « raboter » les niches fiscales. Fort heureusement, entreprises, associations et institutions culturelles s’étaient vivement élevées contre ce projet et l’avaient fait avorter ! L’Institut Art & Droit ne peut qu’être favorable à la sauvegarde du dispositif actuel du mécénat et soutient toutes mesures qui pourraient encore assurer son développement et son efficacité.

Vous avez fondé le CLAC (Club d’Art Contemporain), comment jugez-vous la place actuelle de l’Art Contemporain dans les écoles et les universités ? 
J’ai fondé le CLAC – Club d’Art Contemporain – avec pour objectif de sensibiliser les étudiants et les personnels de l’Université Jean Moulin Lyon 3 à l’art contemporain. Je suis persuadé en effet que la fréquentation rapprochée de l’art contemporain favorise culture, ouverture d’esprit et envie de créer chez les étudiants. Les artistes exposés peuvent y gagner visibilité et notoriété et les Universités et Grandes Ecoles peuvent y gagner label de modernité et rayonnement culturel national et international. La présence de l’art contemporain sur les campus des Universités anglo-saxonnes est généralement la marque immédiate et la plus visible de l’excellence de leur enseignement et de leur recherche.

Si l’on peut citer quelques campus universitaires sur lesquels l’art contemporain est présent de façon permanente, tels que celui de Grenoble ou de Dijon, il faut bien constater que l’art contemporain est quasi inexistant au sein de la plupart des très nombreux établissements d’enseignement supérieur français. Il est pourtant partout sur le territoire français, dans des lieux traditionnels, musées, fondations, foires, galeries etc. Mais aussi dans des lieux privés improbables et dans des lieux publics qui ne lui sont pas, par nature, dédiés. L’Université française ne vaut-elle pas Versailles ?

Dès lors la présence de l’art contemporain et des artistes sur les campus est l’une des voies culturelles à privilégier ; elle doit devenir une véritable politique artistique universitaire. Son objectif doit être de faire entrer l’art dans le cadre quotidien des étudiants et de leur apporter in situ une offre permanente d’art contemporain. Les lieux d’enseignements supérieurs doivent constituer pour leurs étudiants un environnement artistique évident et naturel.

À cet égard, on peut se réjouir de la signature le 12 juillet 2013 de la convention « Université, lieu de culture » entre le Ministère de la culture et celui de l’Enseignement supérieur, rappelant le nécessaire recours à la commande d’œuvres d’art lors de la construction de bâtiments (le fameux 1 %) mais, élément nouveau, incitant les Etablissements à la création de résidences d’artistes. On notera également le chantier de réflexion initié par la Région Rhône Alpes « Art, culture et enseignement supérieur » avec notamment au programme le renforcement de la présence des artistes dans les établissements d’enseignement supérieur.

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