L’art tribal, voyage esthétique au coeur de l’âme humaine : entretien avec Alain Bovis

   |  31 mars 2014  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À l’occasion de Paris Tribal, nouvel évènement rassemblant vingt-six galeries parisiennes et se déroulant du 3 au 6 avril, AMA a rencontré Alain Bovis, l’un de ses instigateurs, dans sa galerie de la rue des Beaux Art, en compagnie également de sa directrice, Véronique du Lac. Cet entretien est l’occasion de découvrir certains aspects du métier fascinant qu’est celui du marchand d’art tribal et sa quête insatiable d’objets mêlant esthétique et culture d’un peuple.

Pourriez-vous revenir sur votre parcours et expliquer ce qui vous a amené à créer une galerie d’art tribal ?
Pourquoi l’art tribal ? Parce qu’il y a une affinité, une passion. On est envoûté par la beauté des objets, par la connaissance et aussi par la transmission. J’ai toujours aimé l’art en général. Quand j’étais tout jeune adolescent, j’achetais déjà des petites œuvres. À un moment donné dans ma vie, l’art tribal a pris plus de place, parce que c’est de la sculpture et que cela me touche beaucoup. En outre, je pouvais aussi acquérir plus facilement ce type de pièces par rapport à de la sculpture du XXe siècle, qui avait été mon modèle. Les prix restent plus raisonnables : on trouve des objets qui sont modestes économiquement et qui sont pourtant des œuvres de grands sculpteurs. Si on est attentif à la sculpture et si on sait la regarder, tourner autour ou la faire tourner, parce qu’une sculpture est très belle sous tous les angles, on va forcément être sensible à l’art africain, à l’art tribal en général.

Avec ma sensibilité pour la sculpture, l’aspect culturel est aussi très important à mes yeux. Ces objets n’ont pas été réalisés par un créateur singulier. La notion de l’artiste est ici dépassée. Ce sont les objets d’une culture. C’est extrêmement porteur, en terme d’enrichissement et de voyage intellectuel, voire même physique.

Vous avez souvent dû voyager, je suppose…
Oui, bien sûr. Mais, nous n’allons pas chercher des objets. Nous ne sommes pas des collecteurs, même si certains de nos confrères le font un petit peu, de manière assez anecdotique.

L’art tribal regroupe de véritables œuvres d’art, de belles sculptures. Mais, il offre aussi un voyage culturel, dans le temps, dans l’histoire et dans l’âme humaine. C’est très important, ce ne sont pas des objets de second plan. Certains sont utilitaires, bien entendu, d’autres sont des objets de pouvoir, de représentation, de regalia. Mais, beaucoup possèdent un caractère sacré.

Ce qui donne de l’âme aux objets (on parle souvent d’âme, c’est le terme), ce sont leurs usages. L’usage est porteur du milieu dans lequel ils ont vécu et de leur fonction. Un bon objet a été bien sculpté, par un artiste de talent. Il correspond effectivement au style d’une époque reflétant une grande qualité esthétique par rapport à notre regard. Il possède une âme. Il faut beaucoup de temps, beaucoup d’usages pour que cela prenne vie petit à petit. Il devient vivant, alors que lorsqu’il venait tout juste d’être sculpté, ce n’était qu’un simple morceau de bois. Il ressemblait aux sculptures de chez nous. La spécificité de l’art tribal, c’est cet usage qui donne de la magie aux objets. Les collectionneurs y sont très attentifs, nous aussi, bien entendu. Par exemple, un objet qui aurait été collecté à la même époque qu’un autre, mais qui n’aurait pas été utilisé, aurait un intérêt moindre et aussi une valeur plus modeste.

Plus largement, on peut rattacher à ce discours une idée d’Auguste Rodin. Je crois qu’il a été l’un des premiers à évoquer clairement le rôle de la surface. Il voulait la faire vibrer, se détacher d’une surface propre, lisse et nette. Il lui donnait de la vie et accordait une grande importance à la fonte.

Vous parliez de connaissance des objets. De quelle manière procédez-vous pour vous documenter ?

Cette connaissance est accumulée petit à petit, tout au long de la vie. Rien n’est complètement écrit sur les objets, sur leur contexte. Il y a de nombreux livres. Mais, très peu de textes peuvent être considérés comme fiables. Par moment, nous nous appuyons aussi sur des recherches qui ont été menées au XIXe siècle et au début du XXe siècle, sur des observations aussi et des récits d’explorateurs, de chercheurs et d’ethnologues. Mais, il y a des documents qui n’existent pas partout dans le monde. Néanmoins, lorsque ces personnes pouvaient avoir accès aux sculptures, qui étaient cachées, nous pouvons nous documenter pour une fonction, sur une zone géographique précise. Parfois, ça s’est aussi déplacé avec le temps et les migrations de population. Il faut prendre cet aspect historique en compte, pour comprendre les objets et leur évolution. C’est passionnant, mais cela demande beaucoup de travail.

Ces écrits sont insuffisants par rapport à toutes les questions que l’on se pose lorsqu’on est en face d’un objet. Nous devons donc répondre à ces questions, c’est-à-dire que nous allons chercher des réponses. C’est à force de voir des objets, d’accumuler des savoirs sur les cultures, de réfléchir et d’en discuter, que l’on acquière des convictions. On discute aussi avec des chercheurs, avec des membres des musées.

En outre, dans le cas d’un chercheur qui a effectué sa thèse sur une de ces populations, 80 % peuvent très bien avoir été inventés, pour lui faire plaisir, parce que c’est le jeu et que nous sommes dans des traditions orales. Les choses les plus importantes et les plus secrètes ne lui seront pas dites. Mais, peu importe. Il faut les utiliser en le sachant.

Ce qui est spécifique avec l’art tribal, et qu’il est important de comprendre, par rapport aux tableaux par exemple, concerne l’authentification. Nous n’avons aucun support, sauf à travers la connaissance. Il n’y a pas de catalogue raisonné ni de signature. Nous ne travaillons pas sur des périodes étroites : les œuvres peuvent avoir une voire des centaines d’années, ou encore mille ans. Il faut reconnaître l’objet par rapport à sa géographie et à son histoire. Il faut savoir être précis sur son ethnie, sa fonction. Nous ne travaillons pas sur Monet, mais sur l’ensemble des Monet de tous les pays et de toutes les époques si vous voulez, sans aucun document et sans aucune référence.

Concrètement, cela s’effectue à travers un travail de recherche, un travail sur le terrain ?
C’est un travail de recherche à partir d’une bibliothèque d’objets qu’on a en permanence dans la tête que nous avons accumulée en faisant le tour des musées, des collections, en étant attentifs aux objets qui ont été collectés à telle époque. Ce sont des informations que nous entrons progressivement et qui nous permettent de relier et de situer, une accumulation d’images et de données dans la tête des marchands.

Il n’y a pas de traces écrites…
Non, ce sont des civilisations complètement orales. Et ce ne sont pas des artistes qui ont effectué un travail commercial. Ils n’étaient pas dans une échoppe à travailler tout en faisant la promotion de leur art. C’est très particulier la connaissance des objets d’art et cela demande un travail important d’expertise. En outre, nous nous intéressons à des œuvres du monde entier, avec un éventail large de style et d’époque.

Pensez-vous que l’intérêt des Européens pour l’art tribal peut s’expliquer au regard de son passé colonial ?
Ce n’est pas à travers ce passé colonial que nous nous y intéressons. Beaucoup d’objets ont ainsi été mis à la portée des Européens, puisque de nombreux coloniaux en ont rapporté de leur voyage. Les tout premiers marchands avaient découvert ces objets à certaines adresses et par curiosité, ils avaient fait leur travail de marchands et d’antiquaires. Ils étaient considérés comme des souvenirs, des curiosités locales. Les artistes s’y sont aussi intéressés. Ils ont toujours une grande ouverture pour ce qu’ils ne connaissent pas. Quand ces marchands ont vu l’intérêt des artistes, la clientèle a commencé à apparaître. De bouche à oreille, les coloniaux ramassaient des objets et les leur apportaient. C’est par le biais du passé colonial que les objets nous sont arrivés.

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