« Il faut sauver la liberté, la liberté sauvera le reste. » : Entretien avec mounir fatmi

   |  15 novembre 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 15 novembre 2013, Art Media Agency (AMA).

L’actualité de mounir fatmi est assez dense. Son solo show « Intersections » à la galerie Keitelman à Bruxelles s’est achevé le 31 octobre dernier, où était présentée la pièce « L’union impossible » visible jusqu’au 2 février au Museum Kunst Palast de Düsseldorf. Ce n’est pas tout ! Il sera à Casablanca jusqu’au 2 décembre simultanément à la Galerie Fatma Jellal et à l’Institut Français. AMA a souhaité rencontrer cet artiste sans concession devenu incontournable sur la scène artistique contemporaine.

Certaines de vos œuvres exposées à la galerie Keitelman à Bruxelles ont été présentées ensuite à Paris Photo sur le stand de la galerie Analix Forever, au Museum Kunst Palast de Dusseldorf. Le titre de l’exposition bruxelloise « Intersection » résonne comme un fil conducteur de votre travail. Comment s’est fait le choix du thème de l’exposition ?
Ce choix s’est imposé après plusieurs discussions avec la galerie lors de la préparation de l’exposition : nous parlions « d’intersection » pour la plupart de mes œuvres, que ce soit entre les médiums, les histoires, le langage… Il s’est imposé rapidement comme le titre de l’exposition. On est dans l’idée d’éléments qui se croisent, qui se touchent, mais ces croisements peuvent aussi être violents, comme des accidents.

Dans le dossier de presse, vous commencez avec cette citation du théologien musulman du XIIe siècle Fakhr ad-Dîn ar-Râzî, assez pessimiste d’ailleurs, qui conclut que deux éléments ne peuvent pas s’unir. Pouvez-vous nous en dire plus ?
La phrase complète est : « Si deux choses s’unissent, ou bien les deux subsistent et restent alors deux réalités distinctes, ou bien elles disparaissent, pour devenir une troisième chose différente ou encore il n’en reste qu’une des deux et l’autre cesse d’être. Ainsi dans les trois cas, l’union est rendue impossible. » C’est une vision assez pessimiste, mais le côté scientifique structuré n’annihile pas le rêve ou la fantaisie que l’art essaie de trouver. Une pièce dans l’exposition s’appelle « Union impossible » : il s’agit d’une machine à écrire composée de touches en hébreux et de la machine sortent des calligraphies arabes de façon très violente, rappelant l’opposition de deux langues, de deux histoires qui sont loin et proche à la fois et qui n’arrivent pas s’emboîter.

Dans toute l’exposition on ressent cette idée d’affrontement entre deux choses qui sont à la fois belles et violentes, ce que l’on retrouve souvent dans mon travail. Lorsque je réalise une œuvre, même si je traite d’un thème philosophique, social, religieux, politique…, la première finalité est esthétique : une œuvre d’art est un piège esthétique.

J’ai besoin de piéger mon public pour qu’il reste le maximum de temps attiré par une œuvre. Pendant mes vernissages, je choisis une personne et je la suis. Elle reste parfois 6 secondes, maximum 7 secondes ! Si j’arrive avec mon piège à faire en sorte qu’elle reste plus longtemps et qu’elle passe un autre niveau de réflexion, au concept de l’œuvre, au lien avec l’histoire, avec la mienne, avec l’histoire de l’art, avec la vie actuelle… alors là, c’est mon grand plaisir. Cela arrive des fois !

C’est une façon de capter l’attention pour amener le public dans une seconde dimension. L’art sert à faire passer des messages pour vous ?
L’art a toujours été utile. Je ne suis pas dans la notion de l’art pour l’art, je ne sais pas ce que ça veut dire. Je suis un post-conceptuel et j’ai toujours pensé que l’art peut changer la vie : il a changé ma vie, donc je sais de quoi je parle.

En quoi l’art a-t-il changé votre vie ? À quel niveau ?
À l’âge de 4-5 ans, je savais déjà que je voulais être peintre. J’avais un oncle peintre en bâtiment que j’adorais. Je trouvais qu’il était dix fois plus intelligent que mon père, 10 fois plus beau, il n’avait pas de femme, pas d’enfants, il passait ses journées à peindre des maisons !

C’était votre héros !
Exactement ! Je voulais être comme lui : il n’avait pas honte d’avoir des tâches de couleurs sur ses vêtements, il avait ce côté rebelle et ressemblait plus ou moins à Camus. Je pense que cette idée là m’a sauvé ! Je suis né dans une famille très très pauvre, le dernier d’une fratrie comptant beaucoup d’enfants. L’art était ma bulle, mon oxygène et m’a appris à voir les choses d’une manière différente, à ne pas penser comme tout le monde, à avoir une vision critique. Cela n’a pas toujours été simple, il y a eu à chaque fois des coupures, avec le père, avec la famille, avec une ville.

Pourquoi ? Votre famille ne vous a pas suivi dans ce cheminement ?
Non, jamais. Dire que je voulais être peintre c’était une provocation énorme ! Mon père a toujours rêvé de me voir travailler dans une banque. L’art a toujours été utile et on le voit bien dans d’autres traditions : les masques africains du musée du Quai Branly n’étaient pas faits pour être derrière une vitrine, ils avaient un rôle réel et cela m’intéresse beaucoup dans l’art. Même s’il y a ce piège esthétique, ce spectacle tout autour, une fois qu’on enlève cette première lecture, il y a une utilité intérieure. Réussir à communiquer cela au public est comme un miracle ! Que des humains puissent communiquer à travers une couleur, une forme, un objet posé sur un socle blanc…

Que vous voulez transmettre en tant qu’artiste ? Votre vision du monde ?
Oh, c’est tout simple. Tout mon combat concerne la liberté, c’est pourquoi j’aime bien cette phrase de Victor Hugo : « Il faut sauver la liberté, la liberté sauvera le reste. » La liberté d’exister, de parler, de la femme, des gens qui veulent se marier… La liberté totale, avec bien sûr le respect de l’autre, la liberté n’est pas un concept complètement ouvert, sinon il serait vide de sens.

En 2011, le monde a découvert cette soif de liberté et de démocratie des pays arabes, portée par cette jeunesse entre 17 et 47 ans. On a découvert qu’ils n’étaient pas tous prêts à mourir pour Ben Laden mais pour la liberté. Je ne pensais pas que je pourrais jamais vivre ça. Et puis, les jeunes qui ont fait la révolution sont des romantiques qui ne cherchaient pas à récupérer le pouvoir! Espérons que maintenant, des jeunes démocrates vont s’organiser pour proposer des projets de vie.

Cette liberté est essentiellement à caractère politique ?
Dans l’exposition, la vidéo History is not mine est une réponse à ce qui s’est passé pendant le Printemps de Toulouse en 2012, qui avait cette année là pour titre « L’histoire est à moi ! ». J’exposais une installation intitulée Technologia, des cercles projetés au sol – inspirés des « rotoreliefs » de Marcel Duchamp – tournoyant avec à l’intérieur des versets calligraphiés du Coran et des hadiths (paroles) du prophète de l’islam, Mahomet. Lors de la seconde projection, une personne qui a marché sur la lumière projetée au sol s’est faite agresser physiquement. Il y a eu une manifestation, il a fallu appeler un imam pour calmer les choses, j’ai reçu plein d’insultes… J’ai finalement décidé d’enlever cette pièce parce qu’une personne a été blessée à cause de mon œuvre. Cela aurait pu aller plus loin, alors il faut  arrêter l’œuvre et discuter. Je ne suis pas dans le combat de rue, mais dans le combat d’idées.

Je réponds avec cette vidéo « History is not mine » où une personne de dos est face à une machine à écrire, mais essaie d’écrire que l’histoire n’est pas moi avec des marteaux. Il frappe tellement fort que les touches font des trous, évoquant par là l’impossibilité d’écrire l’histoire avec cette violence. Il est rare que je réagisse directement à l’histoire, mais l’année dernière était éprouvante car j’ai subi une autre censure à l’Institut du Monde Arabe. Je présentais une vidéo sur Salman Rushdie.

Vous avez pu la montrer au Festival a-part cet été cependant – aux Baux-de-Provence. Il n’y pas eu de problème alors ?
Oui, c’est vrai. Comme quoi le problème ne vient pas de mon œuvre.

Ensuite, il y a d’autres intersections comme dans la pièce intitulée The Blinding Light qui est une grande sérigraphie sur un miroir en plusieurs couches. Le point de départ de cette œuvre est « La guérison du diacre Justinien » de Fra Angelico que j’ai découverte en Italie lorsque j’étais étudiant. Cette petite peinture représente les saints Cosme et Damien – les deux saints patrons des médecins –, qui sont deux frères jumeaux arabes d’origine syrienne convertis au christianisme. Fran Angelico a peint le miracle de la greffe de la jambe d’un noir sur la jambe du diacre justinien. Lorsque j’ai découvert ce tableau, j’étais vraiment très surpris que les gens ne voient pas cette jambe noire qui pour moi racontait mon histoire : une greffe culturelle, le corps de l’autre dans moi, moi dans une autre culture. C’était complètement loin de ma culture de base qui est géographiquement musulmane. Cette peinture m’a bien sûr poursuivi, j’ai commencé par réaliser une vidéo, des dessins… c’est une espère de work in progress en continu ! Encore une fois, l’œuvre fonctionne comme un piège visuel : de prime abord c’est très beau, mais rapidement cela peut nous renvoyer vers des questions politiques, ces frères étaient syriens, et aujourd’hui la Syrie est un pays complètement coupé en deux, et puis cela nous renvoie au XIVe siècle, à la notion du corps aujourd’hui, que peut-on encore greffer dans notre corps ? On parle de transhumains et pour la première fois dans notre histoire, il y a un mouvement aux Etats-Unis appelé « singularity » qui défend le droit de ne pas mourir ! Pour la première fois dans notre histoire on pense la mort non pas comme une fatalité, mais scientifiquement. Si on en arrive là, cela veut dire qu’on se détache complètement de Dieu, de la pensée d’après la mort qu’est le paradis ou l’enfer, de ces religions qui ont justifié déjà beaucoup de morts sur notre planète.

Quel est votre rapport au marché dans ce contexte ? Lui est un broyeur de temps et vous en tant qu’artiste vous avez besoin de temps. Vous avez une dizaine de galeries, comment gérez-vous ce rapport au marché ?
Je ne le gère pas. Une fois que l’œuvre sort de mon studio, elle ne m’appartient plus. Être artiste, c’est accepter cette séparation avec l’œuvre. Même si je travaille avec des galeries, c’est moi qui mène le tempo. C’est mon studio qui décide de tout. Toutes les propositions des galeries sont les bienvenues, mais nous ne sommes pas obligés de toutes les réaliser.

Le fait d’avoir un studio permet de produire plus ?  De produire de façon plus rationnelle ?
D’expérimenter ! De pouvoir travailler pendant 2-3 semaines sur une série de photos, de tester, de préparer l’œuvre, d’expérimenter les pièces et que ce ne soit pas les pièces faites aujourd’hui pour le lendemain. C’est un vrai laboratoire, on cherche, on provoque des accidents entre les œuvres entre les médiums, c’est extraordinaire d’avoir cette possibilité. Avant je voyageais tout le temps, mon travail était fait toujours dans une notion d’urgence, d’accident, d’ambulance ! Maintenant, j’ai besoin de temps, de plus de réflexion dans le studio.

Vous parliez de cette influence que vous avez pu avoir, c’est aussi l’esprit. Quelle est la fourchette de prix de vos œuvres ?
De 5000 euros à 350-320 000 euros, ensuite il y a les enchères que je ne prends jamais en compte et qui crée, par l’énergie de combat qui peut porter des prix de façon excessive, est complètement différent du marché qui s’installe dans une galerie. Pour moi le marché reste quelque chose de très abstrait.

Vous êtes entré depuis peu à la galerie Yvon Lambert. Pourquoi avez-vous quitté la galerie Hussenot ?
Travailler pour une galerie c’est comme une relation de couple, c’est comme si j’avais 10 femmes ! Chaque galerie veut être privilégiée ! On reste en bons termes, mais notre couple n’a pas résisté plus que 3 ans. La galerie Hussenot est une très bonne galerie, nous restons en très bonnes relations d’amitié !

Quelles sont les autres galeries ?
Goodman Gallery à Johannesburg, Lombard-Freid Projects à New York, galerie Keitelman à Bruxelles, Conrads  à Düsseldorf, Paradise Row à Londres, Analix Forever à Genève, Shoshana Wayne Gallery à Los Angeles, ADN Galeria à Barcelone. Et une toute dernière galerie à Casablanca, la galerie Fatma Jellal.

Pourquoi avoir accepté cette galerie à Casablanca ?
Elle fait un très bon travail. Je connais cette galerie depuis au moins 7 ans et il y a un moment que nous voulions faire quelque chose ensemble. Je refusais jusqu’à présent une galerie dans un pays arabe tant que cette galerie ne s’ouvrait pas à l’international et la galerie Fatma Jellal représente des artistes comme Guy Limone qui est chez Perrotin, Philippe Cazal… Elle a une ouverture d’esprit et je pense qu’elle peut défendre mon travail au Maroc sans m’obliger à m’autocensurer. C’est très important pour moi.

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