Du tableau à la tablette : La Nouvelle Ère de l’Art Numérique

   |  10 octobre 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 10 octobre 2013, Art Media Agency (AMA).

Notre façon d’appréhender les images est devenue progressivement virtuelle. Au XXe siècle, l’apparition de la télévision et, plus tard, d’Internet, nous a offert des versions numériques de la vie réelle, présentant des images qui, sans jamais être physiquement « réelles », n’existent que sous la forme de pixels.
Les avancées technologiques ont perpétué la prolifération de cette culture de l’image numérique, notamment au moyen des téléphones portables et tablettes centrés sur l’image et en constante évolution, rendant pour ainsi dire désuètes les images peintes, dessinées et traditionnellement gravées. Même pour ceux qui témoignent d’une prédilection pour les matériaux liés à l’imprimerie ou pour les travaux sur toile, les images numériques n’en envahissent pas moins les stations de métro et les panneaux d’affichage, ponctuant notre champ de vision d’une danse divertissante de lignes et de formes illuminées.
Art Media Agency a porté son attention sur l’art numérique, et étudié les premières incursions d’artistes dans le champ et l’essor graduel, mais en continuel développement, du genre.

Définir l’art numérique

L’art numérique est un domaine très large, qui rassemble des méthodes telles que le déchiffrage et l’éditeur d’image vectorielle — comme les tablettes, les œuvres d’arts modifiées informatiquement, et la peinture digitale. C’est donc un genre qui dépend de structures préexistantes (l’art numérique existe grâce aux matériels informatiques et aux logiciels utilisés). Ce domaine est en développement continu — que ce soit à des fins artistiques ou non — et fourni un étalage d’outils de production illimité et varié aux artistes.

Un débat autour de la signification du mot « numérique » est survenu récemment, avec des critiques et des artistes d’art numérique mettant souvent de côté les données de textes, d’audio et de vidéo hors du domaine. Bien que le résultat esthétique de ce genre d’œuvres est définitivement associé avec le « numérique », et que pour certains le terme « art numérique » s’applique seulement aux images numérisées — et pas créées « manuellement » — ; pour beaucoup, le mot « numérique » est un processus appliqué à des œuvres visuelles déjà existantes, et n’est donc pas un médium en tant que tel.

Par ailleurs, ce genre est tellement diversifié et touche à beaucoup de formes dans la production d’image, qu’il est difficile de dire si une seule utilisation particulière de technologie numérique constitue de l’art numérique à proprement parlé. Réduire ce genre à une seule technique particulière semble très limité, et rentre en opposition avec la gamme hétéroclite de technologies à laquelle le mot « numérique » est attaché.

Une tentative de classification d’œuvres par médium risque aussi de diminuer les thèmes spécifiques et l’intérêt des artistes dans l’art numérique. Parallèlement, c’est très rare qu’une exposition d’art non-numérique regroupe les œuvres par médiums, sans prendre en considération le thème du travail. Le faire avec l’art numérique semblerait réducteur, ou avouerait la capacité de ce genre à aliéner ou troubler les arts non-numérique.
Les œuvres de Jenny Holzer défient fréquemment ces définitions critiques, notamment avec ses projections de textes grand format décrites comme des « installations conceptuelles » et de l’« art numérique ».
Pour des critiques comme Frank Popper, elle est un des membres établis dans ce domaine. Dans les études de Frank Popper De l’art technologique à l’art virtuel et L’âge électronique, Jenny Holzer fait partie des artistes technologiquement curieux tels que Bill Viola et Nam June Pak — considéré comme le fondateur de l’art vidéo.

L’œuvre textuelle LED de Jenny Holzer engage directement la culture de l’imagerie numérique, reproduisant délibérément le phénomène de la publicité pour mettre en avant les pensées intimes ou le truisme (réalité incontestable) du public. Même si les artistes emploient la technologie dans la production de leurs œuvres, leur association avec l’art numérique s’étend dans un domaine plus large, avec des œuvres comme Protect me from what I want and Abuse of power comes as no surprise, questionnant le phénomène global du texte dans l’imagerie visuelle. Implanté sur Time Square autour d’un éventail étourdissant de publicités existantes, les œuvres ont fusionné ; la forme fonctionnelle de textes publicitaires conventionnels mélangés avec des sentiments a interpellé —  de façon surprenante —les spectateurs dans leurs pensées les plus intimes.

 

Les débuts de l’art numérique
Même si les œuvres textuelles LED de Jenny Holzer ressemblent aux panneaux publicitaires environnants, leurs messages émotionnels se distancent des œuvres commerciales. Cependant pour d’autres artistes, la proximité de l’art numérique avec l’intensité des couleurs, et avec la culture de la publicité n’est pas problématique ; au contraire, ces rapprochements sont intéressants.

Une de premières apparitions de l’art numérique eut lieu — peut-être de façon intentionnelle pour l’artiste — dans un environnement commercial, lorsqu’Andy Warhol présenta une œuvre d’art, un ordinateur, pour le lancement du Commodore A1000 au Lincoln Center de New York le 23 juillet 1985. Le Commodore est un des premiers exemples d’ordinateur personnel abordable, assez puissant et manoeuvrable pour être utilisé comme un outil créatif — adapté non seulement aux informaticiens, mais aussi à toute une génération d’artistes, de réalisateurs et de créateurs.

Warhol était invité à démontrer publiquement la polyvalence de la machine, en créant une image numérisée de Debbie Harry, saisit en monochromie à partir d’une caméra avant d’être traitée sur un programme graphique appelé ProPaint ; l’artiste y ajoutait de la couleur avec un algorithme de remplissage par diffusion. Au moment de la démonstration, Warhol s’entretenu lors d’un interview avec Guy Wright et Glenn Suohko pour le magazine de l’entreprise Amiga. L’écrivain décrit le moment durant lequel Warhol s’assit pour créer sa première œuvre numérique :

« Andy commence à jouer avec la souris, et les couleurs sur l’écran changent à chaque mouvements et à chaque cliques. Il s’intéresse au mouvement des couleurs et les effets étranges provoqués par la combinaison caméra-lumière-logiciel-souris-personnes. »

Cette description au présent de la rencontre entre l’artiste et la machine, avec les éléments « caméra-lumière-logiciel-souris-personnes » assemblés pour la première fois, suggère l’apparition imminente d’un produit séduisant, jamais vu auparavant.

Alors que la réalité de Jenny Holzer présente une juxtaposition entre les sentiments humains et une influence numérique beaucoup plus distante, le projet de Warhol présente une association plus fluide de l’homme avec la technologie. Lors de son interview avec Wright et Suohko, on lui a demandé « Pensez-vous que l’ordinateur a une portée limitée ? » et Warhol a répondu de façon simple et insistante « Non ».

Pour l’artiste, la technologie numérique représentait une forme de développement artistique : la technologie n’était pas quelque chose qui sépare l’artiste de son œuvre, mais un outil permettant à l’artiste de travailler plus rapidement — un instrument s’alignant parfaitement avec l’esprit de sa « factory ». Glorifiant l’impact immédiat de la production numérique, l’artiste déclare « Cela ferait gagner du temps », ajoutant « C’est vraiment génial de ne pas avoir à tremper ses mains dans la peinture ». Le développement promet aussi un degré plus vaste de la production indépendante, proclamant l’arrivée de l’auto-impression ; à cette époque, des artistes comme Jean-Michel Basquiat, collaborateur occasionnel de Warhol, étaient obligés d’aller dans les centres de photocopies et d’imprimeries de New York.

La duplication n’était pas une menace pour l’artiste. Lorsqu’on lui a demandé « Comment ressentez-vous le fait que toutes les œuvres ressembleront maintenant à votre travail ? », Warhol a assuré aux interviewers « Cela n’arrivera pas ». Alors que certains craignaient que l’avènement de l’art numérique se traduise par une dépersonnalisation des œuvres — qui n’illustreraient plus le sentiment du mouvement et de pression impliqués dans les coups de pinceau faits à la main — Warhol ne le redoutait pas.

L’artiste resta le maître de ses œuvres et l’entreprise Amiga l’outil. Il affirme « Ce que j’aime le plus lorsque je crée de l’art avec Amiga c’est que cela ressemble à mon travail. »

Dans les mois qui suivirent le lancement, l’artiste récupéra nombre d’ordinateurs et les utilisa pour produire des œuvres telles que You are the one — une série de vingt écrans peints, découverte sur une disquette, parmi des milliers d’autres dans les possessions d’Andy Warhol.

L’ascension de l’art technologique

L’ascension des ordinateurs personnels fait suite à une hausse de production et de critiques d’art numérique, avec des artistes tels que Maurizio Bolognini produisant des œuvres qui sont impliquées directement dans la recherche des arts technologiques. Pour Maurizio Bolognini, la distance entre les outils technologiques et l’artiste est plus prononcée qu’avec les œuvres d’Andy Warhol, qui produisait grâce à l’Amiga, mais pas directement avec l’instrument technologique. La série Bolognini’s Programmed Machines (commencée en 1998) présente un outil technologique qui, employé par l’artiste, est autonome. Pour la série, l’artiste a pris des centaines d’ordinateurs personnels et les a programmées pour générer des flux continus d’images aléatoires.

En parlant de son œuvre, l’artiste déclare qu’il se concentre sur « l’expérience de la disproportion (et de la déconnexion) entre l’artiste et l’œuvre d’art, rendue possible grâce aux technologies informatiques. » Même si c’est Maurizio Bolognini qui a produit l’œuvre et qui a crée le programme informatique, les ordinateurs — une fois mis à jour — fonctionnent indépendamment de l’artiste. L’œuvre engage aussi la notion de l’infini, avec la nature illimitée des données en constante évolution provenant d’œuvres qui pourrait se poursuivre à l’infini ; qui de manière autonome, pourraient créer des nouvelles images même après la mort de l’artiste.

En décrivant sa série de machines programmées, l’artiste a déclaré « Je ne me considère pas comme un artiste qui crée certaines images, et je ne suis pas seulement un artiste conceptuel. Je fais partie de ceux dont les machines ont, en réalité, tracé plus de lignes que n’importe qui, couvrant des surfaces infinies. Je ne suis pas intéressé par la qualité formelle des images produites dans mes installations, mais plutôt par leurs flux, leur infinitude dans l’espace et dans le temps, et la possibilité de créer des univers parallèles d’informations, de créer des kilomètres d’images et de trajectoires infinies. Mes installations servent à générer des infinités incontrôlables. »

Les infinités incontrôlables de l’artiste marquent un point de départ net de l’utilisation traditionnelle de Warhol — dans laquelle il utilisait les ordinateurs personnels comme des moyens rapides pour finir une peinture ; Warhol se concentrait sur une autre forme d’art qui n’existe pas comme des toiles dans les galeries, mais comme des assemblages de données dans une dimension virtuelle.

Ce nouveau genre de travail, qui émergea dans les années 90, a donné naissance à sa propre série de critiques, avec des historiens de l’art fascinés par la façon dont la technologie modifie le rôle de l’artiste et modifie les préoccupations artistiques traditionnelles, y compris dans les notions de beauté, d’expression artistique et de personnalité de l’artiste. Pour le philosophe Mario Costa, des œuvres comme celles de Maurizio Bolognini représentent une nouvelle « dimension esthétique » ; elles sont excitantes et nouvelles, éloignant le spectateur des valeurs que nous associons à l’art, et redéfinissant notre approche de la création artistique.

D’autres artistes se sont concentrés sur la technologie, l’utilisant comme un véhicule autonome dans la production créative comme Joseph Nechvatal dont les peintures (souvent décrites comme des « peintures », avec des guillemets montrant le scepticisme associé au statut de ces œuvres) sont produites en utilisant des virus d’ordinateur. Comme dans les œuvres de Maurizio Bagnini, c’est Joseph Nechvatal qui est l’auteur, mais ce sont les virus informatiques, agissant indépendamment, qui dictent la forme finale de ses œuvres. Occasionnellement appelée « collaborations numériques », ces œuvres font partie d’une nouvelle esthétique « post-humaine » — concept lié au développement de nouvelles technologies situant le rapport de l’homme au monde désenchanté — qui s’éloigne physiquement des pratiques artistiques traditionnelles pour intégrer les éléments de la philosophie, de la technologie et de la science-fiction dans l’art contemporain.

 

Imprimantes et graphiques vectoriels
Pourtant, alors que les œuvres de Maurizio Bolognini et Mario Costa illustrent l’espace virtuel infini de la production artistique — qui vacille vers le haut conceptualisme —, d’autres artistes contemporains continuent à voir les technologies numériques comme des moyens de produire des œuvres d’art qui font appel à des techniques picturales traditionnelles.

En utilisant Microsoft Word et Adobe Photoshop pour créer des motifs abstraits, l’artiste Wade Guyton crée des impressions grand format, qu’il imprime avec une imprimante Epson Stylus Pro 4000/9600. Alors que l’esthétique futuriste « post-humaine » de Maurizio Bagnini et Joseph Nechvatal se concentre sur le processus créatif — qui se produit dans des environnements abstraits et virtuels —, les œuvres de grande taille de Wade Guyton engagent encore la notion de matérialité. Imprimées sur des toiles, des pages de livres, des invitations pour des expositions et en contre-plaqué, les œuvres sont directement concernées par leur propre matérialité : la texture et la forme restent des éléments centraux dans la technique de l’artiste.

En parlant de son travail dans un interview en 2004, Wade Guyton a déclaré « Récemment, j’ai utilisé les imprimantes Epson inkjet et des scanners comme les outils de mon travail pour créer des œuvres qui apparaissent comme des dessins, des peintures et des sculptures. » Ces formes traditionnelles de production artistique restent au cœur du travail de l’artiste, ce dernier admettant « les images qui en résultent ne sont pas exactement ce pourquoi les machines sont conçues — des photographies numériques professionnelles. Il y a souvent un conflit entre l’imprimante et mon matériel — et les traces de cette opposition sont visibles sur la surface : les accrocs, les gouttes, les stries, et les flous. »

L’ascension continue de la technologie numérique semble vouloir poursuivre la prolifération des œuvres produites numériquement, avec des produits tels que Google Glass — une appareil faisant fusionner la vision humaine avec les images numériques —permettant de réduire davantage l’interface entre les hommes et la technologie.  Alors que certains pourraient qualifier l’art numérique d’impersonnel, ou accuser les œuvres assistées par ordinateur d’exclure le dernier contact humain laissé aux peintres et sculpteurs, d’autres soutiennent que ce genre est plus honnête, plus relié à notre expérience quotidienne dans le monde moderne. Quand en 2012, David Hockney a présenté ses peintures iPad dans le cadre d’une exposition de ses nouvelles œuvres à la Royal Academy de Londres, l’artiste a été félicité pour sa pertinence. Le journal anglais The Guardian a même démontré que ce développement est la preuve que David Hockney est « un artiste qui compte encore vraiment. »

La réponse générale face aux œuvres de l’artiste affirme un équilibre entre admiration pour la nouvelle technologie numérique et une reconnaissance de son aspect pratique. Pour l’artiste, les outils de l’iPad sont « extraordinaires et méritent d’être explorés », et sont aussi tout à fait efficaces. En réponse à la déclaration de Warhol « C’est vraiment génial de ne pas avoir à tremper ses mains dans la peinture », David Hockney acquiesce « C’est un réel privilège de faire ces œuvres d’art grâce à des outils numériques, cela signifie que l’on n’a pas à se préoccuper de l’eau, des peintures et de la corvée de tout nettoyer après » — pour tous ses côtés philosophiques, l’art numérique, semblerait, avoir la chance d’être tout simplement propre.

Alors que l’art numérique semble soulever plusieurs questions complexes sur le rôle de l’artiste en tant qu’auteur, cet art offre aussi une instantenéité presque ludique. Pour David Hockney, les nouvelles technologies n’interrompent pas et ne défient pas le rôle de l’artiste, mais représentent plutôt une opportunité. L’idée de la production traditionnelle n’est pas bien loin non plus, l’artiste ajoute : « Quelquefois vous savez, je me laisse emporter, et je trempe mes doigts [dans le pot ] à la fin pour me dire que j’ai de la peinture dessus. »

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